Nuit de l'Ourse

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Jamais un jour sans une ligne  [+]

La lumière décroît peu à peu, je m'éveille. Pas d'un coup, pas tout de suite, mais doucement, tout doucement. Une seule étoile tout d'abord, un muscle qui sort de sa torpeur, une paupière qui frémit. Je ne dois pas aller trop vite, le soleil lutte encore contre le sommeil qui le couche à l'horizon. Comme chaque soir, je suis la première à me réveiller, mes voisins somnolent à mes côtés, attendant presque mon signal pour sortir complètement de leur sommeil. Peu m'importe, je retarde le moment d'ouvrir les yeux, qui sait si les rayons du soleil ont bien tous quitté la terre ? Tant pis, je me lèverai plus tôt après le solstice et rattraperai ce temps perdu.
Les yeux plissés, je regarde le soleil nous quitter. Hélas, sa lumière nous brûle les yeux, pauvres habitants de la nuit, et nous sommes condamnés à ne jamais côtoyer cet astre rayonnant. Cependant, chaque soir et chaque matin, je tente de l'apercevoir, de lui parler peut-être. Il faut vivre la nuit pour aimer le jour, et je crois être la dernière à espérer le connaître. La seule aussi. Grand-Chien se moque de moi. « Ton étoile polaire brille encore Grande-Ourse, on ne voit plus qu'elle. » C'est vrai qu'elle scintille mon étoile, c'est la première à saluer la sortie du soleil, et reste la dernière à attendre son réveil. Les habitants du sol la remarquent même parmi toutes les autres tant l'attirance vers l'astre brûlant l'illumine. Peut-être que lui aussi l'a remarquée, mais je n'ai aucun moyen de le savoir. J'espère que, s'il le sait, ces petites attentions lui plaisent.
Il est parti, comme chaque nuit. Je m’étire, me gratte, baille un peu. Petite-Ourse à mes côtés refuse de se lever, tant pis, une autre constellation la réveillera. La Lyre peut-être, qui ne tardera pas à s’accorder dans des sons parfois discordants, les cordes emmêlées par un sommeil agité. La pauvre est toute froissée, je m’éloigne lentement pour sauver mes oreilles. Grand-Chien, toujours prêt peu de temps après moi, m’emboîte le pas dans les nuages nocturnes. Hercule se réveille à grand peine, la massue à l’épaule. Ses accessoires et attitudes le rapprochent des hommes du sol, mais il n’aime pas qu’on lui en fasse la remarque, nous soutenant qu’il est une vraie constellation à l’égale de toutes, ce dont nous n’avons par ailleurs jamais douté. La Lyre se réveille dans un Fa dièse discordant, réveillant les derniers dormeurs de façon plus que désagréable. Hercule tombe, rugit, panique, se débat. Avant d’emménager parmi nous, il a vécu trop de violences en bas, ça l’a rendu paranoïaque et agressif. Parfois, il chasse Grand-Chien, le prenant pour Cerbère, aujourd’hui disparu. D’autres fois, je suis sa proie, sans en avoir compris la cause. Un reste d’humanité peut-être ?
Chaque début de nuit, nous nous cachons de lui dans les nuages nocturnes, derrière la Lune lorsque ces derniers ne sont pas au rendez-vous. Qui sait quelle psychose le prendra au réveil ? Petite-Ourse grogne et renâcle, elle aussi. D’un ou deux coups de patte, elle aide la Lyre à se déplier, et, rentrant ses griffes pour faire patte de velours, détend ses cordes une à une. L’une d’elles, dans un claquement sonore, envoie une étoile filante au loin, qui siffle aux oreilles d’Hercule et nous fait grincer des crocs. Nous entendons presque les exclamations des hommes d’en bas qui, pour la plupart, la montrent du doigt. Il paraît qu’ils font un vœu en en voyant une traverser le ciel. La puissance de certains souhaits fait vibrer le rideau noir de la nuit. Ils se bercent d’illusions, nous ne pouvons rien faire pour eux, n’ayant aucune influence sur leur espace, c’est à peine si la Lune leur crée des marées. S’ils souhaitent quelque chose au point que nous le ressentions, ils s’arrangeront pour que, consciemment ou pas, leur vœu se réalise.
Lorsque Hercule nous laisse tranquilles, Grand-Chien et moi partons nous installer quelque part dans le ciel, et observons les hommes de la nuit. C’est un spectacle étonnant, avec une telle régularité et en même temps une telle variété de comportements, cela nous est parfois incompréhensible, mais toujours passionnant. Il y a ceux qui s’enferment dans des bâtiments bruyants et lumineux une longue partie de la nuit et ne reviennent que dans un état second, ceux qui se cachent sous des objets appelés « couettes » et dorment jusqu’au matin, ceux qui le font croire pour partir dans la nuit une fois les lumières éteintes... Certains encore restent dehors, tout calmes, la tête en l’air, je crois qu’ils nous regardent. Quelques-uns montrent la Lune du doigt, d’autres repèrent mon étoile. Il y a même des hommes qui prétendent s’orienter grâce à elle. Voir ces petits êtres marcher continuellement dans sa direction a un je-ne-sais-quoi de perturbant, mais ils ne sont pas dangereux. Enfin, des fois, cela leur monte à la tête, comme si j’avais désigné un messie ou quelque chose comme ça. Dans des cas comme ça, Grand-Chien râle, les trouve toujours stupides, et part. Au fond, je suis sûre qu’il est jaloux.
J’en suis fière, moi, de mon étoile ! Personne ne le sait, mais ce n’est pas une vraie étoile, d’où sa lumière si différente. Seule la Lune l’a su, et je doute qu’elle s’en souvienne encore ; c’était au tout début des temps, lorsque j’étais encore une constellation bancale, faible et incomplète, et qu’elle-même n’était pas encore finie, roulant parfois d’un bout à l’autre du ciel par manque de stabilité. Le Soleil était alors immense, rouge, hypnotisant. Dans la nuit, une fois, il oublia une étincelle. Perdue dans la noirceur de ces cieux des premiers jours, elle passa près de moi. Je l’ai alors attrapée, puis adoptée. Peut-être est-ce la raison de mon attirance pour le jour malgré mon existence dans la nuit. A partir de là, j’ai pu soutenir la Lune à sa place chaque nuit jusqu’au développement complet des autres constellations. Ce n’est plus mon rôle aujourd’hui, et depuis un siècle ou deux, la Coalition des Outils est assignée à cette tâche, au grand désespoir du Sculpteur. Parfois, il proteste, ayant besoin d’eux dans son travail. Certains se dévouent pendant que les autres restent avec l’astre blanc.
Cette nuit, le Burin ne s’est pas montré, une fois de plus. Dans notre trajet nocturne, Grand-Chien et moi croisons le Sextan et le Compas débattant de son sort. Est-il une vraie constellation, malgré ses absences ? Doit-on le garder dans la Coalition ? Nous continuons notre route, prévenant le Sculpteur de la situation, qu’il règlera plus tard dans la nuit, comme à chaque fois. Nous sommes plus prévisibles que ceux d’en bas, moins agités. Seules les constellations « humaines » peuvent parfois s’emporter. Andromaque, Bérénice, Hercule... De façon générale, nous avons les traits principaux de nos équivalents du sol.
Je suis Grande-Ourse, je me rapproche donc du paisible plantigrade disséminé à travers la planète. Non pas physiquement, on ne peut d’ailleurs voir de moi que ma structure stellaire, mais le caractère général de l’espèce est aussi le mien. Paisible, mais puissante, je veille sur Petite-Ourse comme chaque Grand sur son Petit. Comme mon espèce de référence, je m’adapte à toutes les conditions de vie, maîtrise mon sommeil et ma faim et n’en veux qu’à ceux qui m’agressent moi ou mes proches. Ainsi j’évolue entre les différents signes sans sortir ni griffes ni crocs, la truffe au vent et l’esprit tranquille. Lors des éclipses, je fais partie de la garde rapprochée de la Lune, les Grands. Ce sont des périodes stressantes et dangereuses pour nous, la lumière du Soleil nous faisant disparaître. La manœuvre consiste à rester le plus près possible de la Lune sans regarder ni toucher le moindre rayon, poussant, tirant, la déplaçant dans le ciel sans qu’elle reste bloquée devant le Soleil, transformant le jour en nuit perpétuelle. C’est sûrement la tâche la plus importante des constellations, et avoir le titre de Grand est à la fois un immense honneur et une lourde responsabilité.
La nuit précédant une éclipse, nous prenons des forces afin d’être prêts le moment venu. Bien sûr, les autres constellations sentent qu’il y a quelque chose, mais pour ne pas les inquiéter nous évitons de les prévenir. Ils le sentent, c’est tout. Si certains s’en mêlaient, l’existence des constellations serait mise en danger et nous pourrions perdre la Lune, bloquée devant le Soleil dans le meilleur des cas, nous échappant dans le ciel en faisant disparaître toutes les constellations présentes dans le pire. C’est ainsi que nous avons perdu Cerbère, briguant le titre de Grand et pensant qu’en participant à l’éclipse, la Lune l’intégrerait dans sa garde personnelle. Voulant trop en faire, il a gêné deux constellations, et se faisant surprendre par le Soleil, les a entraînées au grand jour. Nous avons dû recruter en urgence pour avoir assez de pattes et récupérer la Lune. Les Mayas ont cru à la fin du monde si je me souviens bien. Il faudra un jour m’expliquer pourquoi ceux du sol croient que ceux du ciel ont une influence sur leurs vies et leurs avenirs. Cela m’échappe.
C’est d’ailleurs bien plus que ça : ils font leurs vies par nous ! Pas un de ces êtres terrestres n’a jamais levé la tête vers nous ni laissé ses pensées dériver, comme si nous avions un message à lui faire passer. Nous les obsédons. Ils nous étudient, regardent nos étoiles, déterminent leurs compositions ou encore leurs éloignements... Depuis peu, ils essaient de nous rencontrer, du moins le laissent penser en envoyant leurs représentants à travers l’espace. Ils ne se rendent pas compte de l’agressivité de leurs intrusions, nos deux espaces n’étant pas faits pour accueillir les habitants de l’autre. Leurs passages nous écorchent, nous traversent, et j’ai toujours peur que l’un d’eux passe par Petite-Ourse comme certains l’ont fait à Petit-Chien. Enragé, Grand-Chien les a mis en pièces ; personne ne touche à nos Petits ! Hélas, pour la Lune, nous ne pûmes rien faire. Ils l’ont peuplée, parasitée de leurs vies mécaniques. Face à ça, nous ne savons que faire, de peur de causer du tort à notre astre comme de leur signaler notre présence. A mon avis, ce n’est plus qu’une question de siècles.
Avant chaque nouvelle éclipse, je me persuade de parler au Soleil, il n’y a pas d’autres occasions de l’approcher de si près. Mais que lui dirais-je, s’il m’entendait ? Et à chaque début d’éclipse, quand nous nous précipitons dans l’ombre de la Lune, Loup et Grand-Chien me font renoncer à ce projet ; la moindre manœuvre, la moindre seconde d’inattention nous mets tous en danger. Je me tais et agrippe l’astre nocturne du bout des griffes, malgré les brûlures de mon corps céleste et les étincelles de protestation de mon étoile polaire. Seul reste l’espoir d’une autre éclipse et le bonheur d’avoir été si proche de mon rêve. Depuis la colonisation de la Lune, un autre problème se pose ; qu’adviendra-t-il de ses parasites dans ces moments-là ? Peut-être est-ce la solution finalement ?
Il est deux ou trois heures du matin lorsque Grand-Chien et moi arrivons au-dessus du Pôle. Ici, c’est la saison nocturne, nous y sommes bien, tout est permis, tout est possible. Le ciel et la terre sont si proches qu’en tendant la patte, je pourrais presque toucher la glace. Nous sommes quelques-uns à aimer cet endroit, où la frontière entre terre et ciel est tangible et où nos mouvements créent milles mouvances de couleurs dans l’atmosphère, embrasant le ciel de splendides aurores boréales. Ici, les ours, mes semblables immaculés, saluent mon passage, et les habitants des glaces nous révèrent dans leurs étranges représentations. C’est bon de se sentir reconnue et aimée quelque part sans être analysée voire démystifiée. Si les hommes du sol ne croient plus à l’indicible du ciel, plus aucun d’entre eux ne nous rejoindra là-haut.
Nous ne restons pourtant pas longtemps, le Soleil vient de commencer sa bataille contre la nuit et le sommeil commence à peser dans mes pattes. Pourtant, comme chaque matin, je sais que je lutterai encore pour l’apercevoir. Quand nous arrivons, la Règle et le Compas rangent la Lune à sa place diurne, le Sculpteur libère le Sextan de son atelier, Andromaque renonce pour un temps à la compagnie d’Hercule. Les Petits sont déjà couchés, épuisés par une nuit animée, et la Lyre commence doucement à se rouler dans ses cordes pour dormir. Le réveil de demain sera sûrement aussi cacophonique que celui de ce soir. Les Grands surveillent le déplacement de la Lune avant de quitter leur poste, il vaut mieux qu’elle soit prête pour l’aube qui arrive. Peu à peu, chacun retourne à sa place, s’étire, éteint ses étoiles une à une. Je suis encore la dernière, en boule, mon étoile encore allumée, les yeux plissés face à l’horizon. Le lever du Soleil est mon moment à moi, plus beau encore à mes yeux que les aurores boréales du Grand Nord. Mes muscles sont engourdis, mes pensées incohérentes, je sombre peu à peu dans le monde des rêves. Ultime résistance, je vois à travers mes paupières closes le sommet de l’astre brûlant me saluer au loin. Il est là, et à mon réveil, il le sera encore. Tranquille, je finis ma nuit, éteins ma dernière étoile, et tout doucement, je disparais dans les derniers lambeaux de la nuit.
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