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Nuit magique

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Serge Debono

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Je m'appelle Arthur Price, natif du Texas. J'ai soixante-quinze ans et je m'en vais vous raconter comment une nuit magique a changé ma vie.
En ce soir d'Octobre 1976, j'avais à peine vingt-et-un ans et venais d'écluser tous les bars de Waco avenue. Cinq au total. J'étais entré dans le sixième passablement éméché. M'accrochant au bar comme au rebord d'une piscine, j'avais commandé une série de whisky secs, histoire de m'achever. Je finissais d'engloutir mon quatrième verre et m'empressais de commander le suivant. Le barman me voyant en difficulté sur mon siège me fit signe que ce serait le dernier. Avachi sur le bar, la tête posée sur le comptoir, je regardais la bouteille de Jack Daniel's se vider dans mon verre. Malgré mon état d'ébriété, j'avais conscience que ce verre était une parfaite métaphore de ce qu'était ma vie à ce moment-là. Un grand vide que je comblais par l'alcool. J'aimais sentir le liquide brûlant descendre dans mon gosier et réchauffer mes entrailles. Ivre, je ne ressentais plus ce manque d'amour oppressant. J'avais soudainement l'impression de me suffire à moi-même. La culpabilité d'avoir provoqué la mort de ma mère en venant au monde s'atténuait. La honte de devoir arborer depuis mon plus jeune âge, le visage d'un poisson aux grandes oreilles semblait même parfois disparaître totalement. Enfin mon désespoir, celui de n'avoir jamais connu, à vingt-cinq ans passé, les joies de l'amour, ce chemin de croix prenait dans les vapeurs d'alcool des allures de quête chevaleresque. J'essayais de me faire passer pour celui qui veut rester vierge pour le Grand Amour. Quelle connerie ! En réalité, tout ce que je souhaitais, c'était trouver quelqu'un de bien. Une femme tendre et chaleureuse qui m'aurait accepté malgré ma laideur, avec qui j'aurais pu partager le poids de l'existence. A cause de mon apparence, j'avais toujours subi les moqueries de mes camarades. A l'école, mais aussi par la suite dans mon travail, je ne trouvais grâce qu'aux yeux d'autres exclus. Mon meilleur ami, Abelardo était d'ailleurs un Cubain, féru de rock (à l'époque du Disco !), dépressif et homosexuel...
Surtout, n'allez pas croire que j'étais un de ces psychopathes en sommeil, aigri et rongé par la frustration. Je n'étais ni envieux, ni jaloux de ceux à qui tout sourit et qui traversent l'existence un sourire aux lèvres, juste un peu désespéré de ne pouvoir vivre comme eux. Ne serait-ce qu'une journée. Quotidiennement, la tentation d'en finir venait me traquer et il me semblait parfois que mes sorties nocturnes n'avaient qu'un seul but, me donner le courage de mener à bien mon funeste projet. Jusqu'à ce fameux soir...

Je quittais le bar en promettant au regard dépité du barman que je viendrais le régler sans faute dés le lendemain. L'esprit très embrumé, je zigzaguais sur Waco avenue, manquant à maintes reprises de m'étaler sur le sol.
Je pris alors une ruelle adjacente. Si étroite que je pouvais avancer en prenant appuis sur les deux murs. Tandis que je m'éloignais du bar, j'entendis l'écho d'une voix dans la ruelle. Une femme. Elle fredonnait un vieil air. Sa voix était fascinante. Elle dégageait une telle humanité, une telle chaleur.
Au fur et à mesure que j'avançais, je commençais à distinguer sa silhouette. Charnue et joliment balancée. La voluptueuse rondeur de ses seins se dessinait en ombre sur l'asphalte. Malgré des vêtements plutôt amples, je pouvais sentir les frottements de son corps contre le tissus. Elle dansait. Pas comme une femme danse au bal, ou même en boîte de nuit. Non. Elle dansait comme une amazone célébrant l'arrivée du soleil.
Je me tenais à quelques mètres d'elle, n'osant troubler sa complainte mélodieuse. A présent, je pouvais contempler les spasmes rythmés de son corps dans le clair de Lune. Sa chevelure électrique dissimulait encore son visage. Alors, comme si elle lisait en moi, elle avança d'un pas découvrant un minois aux pommettes saillantes, un nez volontaire et un sourire d'enfant. Ses yeux dirigés vers le ciel restaient clos tandis qu'elle finissait sa chanson en trémolos. Elle semblait ne pas avoir remarqué ma présence, pourtant quand ses paupières se relevèrent, pas une once de surprise ne traversa son regard. Ce dernier, doux et pétillant comme un vin Italien semblait abriter un foyer de braises ardentes, ce qui n'était pas pour me déplaire. En fait, pour être parfaitement honnête, je crois que je suis tombé amoureux dés ce premier regard. Sans doute parce qu'elle m'a regardé comme je désirais tant être regardé, Comme je ne l'avais jamais été. Comme quelqu'un d’attrayant. Elle avait plongé ses yeux dans les miens avec tant d'amour... A partir de cet instant tous mes actes allaient être motivés par l'espoir qu'elle le ferait à nouveau.
Ce qu'elle fit quelques minutes plus tard lorsqu'elle voulut me convaincre de l'emmener danser. Etant donné ce que j'avais ingurgité durant la soirée, cela semblait déraisonnable. Cette mine enthousiaste et ce regard enjôleur représentaient déjà de solides arguments mais elle cru bon d'en rajouter un peu en ondulant de ses formes affolantes et en venant se frotter contre moi comme une chatte en chaleur. Quand je l'entendis rire de mon émois, je crus que tout cela n'était qu'une farce. Évidemment, il ne pouvait en être autrement. Elle avait sûrement du perdre un pari, ou accepter un défi du genre « se taper le mec le plus moche de la ville ». Comme pour dissiper mes craintes, elle vint poser un généreux baiser sur mes lèvres engourdies. Entrelaçant ses doigts dans les miens, elle m'incita à la suivre. Ce que je fis sans l'ombre d'une hésitation. Au fond, je me fichais bien d'être l'enjeu d'un pari débile, si le rêve ne devait durer qu'une nuit, ou qu'une heure, qu'avais-je à y perdre ? A part mon pucelage...

Alors j'ai dansé. Dans un club Latino tout d'abord. L'ambiance avait l'air de plaire à ma cavalière. Pieds nus, elle se déhanchait de tout son être. La contempler suffisait à mon bonheur mais à aucun moment elle ne m'oublia dans un coin, comme cela m'était fréquemment arrivé dans le passé. De plus, elle agrémentait ses regards de petits clins d’œil complices qui me faisaient fondre. De temps en temps, elle venait susurrer quelques mots à mon oreille, ou simplement déposer un baiser sur mes lèvres. Je me sentais bien. Si bien, que moi aussi je m'étais laissé aller à danser comme un damné. Totalement libre de mes mouvements, je n'avais jamais ressenti une telle plénitude. Nous avons fini dehors, à moitié nus, enchaînant les Pina Colada, et dansant le funk face à l'aurore. Nous étions totalement en phase.
C'est pourquoi je me suis inquiété en la voyant soudainement changer d'humeur. Elle avait enfilé ses sandales et semblait pressée de rentrer. Son insouciance, cette liberté d'être qui la caractérisaient tant, semblaient s'être soudainement évanouis pour laisser place à une mystérieuse angoisse. Je crus que le charme s'était envolé. La nuit passée, je craignais d'être redevenu le vilain petit canard que j'avais toujours été.
Mais il n'en était rien. Tout en me pressant le pas, elle me serra tendrement le bras et vint coller son visage contre mon épaule. Elle souhaitait que je la raccompagne chez elle.
J'ai d'abord perçu la fraîcheur de sa joue, puis des tremblements contenus au niveau de ses doigts. Quand j'ai passé mon bras autour d'elle, j'ai compris que ça n'allait pas. Sa peau était glacée. J'ai ôté ma veste pour la poser sur ses épaules même si je savais pertinemment que cela ne suffirait pas à la réchauffer. Elle m'a gratifié d'un petit sourire reconnaissant mais ne tenait pas à m'en dire d'avantage. Quoi de plus normal ? Nous nous connaissions à peine, et malgré notre complicité évidente, nous n'avions échangé que quelques mots. Dans le taxi qui nous conduisait à son domicile, pensant sans doute qu'il était trop tard pour remédier à cela, elle continua de me serrer très fort, sans rien dire.
Arrivés à destination, je ne pus desserrer mon étreinte. De son côté, elle semblait une prisonnière si consentante qu' il fallut un geste d'impatience du chauffeur pour qu'elle daigne se libérer et ouvrir la portière. Bien sûr, j'aurais souhaité qu'on échange nos numéros mais je n'étais pas très loquace de nature et les mots sont restés coincés dans ma gorge. Elle était tellement spéciale ! En guise d’au revoir, elle a formé une coupe avec ses mains dans laquelle elle a blotti mon visage. Je m'efforçais de rester digne mais ne pouvais m'empêcher de la questionner du regard. Elle avait le sourire radieux, et des larmes plein les yeux. Je finis par articuler...
— Attends, je ne connais même pas ton nom.

Elle a sorti un papier et un crayon de son sac, a griffonné quelque chose dessus et me l'a tendu. Puis ravalant ses larmes, elle m'a dit :
— Je suis désolée, je dois partir pour quelques temps. Mais, je veux que tu saches. C'était merveilleux cette soirée avec toi. Et puis aussi... Tu es magnifique. Vraiment magnifique. Profite de la vie !

Elle a ouvert la portière et s'est éloignée, envoyant un baiser du bout des doigts à travers la fenêtre. Puis elle s'est dirigée vers l'entrée d'une petite maison de bois blanc.

Durant les jours qui suivirent, j'avais l'impression de planer en permanence. Je l'éprouvais enfin, ce sentiment d'amour béat que connaisse la plus part des gens, au moins une fois dans leur vie. Je sentais son fluide délicieux parcourir mes veines. Il ne se passait pas un instant sans que je pense à Lyn. C'était son nom, celui qu'elle avait inscrit sur le petit bout de papier. Même si elle s'était montrée très évasive concernant nos retrouvailles, j'étais convaincu de lui avoir plu autant qu'elle m'avait plu. Sachant que je me serais contenté de la moitié, vous pouvez me croire sur parole, la belle avait bien craqué pour le poisson aux grandes oreilles. Lyn n'avait d'ailleurs pas le physique des standards de beauté. Mais le tout en mouvement relevait du sublime. Parler simplement de charme serait une offense tant elle dégageait de sensualité. Dés les premières secondes où j'avais entrevu sa silhouette dans la ruelle et entendu cette voix si particulière, j'avais compris qu'il ne s'agissait pas d'une femme ordinaire. Et à aucun moment, durant la nuit que nous avons passé ensemble, je ne suis revenu sur ma première impression.
Seulement, les semaines passèrent et mon enthousiasme céda la place à l'envie. L'envie de la revoir. Dans le ventre et les méninges. J'avais bien essayé de retourner chaque soir dans la fameuse ruelle, et les bars de Waco avenue, mais sans résultats. En parlant avec mon ami Abelardo, j'eus la confirmation d'être tombé sur une fille particulière :
— Cette fille, elle t'as fait faire des choses que tu n'avais jamais osé faire. Pas vrai ?Peut-être qu'elle voulait te libérer. Que tu puisses t'épanouir dans tes relations avec les femmes !
— Et alors ? Elle me libère, et elle se casse ? C'est ça ?
— Je n'sais pas mec ! Je cherche...
— Abel, cette fille m'a littéralement envoûté, c'est pas possible autrement. J'ai envie de hurler son nom à chaque coin de rue, dans chaque magasin. L'autre jour j'ai poursuivi une jeune femme sur deux pâtés de maison, simplement parce qu'elle lui ressemblait. Elle était terrorisé, la pauvre.
— Bon, d'accord, pour ce qui est d'améliorer tes relations avec les femmes, c'est pas encore ça, mais au moins tu as osé l'aborder, y a du progrès !
— Abel, je me contrefous des autres femmes ! C'est Lyn que je veux retrouver !
— Ok, ok. Bon. Elle est rentrée comment chez elle ?
— Ben, on est rentré en taxi.
— Quoi ? Tu veux dire que t'es allé chez elle ?
— Non, le taxi l'a déposé devant. Je suis resté à l’intérieur.
— Tu as vu où elle vivait ?
— Oui, je crois.
— Mais quoi, bordel ? T'as son adresse et tu m'emmerdes !
— Ben, si elle voulait que je vienne, elle me l'aurait demandé, nan ?
— Y a pas trente-six façons de le savoir, cabron !

Un heure plus tard, face à la petite maison de bois blanc, il me fallut pas mal d'encouragements, et aussi quelques baignes assénées dans l'épaule de la part de mon ami Abel, pour que je me décide enfin à aller appuyer sur la sonnette. Je n'en menais pas large, je l'avoue. J'avais préparé un petit speech si je venais à me trouver en face de ses parents mais j'avais une crainte bien pire encore. Celle que ce soit Lyn qui ouvre la porte, et qu'elle ne soit pas heureuse de me voir. J'étais loin d'imaginer ce qui m'attendait...
— Bonjour madame. Je me présente, Arthur Price.
— Oh si c'est encore pour acheter la maison, mon mari ne veut pas vendre pour l'instant.
— Non madame, je souhaiterais rencontrer... enfin, je suis un ami de Lyn, votre fille...
— Lyn, vous dîtes ? Vous voulez dire Laura ?
— Non. C'est bien, Lyn. 
— Monsieur, si c'est une blague, je ne trouve pas ça drôle.
Elle s'apprêtait à refermer la porte, quand d'un réflexe un peu cavalier, je me vis glisser la jambe dans l’entrebâillement. Elle menaça d'appeler la police, et j'avoue que j'étais moi-même surpris par mon geste, mais à ce moment précis, je n'envisageais pas une seule seconde de repartir sans une réponse. Sa réaction était bien trop intrigante.
— Écoutez madame. Je ne vous veux aucun mal. Je souhaite simplement parler à Lyn !
— C'est cruel, ce que vous faîtes.
— Mais voyons, pourquoi dîtes-vous cela ?
— Je n'ai eu qu'une seule fille portant ce prénom. Elle s'appelait Janis Lyn Joplin, elle est morte il y a six ans. Elle a été incinéré au Cimetière Mémorial de Los Angeles, on a répandu ses cendres au dessus de l'océan. Mais ça, vous le savez. Tout le monde le sait. Non, ce que vous voulez, c'est du drame. Encore et encore. Les journalistes ! Tous les mêmes ! Des charognards. Regardez mon visage ! Ça ne vous suffit pas ? Allez vous en maintenant, laissez-moi tranquille !

Avant qu'elle ne referme la porte, j'eus le temps de voir ce masque de tristesse faire fondre son visage en une coulée de larmes. Je restais là, abasourdi, le souffle coupé, immobile devant cette porte à tenter de rassembler dans mon esprit, les morceaux d'un puzzle insensé. Ne me voyant pas revenir, Abelardo vint à ma rencontre.

— Eh ! Arty ? Ça va ?
— Abel. Voilà qui va t'intéresser. Nous sommes ici en présence de la demeure familiale de la chanteuse Janis Joplin. Renversant non ?
— Quoi ? Tu veux dire que c'est là qu'elle...
— Qu'elle a passé sa jeunesse, ouais.
— Ouah ! C'est génial, mec ! J'adorais cette nana !
— Tu savais qu'elle s'appelait Janis Lyn ?
— Euh... ouais, je crois l'avoir lu quelque part. Pourquoi ? C'est... Nan ?
— Désolé, je connais son nom, je sais que c'est une chanteuse très connue morte d'une overdose, mais... J'ignore à quoi elle ressemble.
— Tu déconnes ? La reine des hippies ! Mec, c'était il y a six ans, on avait quinze ans quand elle est morte, tu vis sur quelle planète ?
— Oui, ben... Et dans ta pile de magazine, à l'arrière de la bagnole. T'as pas une photo qui traîne ?
— Mais ouais ! Je t'amènes ça tout de suite.

Mais j'avais tellement hâte de savoir que j'ai suivi Abel jusqu'à la voiture. Mon cœur ainsi qu'une bonne partie de mes membres s'étaient mis en branle. Je me souviens, je ne cessais de me répéter intérieurement : « C'est impossible, elle était bien réelle, c'est une autre fille, j'ai dû me tromper de maison...». Mais quand Abel a émergé de la Mustang avec un article sur la Diva des Sixties, j'ai soudainement cessé de penser. Ce portrait célèbre de Janis Joplin, posant encore fraîche, la main gauche repliée dans le coin de sa bouche, les sourcils relevés, l'objectif révélant son regard magnifique de douceur. En voyant cette photo, j'ai cru voir le monde fondre autour de moi tandis que le visage de ma belle Lyn émergeait du magazine pour s'animer sous mes yeux.
Et là, j'ai eu comme une absence. Le trou noir. Aujourd'hui, on appellerait ça un malaise vagal. Un excès de fatigue dut au surmenage et sans doute à l'éclosion récente de ma vie sentimentale. En réalité, il s'agissait surtout d'un choc émotionnel. Je venais juste de comprendre que j'avais passé la plus belle soirée de ma vie avec une morte.

Mon absence ne dura pas plus d'une minute, mais c'était suffisant pour qu'Abel soit dans tous ses états. Tandis qu'il insistait pour m'aider à m'installer sur la banquette arrière, je m’efforçais de le rassurer. Le stress avait le don d'amplifier son débit de paroles déjà conséquent, de le rendre anarchique, et prodigieusement agaçant. Etant dans l’incompréhension la plus totale avec mon histoire de fantôme, je décidais de joindre l'utile à l'agréable en demandant à Abel de m'en dire un peu plus sur la fameuse Janis Joplin dont j'ignorais presque tout.
— Tu vois, mec, Janis, c'est peut-être le plus beau joyau de la musique Pop de ces dix dernières années. Comme tous ces gens géniaux, Beatles, Doors, Hendrix...etc... Janis a vu le jour pendant la guerre. Le problème c'est qu'elle a grandi ici à Port-Arthur, au Texas, comme tu le sais, un des états les plus conservateurs du pays. Hors, avec sa passion pour le blues, ses idées féministes et antiracistes, elle avait tout d'une avant-gardiste. A l'adolescence, malgré le soutien indéfectible de sa famille, elle subit les railleries de ses camarades de classe sur son physique ingrat. Elle est profondément marquée par la cruauté de ses camarades qui vont jusqu'à la surnommer « le monstre », puis l'élisent à l'université « garçon le plus laid du campus ».
— Marrant, cette similitude...
— C'est vrai ça ! Bordel, vous étiez tous les deux, les vilains petits canards !

Abel entreprit donc de me narrer l'ascension de La reine des Hippies. Ses premières influences blues, Bessie Smith, Odetta et Big Mama. Son engouement pour les auteurs de la Beat Generation qui l'incitèrent à quitter le Texas une première fois pour San Francisco, où elle vécut dans le quartier d'Haight Ashbury, fief de la contre-culture américaine. Janis transcendée par tant de libertés y développe ses talents de chanteuse dans les bars à musique mais aussi une solide dépendance aux amphétamines qui l'oblige à rentrer au bercail. Un an plus tard, elle retourne à Frisco pour en devenir la chanteuse de Big Brother and Holding Company. En studio comme à la scène, elle se sent très vite à l'aise et s'impose définitivement comme un talent hors norme lors du Festival Pop de Monterey où elle donne une version époustouflante du titre Ball and Chain. Chanteuse inspirée, c'est aussi une infatigable travailleuse. Mais dans cette fin des années 60, l'industrie musicale est en pleine expansion. Certains managers peu scrupuleux imposent à leurs artistes des tournées interminables comprenant souvent deux concerts par jour, réglant le problème de la fatigue à grand coup de stimulants... Janis a une prédisposition pour l’héroïne. Néanmoins, comme elle le dit elle-même, le monde peut bien s'écrouler, tant qu'elle est face à son public, tout va bien. Le problème, c'est après le concert. Si par malheur, elle se retrouve seule. Recherchant alors une sensation aussi forte que celle éprouvée sur scène, Janis replonge.
Le 4 octobre 1970, elle rejoint définitivement l'autre monde, laissant derrière elle une trace indélébile dans l'histoire de la musique avec ses reprises de Summertime, Me and Bobby Mc Gee, ses compositions Move over, Work me Lord et Mercedes Benz. Beaucoup de spécialistes considèrent que durant cette période pourtant riche en talents de la deuxième partie des Sixties, Janis était l'artiste la plus performante sur scène.
— Voilà mec, fin de l'histoire. Enfin, pas en ce qui me concerne. Et toi non plus, apparemment ?!
— Très drôle. Tu veux dire quoi, tu penses qu'elle est vivante ?
— Quand tu marques autant les cœurs et les esprits avec la musique, tu ne meurs jamais vraiment cameron. D'ailleurs, c'est la prochaine étape pour toi, écouter sa musique.
— Tu crois que c'est vraiment nécessaire ?
— Tu rigoles ? Si tu as vraiment flirté avec Janis Joplin, tu dois écouter sa musique.
— C'est vrai qu'elle chante divinement ?
— Crois-moi, tu ne sais pas de quel phénomène tu es tombé amoureux !
— Amoureux ?! Nan, c'est juste...
— Ouais, comme tu voudras.
Il fallait vraiment que je sois stupide pour ne pas admettre une si belle chose mais l'orgueil d'un jeune homme de vingt-et-un ans est parfois déroutant. D'autant que quelques heures plus tard, sur le canapé d'Abel, un de ces énormes casques vissés sur les oreilles, je ne pus retenir mes larmes. Je venais de découvrir le Summertime de Janis. Moi qui n'avait jamais eu grand attrait pour la musique, j'avais l'impression qu'un nouveau monde s'ouvrait à moi. Comment avais-je pu ignorer un tel plaisir ? Sur sa platine, Abel continuait d'enchaîner les disques tandis que je m'enivrais du chant de ma sirène. Cette puissance incroyable dans un petit bout de femme, ce grain de voix à la fois rocailleux et tendre, et cette humanité presque palpable tant ses chansons exprimaient toute la palette des émotions humaines. C'était bien ma Lyn. Janis Lyn qui charmait mes oreilles et parlait à mon âme.
Comme l'avait dit Abel, je n'étais pas plus avancée avec mon histoire de fantôme. Mais j'avais découvert ce qui faisait rayonner cette femme et je réalisais ma chance de l'avoir croisée.
Je m'apprêtais à partir quand Abel crut bon de me rappeler un engagement que j'avais pris pour le samedi à venir. Il craignait qu'avec les récents événements, je n'oublie le mariage de sa sœur.
— Tu vas mettre ton beau costume bleu ?
— Hein...
— Tu sais, ton costume bleu ciel ?
— Ma veste...
— Quoi, ta veste ?
— Je lui ai laissée... Elle avait froid, je l'ai posée sur les épaules. Abel, je sais pas, c'est dingue toute cette histoire. Tu penses que la veste a disparu avec elle ?
— Tu me demandes si les fantômes peuvent ramener des objets du monde réel ? Franchement amigo, je n'en ai aucune idée. Tu y tenais tant que ça ?

En réalité, je me fichais éperdument du costume. Ce que je voulais, c'était comprendre. J'avais besoin de trouver des preuves que je n'avais pas rêvé toute cette histoire car je commençais à craindre sérieusement pour ma santé mentale. Alors, en sortant de chez Abel, je me suis rendu dans tous les bars où nous étions allés ce soir-là, histoire de questionner les tenanciers. Mais aucun d'entre eux ne se souvenait m'avoir vu en compagnie d'une femme. Même pas le dernier, le Rio Grande, où nous avions pourtant été les derniers à quitter l'établissement. La serveuse certifiait m'avoir vu rentrer seul...
Comment avais-je pu passé une soirée inoubliable avec une personne disparue sans qu'il n'en reste rien. Et surtout, même si j'étais le seul abruti du Texas à ne pas connaître son visage, comment pouvais-je avoir rêvé d'une personne que je n'avais jamais vu auparavant ? A moins que sous l'effet de l'alcool mon subconscient ne m'ait joué des tours... Après tout, j'avais sûrement déjà dû apercevoir son visage quelque part, et je me sentais si seul...
Non. Je refusais d'y croire. Sa peau. Son odeur. La chaleur de son sein contre mon cœur. Tout cela était bien réel. Le fait que les autres ne puissent pas la voir, ne signifiait pas qu'elle n'était pas là. D'ailleurs c'était souvent le cas dans les histoires de fantômes. J'étais convaincu de ne pas avoir été victime d'hallucinations. Le lendemain, je suis retourné dans la maison familial des Joplin.

Compte tenu de notre première entrevue, c'était plutôt gonflé de revenir à la charge, mais lorsque Dorothy se présenta à la porte, elle n'était plus la même que la veille. Quelque chose avait changé dans son regard. Alors que je m'apprêtais à me faire rembarrer, je constatais avec surprise que le visage fermé auquel j'avais eu affaire, s'était considérablement radouci au point d'arborer un air presque attendri. J'avais mis au point un petit argumentaire très convaincant, mais je fus pris de court :
— C'est à vous, n'est-ce pas ?
Elle me regardait fixement, guettant sans doute ma réaction, tandis que mon visage se décomposait lentement en découvrant ma veste de costume pendue à son bras. Je n'eus même pas à lui répondre, elle m'invita aussitôt à entrer.
Pendant que je prenais place, elle se tourna pour nous préparer du café. C'était très troublant. Alors que je pensais devoir la convaincre de m'écouter, elle semblait déjà m'attendre. Sur ma chaise, j'évitais d'abord d'effleurer la veste, pensant à sa provenance. Puis me replongeant dans le souvenir de celle qui l'avait porté en dernier, je ne résistais pas à la tentation de la prendre et d'y plonger mon visage dans l'espoir d'y sentir des effluves de mon rêve évaporé. Dorothy me voyant faire, me dit aussitôt :
— C'est son parfum. C'est indéniable. Quand l'avez-vous vu ?
— Euh... Attendez- voir, c'était au milieu de la première semaine d'octobre.
Elle s'était saisi d'un calendrier, et me demanda :
 — Un jeudi ?
— Le jeudi soir. Oui, je suis allé travailler sans avoir dormi.
— C'était donc la nuit du 3 au 4 octobre. Encore.
— Le 4 octobre, c'est le jour où...
— Le jour où Janis nous a quittés.
— Pardon madame, mais pourquoi dites-vous, « Encore » ?
— Car vous n'êtes pas le premier. Il y en a un tous les ans depuis sa mort. Laissez-moi deviner. Vous n'avez jamais connu le grand amour. Depuis tout petit, les gens se moquent de votre apparence. Vous vous sentiez terriblement seul jusqu'à ce fameux soir où vous l'avez rencontré. Je me trompe ?
— Non. Mais...
— Vous avez passé une soirée merveilleuse mais elle vous a fait comprendre qu'elle ne pourrait pas vous revoir de suite. Elle vous a dit de profiter de la vie ? 
— Oui, mais comment savez-vous tout ça ?
— Vous savez, ma fille était quelqu'un de bien. Une gentille fille. Un peu fofolle, mais tous les artistes le sont un peu. On a raconté beaucoup de choses sur elle, mais je pense qu'elle faisait du bien aux gens avec sa musique. Elle savait toucher leur âme. Elle vous a fait du bien ?
— Euh... Oui, madame.
— Parfait. Maintenant écoutez son conseil, profitez de la vie et ne cherchez pas à la revoir.
— Comment ? Mais, il existe donc un moyen ?
— Je l'ignore. Ce que je sais, c'est que vos prédécesseurs y ont laissé leur raison, et leur porte-feuille, à consulter des médiums et autres charlatans.
— Attendez, vous m'avez bien dit que tous les ans, elle réapparaît le soir du 3 octobre c'est bien ça ?
— Oh non, s'il vous plaît, pas vous ! Ils font tous la même erreur. Ils attendent pendant un an avec l'espoir de pouvoir la revoir. Mais Janis n'apparaît qu'à celui qu'elle est venu aidé. Vous ne pourrez donc pas l'apercevoir. Ils sont tous devenus fous, comprenez-vous ?

Nous sommes restés un moment à discuter. La mère de Janis était la sagesse même. Elle réussit à me convaincre de renoncer. Je devais avancer. Me servir de cette belle rencontre pour aborder la vie plus confiant. Janis m'avait montré que le bonheur se nichait dans les choses les plus simples. Je décidais donc de suivre son conseil...

Quelques jours plus tard, j'étais au mariage de Lupita, la sœur d'Abel. J'y ai fais la connaissance d'Anita. Une jolie fille, timide et complexée... par ses grandes oreilles. Nous avons rapidement sympathisé. Anita avait une vie à remplir elle aussi et quelques mois plus tard, elle est devenu mon épouse, pour mon plus grand bonheur.
Nous avons eu deux beaux enfants. Comme tous les couples nous avons connu des moments difficiles, mais je ne regrette rien des trente années passées en sa compagnie. Malheureusement, Anita s'en est allée trop tôt, emportée par une hépatite foudroyante. J'ai appris moi-même il y a quelques jours, qu'il ne me restait que quelques mois à vivre. Alors quand j'ai vu cette annonce qui disait : « Maison d'enfance de Janis Joplin à vendre, 100 000 dollars », j'ai pris mes économies et je me suis offert ce petit caprice. Nous sommes le 3 octobre, le ciel s'obscurcit. Je ne sais pas vraiment ce que j'espère. Peut-être une autre nuit de rêve. L'entendre chanter ou juste l'apercevoir. De toute façon, j'ai eu ma part de bonheur. Je suis condamné, ce serait presque salvateur pour moi de perdre la tête. Alors si je dois finir ma vie en passant mes journées à invoquer le fantôme de Janis tout en écoutant sa musique, je crois qu'il existe des moyens bien pire de rejoindre l'autre monde. Cela fait deux jours que j'entends du bruit dans la chambre qu'elle occupait jeune fille. Ce sont peut-être des souris. Peut-être pas...
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Un petit mot pour l'auteur ?

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Pour poster des commentaires,
Image de Denys Legros
Denys Legros · il y a
très ému par cette nouvelle, bravo Serge
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Serge Debono · il y a
Merci Denys, je t'avoue j'en ai versé une en la terminant, ça m'a marqué ;-) Merci d'être venu me lire !
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Lipop.osf · il y a
J'ai adoré. Ça m'a un peu rappelé le livre "sac d'os" de Stephen King.
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Serge Debono · il y a
Oh quel beau compliment ! Je suis fan, il fut même un temps où je ne lisais que du King ;-) Merci beaucoup Lipop !
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Dolotarasse · il y a
Surréaliste ! À travers cette nuit magique on (re)découvre Janis Joplin. Comme une légende, elle réapparaît le jour de sa mort pour sauver l'âme de quelqu'un (bonne exploitation). ;-).
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Serge Debono · il y a
Merci pour ton commentaire. J'avais effectivement l'ambition de la faire (re)découvrir par le biais de la légende de la Dame blanche. Cette dernière existe dans plusieurs cultures, sous différentes formes et légendes. Celle que j'ai adapté vient du Maghreb. Normalement, le jeune homme sous le charme de la revenante retrouve sa veste sur la tombe de la belle ;-) C'était juste une petite précision ;-) Mais je viens de voir ton mp, alors à tout de suite.
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Dolotarasse · il y a
Ah super cette légende ;-). À bientôt !
·

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