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Nuit balinaise

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Cà n’était pas une idée saugrenue ni même un projet vain que d’envisager de sillonner un jour les routes de Bali. J’étais arrivé à Jakarta, deux semaines auparavant. J’habitais un quartier cossu de la mégalopole où se croisaient la plupart des cultures occidentales. L’univers anglo-saxon prédominait, celui franco-français était relégué aux oubliettes. Ma tante et mon oncle, chez lesquels je logeais, devaient être les seuls représentants de la culture française dans un périmètre certainement aussi grand que celui de la capitale indonésienne, autant dire que leurs présences se fondaient inexorablement dans la masse. J’évoluais dans un nouveau monde, isolé au milieu d’une cacophonie colorée, abasourdi par une moiteur suffocante, enivré par une population grouillante et de cocasses parfums, à mille lieues d’un repère quelconque qui eût pu me rappeler mon pays d’origine. J’étais au comble du bonheur, immergé parmi un environnement étranger, bardé uniquement de mon émerveillement et confiant dans mon instinct. La frontière qui me séparait de la misère quotidienne était ténue. Il suffisait parfois de traverser la route pour être rattrapé par l’inflexible réalité d’une pauvreté criante, de se tenir debout, les yeux écarquillés, plongé dans un gigantesque bidonville où, au milieu de cloaques sans noms, la vie néanmoins s’organisait, se riant de l’indigence et de l’insalubrité qui la tenaillait. Exister était le seul don du ciel, toute autre considération semblait inepte dans une pareille misère. J’étais cependant heureux de respirer la quintessence même de ces quartiers laissés pour compte où cohabitaient tant d’énergies. Mon cœur au contraire se retournait de les voir ainsi galvaudées.
Je n’étais pas en Indonésie par le simple fait du hasard. Depuis des années, mon oncle écumait le monde et transhumait là où la compagnie pétrolière pour laquelle il travaillait lui intimait l’ordre de se rendre. Un poste s’était libéré dans l’archipel indonésien. Sa candidature fut retenue au regard de son expérience à l’international, de son indéniable faculté d’adaptation à de nouvelles conditions de vie et à un réel esprit d’aventures toujours inassouvi.
Cette année-là, j’avais dix-huit ans. Je n’avais jamais entrepris, même dans mon imaginaire le plus reculé, un si lointain voyage. Je pouvais compter sur les doigts de la main les frontières des pays européens que j’avais franchies depuis ma naissance, jamais je n’avais songé rejoindre un jour de tels rivages, les fouler de mes propres pas. Je vivais éveillé un rêve larvé qui prenait forme, lui laissant toutes libertés pour en dessiner les contours.
Mon cousin m’accompagnait dans ce voyage, il avait mon âge. A chaque vacance scolaire, il rejoignait ses parents. Je me demandais parfois combien de pays il avait pu visiter depuis son enfance, ce qu’il en gardait comme souvenir et l’expérience qu’il en tirait. J’enviais ses yeux d’avoir scrutés des horizons différents et tous ses sens d’avoir été soumis à tant d’exaltations. Il parlait quelques mots d’indonésien, j’étais ébahi par sa dextérité à manier la langue, curieux des sonorités nouvelles que je découvrais, et rapidement je le singeais. J’étais proche de lui sans pour autant partager une profonde intimité, et nos comportements, sans concertation préalable, s’adaptèrent aisément l’un à l’autre.
Au terme des deux premières semaines de notre séjour indonésien, nous esquissâmes le projet de nous rendre à Bali. Dans un premier temps, nous décidâmes que le train nous conduirait jusqu’au port de Surabaya, au sud-est de Java, puis à partir de là, de prendre le bateau qui nous mènerait à Dempasar, avant de gagner Kuta beach, station balnéaire située au sud de l’île de Bali. Les noms de ces villes aux consonances harmonieuses aiguisaient mon âme enthousiaste avide d’aventures que je trépignais d’impatience de vivre. Déjà, ce bref voyage suffisait à sacraliser le caractère épique de notre pérégrination.
Le projet se transforma en réalité. Arrivés sur place, mon cousin et moi occupions un minuscule et sommaire bungalow. Deux lits rudimentaires et une table de chevet en osier composaient le mobilier intérieur, un galetas qui me rappelait les logements misérables entraperçus quelques jours auparavant dans les bidonvilles de Jakarta. Une douche complétait notre espace vital. Nos précaires conditions de vie se rapprochaient de celles partagées par les populations locales ; à la différence des leurs, les nôtres ne dureraient qu’un temps éphémère. Je n’accordai cependant aucune importance à ces détails de la vie pratique, mon esprit était ailleurs, embringué à des considérations certainement plus passionnantes qu’à des questions purement matérielles.
Quatre autres personnes s’agrégèrent à notre équipée, deux frères d’origine écossaise et une jeune femme, ainsi que son frère, d’origine suisse. Nous prévîmes de demeurer trois-quatre jours sur l’île à arpenter des routes qui, nous l’espérions, nous mèneraient à croiser des lieux insolites. Tel fut le cas : rizières à étages, temples creusés dans la roche ou juchés sur un promontoire nourrirent notre émerveillement durant ce bref périple. Nous avions déniché trois motos louées à d’illustres inconnus rencontrés au détour d’une rue. Chacun y trouvait son compte dans cette affaire : eux utilisaient ce procédé comme moyen de subsistance, nous, comme instrument supplémentaire d’évasion et de liberté.
Un soir, nous nous rendîmes dans un restaurant installé sur les bords de mer dont la spécialité était la préparation de soupes aux champignons hallucinogènes. Aucun d’entre nous n’avait jamais frayé avec ces substances psychotropes. L’environnement, conjugué à la curiosité et l’inconsciente insouciance qui nous animaient, se prêtait particulièrement à ce genre d’expérience. Nous ressentions à la fois de l’appréhension et de l’excitation à l’idée d’enfreindre les frontières de notre conscience, cependant, il était trop tard, déjà le vice s’était immiscé en chacun d’entre nous. Nous étions alors prêts à nous laisser gagner par les plaisirs de nos délires exaltés.
Une heure après avoir ingéré notre soupe fantasmagorique, les premiers signes annonciateurs d’un changement de comportement se manifestèrent. Notre vue d’abord fut la première à subir les soubresauts de nos divagations. Nos pupilles étaient dilatées d’une façon telle que leur taille empiétait sur toute la surface de notre iris. A ces métamorphoses physiologiques s’adjoignait de manifestes et vives agitations. Aussi, l’envie subite de sortir du restaurant à l’improviste envahit chacun d’entre nous.
Tandis que nous arpentions la rue principale de la ville, bordée de bars interlopes aux couleurs affriolantes d’où s’échappaient de suaves mélodies musicales, apparurent les prémices de notables hallucinations. Un homme, le disque jockey dudit bar que je distinguais parfaitement, suspendu au plafond et enfermé dans sa bulle de verre, flottait dans l’air. C’était extraordinaire, j’étais stupéfait par cette scène insolite. J’entrainais alors le reste de la troupe de joyeux lurons à l’intérieur du local. Nous ébauchâmes des pas de danse décousus, et aussi rapidement que nous étions entrés, nous prîmes la poudre d’escampette. Nous étions tous sous l’emprise de la frénésie. Nous croquions en un clin d’œil tous les instants, toutes les atmosphères sans y prêter la moindre importance. Les couleurs, les sons, la vie autour de nous bouleversaient nos sens à fleur de peau, avivaient nos singulières émotions. Une véritable féérie !
La plage se mua en camp de retranchement. Sur fond d’un ciel bleu obscur parsemé d’une marée d’étoiles, je distinguais la lune sous des formes diverses selon l’angle sous laquelle je la scrutais. Par instants, j’aurais pu la saisir tellement elle semblait à portée de mains, parfois même elle revêtait les couleurs primaires de l’arc en ciel. J’étais sous son influence extatique, tandis que mon cousin rampait avec nonchalance sur le sable en direction de l’océan, telle une tortue de mer.
Cette nuit-là ponctua notre séjour balinais. Je la garderai toujours présente dans mon esprit béat.
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