Nuages

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Caractère : adaptable aux circonstances mais aussi « insaisissable » – pieds sur terre et tête dans les nuages. Un animal : le Lynx (observation et souplesse) Une couleur : Camaïeu d'orange  [+]

La vie c’est comme le ciel : il y a parfois des nuages mais au-dessus des nuages, le soleil brille toujours.
Les avant-bras posés sur la balustrade gelée du pont, Amandine regarde le tourbillon de l’eau à quelques mètres de là. Les remous semblent l’absorber. Son corps se penche et l’appel puissant des mouvements de la masse crémeuse l’attire. Comme hypnotisée un vertige la saisit. Elle a peur, se recule et détourne son regard. Non, elle ne sautera pas ! Cependant fascinée, elle se rapproche une fois encore pour éprouver cette espèce de haut-le-cœur, ce trouble intérieur qui la pénètre à son insu lorsqu’elle observe les chutes d’eau. Entraînée au-delà du monde réel, elle aime cette sensation de planer impunément au-dessus de ces eaux tumultueuses : n’a-t-elle pas rêvé, cette dernière nuit, qu’elle marchait... sur l’eau ! Elle se trouvait sur une route, en pleine campagne. Pas un chat à l’horizon. Soudain la vieille Fiat « Balilla » de son père apparut : elle la vit tourner à droite et entrer dans une espèce de lac aux eaux calmes. L’automobile s’enfonçait progressivement sous ses yeux alors, d’un geste majestueux, elle avait jeté sur les eaux une couverture à grands carreaux rouges et blancs et, sans hésiter, elle s’y était installée. Debout sur ce tapis providentiel, elle s’était mise à marcher et était arrivée à temps pour secourir son père, juste avant que la voiture disparaisse...
« Papa ! » murmure-t-elle toujours cramponnée à la froide balustrade du pont. Que sait-elle de lui, de sa vie ? Si peu. Maintenant il n’est plus là pour lui en parler, il a emporté ses secrets avec lui. Elle le réalise seulement aujourd’hui : son père a été avare de descriptions, d’étalage d’âme en somme. Et puis, un père ne se confie pas à sa fille... même pas à sa femme ! Ce qu’elle a appris d’elle lui montre combien son père avait été discret quant à son vécu. Sa mère ne semble pas avoir reçu ses confidences. Elle ne sait presque rien de son existence passée. A-t-il voulu la préserver ?
Amandine a trouvé refuge sur ce pont et chaque fois qu’elle éprouve le besoin de se recueillir, elle y vient pour chercher, à travers l’attrait de ces eaux en mouvement, une sorte de béatitude qui la transporte hors du temps. Comme si le courant emportait avec lui ses questions, elle demeurait là, contemplative et immobile, dans le froid de l’hiver. Son père pouvait-il la voir ? Cela faisait trois mois qu’il était parti et c’était bientôt Noël. Glacée au-dedans comme au-dehors, Amandine ne voulait pas croire à la dure réalité. Elle est si jeune et déjà confrontée à l’inéluctable : comment pourrait-elle accepter le départ prématuré de son père ? Il avait à peine cinquante ans et elle n’a pas encore vingt ans.
Silhouette fragile, elle demeure longtemps absente sur ce pont où personne ne passe ; situé à la jonction des eaux, il est en effet réservé aux piétons mais bien peu de gens le traverse. Amandine est donc sûre d’y être tranquille et seule en compagnie de son père qu’elle interroge en vain. Elle ne pleure pas. Cependant, elle sent venir sur son front, entre les deux yeux, au sommet de son nez, une boule de larmes accumulées, retenue et nouée par sa volonté de ne pas laisser le pas à des lamentations inutiles. Et cela en réponse aux pleurs de sa mère qui ne cesse de geindre. Qu’arriverait-il si toutes les deux elles pleuraient de concert ? Toutes les larmes de leur corps ne suffiraient pas à faire revenir l’époux et le père, alors Amandine se raidit pour ne pas ouvrir la porte à ce désespoir stérile. C’est en pensant à son père qu’elle puise cette énergie et, pour ne pas le décevoir, elle est jusque-là parvenue à refouler ces assauts qui pourtant lui permettraient de laisser « libre cours » à son chagrin, comme le veut la coutume. Obstinément elle ravale ses larmes. Pour l’amour de son père elle veut rester digne, digne de lui, digne de ce qu’il a pu lui inculquer. Certes ce n’est pas facile de savoir que jamais plus... plus jamais il sera là pour la guider. Parce que ce n’est pas sa mère qui pourra le faire ; sa mère est une femme-enfant... protégée par son mari et incapable de penser à qui que ce soit d’autre qu’à elle-même, à sa douleur, à ce déchirement dû à la séparation de l’être cher. Elle ne se préoccupe pas de la souffrance de sa fille. Amandine peut-elle lui en vouloir ? Pas vraiment. Désormais, elle le sait, elle est on ne peut plus seule en regard de cette vie future qu’elle devra affronter sans aucune main secourable. Tout repose sur ses épaules, même la charge de s’occuper de sa mère. A dix-neuf ans ce n’est pas une mince affaire...
Savoir accepter la mort ! Quel est le mode d’emploi ? Amandine est loin de songer à sa propre disparition. Sur ce pont, en regardant les flots mouvementés qui sans cesse la propulse vers un ailleurs problématique, elle se sent en communion avec ce père tant aimé. Elle est cette goutte d’eau à la poursuite de l’éphémère, de cette existence vouée à la fin certaine. Sa révolte rejoint ces eaux tumultueuses qui semblent la comprendre. Elle ne saurait dire pourquoi cet attrait inexplicable lui apporte un réconfort inespéré. C’est la raison pour laquelle elle vient ici le plus souvent possible. Sans en parler à sa mère, sans dire un mot de son chagrin à quiconque.
Accoudée sur la froide barrière du pont, elle est invisible aux yeux des rares passants. Qui se soucierait d’elle ? L’air froid de décembre oblige les gens à se presser. Au-dessus de l’eau règne souvent un crachin humide et transperçant, aussi bien, emmitouflés, les passants se hâtent de traverser le pont sans prendre garde à la frêle silhouette qui paraît irréelle tant elle est immobile. Comme ces statues de bronze que l’on trouve parfois installées sur un banc, dans un abribus. Amandine éprouve le besoin d’être là, sans témoin, pour renflouer l’épave à travers cette solitude d’être. Elle y trouve l’apaisement, donc, elle ne se prive pas de ces intermèdes bienfaisants. Malgré tout, elle ne pourra pas consacrer son temps à cette contemplation attirante des remous de cette eau. La vie est là et elle l’appelle.


Bien plus tard.
Peu à peu Amandine est parvenue à déchirer, morceau par morceau, la brume qui l’enveloppait lorsque, sur ce pont, elle s’accoudait à la balustrade pour se perdre dans ses pensées. Aujourd’hui son havre est plus accueillant : son lieu de prédilection est désormais la forêt. La forêt qui la reçoit, elle et son chien. Là, parmi les odeurs, les couleurs et le bruissement des grands arbres, elle cherche toujours l’apaisement. Plus calme maintenant elle a muselé sa révolte et doit faire face à la réalité : son père ne reviendra pas. Un désarroi difficilement réprimé l’habite cependant ; elle tente de l’apprivoiser en foulant le tapis de feuilles jonchant les sentiers de cette forêt hospitalière, tapis si moelleux qu’il absorbe le bruit de ses pas. Un souci supplémentaire s’est ajouté à ce désarroi ; sa mère ne possède aucune once de compréhension et n’a aucun sens de ce que peut – ou doit – être le rôle d’une mère. « Jouer un rôle » pense Amandine, « même cela elle en est incapable. » Amandine reçoit à longueur de journée ses confidences, ses lamentations et ses pleurs. C’était comme si elle avait affaire à une petite sœur. Tout en marchant, Amandine secoue la tête : « Oui » se dit-elle pensive et surprise malgré elle de cette définition. Comme sa mère lui reprochait de ne pas pleurer la mort de son père, elle lui avait lancé, l’œil étincelant de désapprobation : « moi, quand maman pleurait, je pleurais avec elle... », sous-entendu : toi, tu n’as pas de cœur ! « Tu es dure », cela aussi Amandine l’entendra très souvent de la bouche de sa mère. Parce qu’elle cache son chagrin pour ne pas ajouter à la peine de sa mère, Amandine est montrée du doigt et jugée dure et sans cœur. Une amertume soudaine la submerge, elle a envie de hurler sa détresse aux grands arbres qui l’entourent : enfin elle laisse couler le flot de ses larmes, flot retenu depuis trop longtemps. Le chien s’approche d’elle et la regarde interrogativement. Amandine le caresse longuement, toujours en pleurant, puis elle se ressaisit et continue son chemin. Le chien, heureux, gambade maintenant autour d’elle. Elle lui parle, comme pour le rassurer, elle lui parle comme s’il pouvait comprendre. Et cela suffit à lui redonner du courage.
Ces deux ombres errant au hasard des sentiers se complètent, l’une insouciante, l’autre écrasée par le poids d’un abandon irrémédiable.

Bien plus tard encore.
Où qu’elle soit, Amandine emporte avec elle son chagrin muet. Le décalage horaire, entre sa mère et elle, ne sera jamais comblé. L’arrachement à l’ordre établi des choses a bouleversé le cocon familial, cette rupture a été brutale : en à peine deux mois d’hôpital son père lui était enlevé. La plaie ouverte ne cicatrise pas. L’incessant ballet de paroles inconsidérées et distillées par sa mère ne l’aidera pas à se fermer. Les litanies débitées chaque jour dépassent l’entendement et Amandine s’efforce de compatir à la douleur de cette épouse, réellement perdue sans son mari. Devant elle, elle fait donc abstraction de sa propre douleur et cherche le moyen d’entrer dans le monde de sa mère, ce monde où elle s’enferme tout en souhaitant y entraîner sa fille. Elle lui fait des confidences, elle la harcèle de tous les côtés, elle lui demande de l’aider... Ce qu’Amandine fera en pensant à son père.
Mais elle ? Sur qui peut-elle s’appuyer ? Elle connaît la réponse : elle ne peut compter que sur elle-même.
La spirale des jours apporte avec elle sa cohorte d’événements divers. Amandine en reçoit l’entière responsabilité : sa mère n’étant pas apte à les empoigner, alors, soutenue moralement par son père, c’est Amandine qui se charge des démarches à faire. Désormais c’est à elle que revient le soin de faire bouillir la marmite...
Plus que jamais ses balades en forêt lui sont nécessaires. Là, dans le calme, elle ressent mieux la présence de l’esprit de son père avec qui elle échange ses vues et lui demande conseil. Elle se réfère à ce qu’il aurait choisi de faire, en telle ou telle circonstance et parvient ainsi à gérer son existence et celle de sa mère, et à trouver les réponses à ces questions existentielles. « Comment faire pour bien faire ? » se demande-t-elle souvent.
Mois après mois, étape par étape, Amandine apprend et appréhende sa nouvelle vie d’orpheline de père. Elle n’a connu aucun de ses grands-parents, sauf peut-être lors de sa petite enfance mais elle n’en garde aucun souvenir. Fille unique, elle assume, au jour le jour, d’être une oreille pour sa mère. D’autant qu’avant de mourir son père lui avait dit : « Je te confie ta mère. » Ces paroles sont gravées en elle. Pour ne pas décevoir son père, c’est à elle de prendre les décisions qui s’imposent, c’est à elle de faire le dos rond en face des récriminations acerbes de sa mère, cette mère tout de suite affolée quand elle est contrariée. A tel point que des heurts ont vu le jour entre elles.

Sans vraiment s’en apercevoir Amandine, perdait son adolescence et l’insouciance de ses presque vingt ans.

Conjurer le sort, Amandine le peut-elle ? Autour d’elle, les nuages s’accumulent.

Elle n’a aucun repère et c’est à travers l’image de son père qu’elle tente de faire de son mieux. Elle évolue dans une sorte de non-vie, comme si le temps s’était suspendu, comme si tout et rien n’avaient de l’importance. Goût amer des jours qui n’en finissent pas, apportant avec eux cette douleur lancinante à combattre, à mater. Se greffent à cette sensation de vide les propos désordonnés de sa mère, ses reproches et ses mots blessants ; à l’entendre il n’y aurait qu’elle à être affectée par la disparition de son mari. Amandine cherche à excuser ces débordements mais elle en souffre silencieusement. Plus que jamais le recours à la solitude des chemins forestiers lui est d’un grand secours, là, elle déverse le trop-plein de son amertume et prend le ciel à témoin en lui demandant de l’aider à... se taire, à ne pas riposter face aux élucubrations de sa mère car cela ne changerait rien à rien. De plus sa mère ne sait pas écouter...

Ce désordre intérieur, elle ne le partage avec personne. Sans aucun soutien, elle se bat et se débat contre la fatalité. Cependant, le cours d’eau de son existence va bifurquer, pour ainsi dire, indépendamment de sa volonté : un collègue de travail s’intéresse à elle et, parce que jusque-là elle s’était trouvée cloîtrée entre son chagrin et les jérémiades de sa mère, elle a lâché du lest et consenti à répondre aux avances manifestes de cet homme, son aîné d’environ une dizaine d’années. Comme enrobée dans un halo brumeux, elle se laisse bercer, elle se laisse courtiser dans les règles de l’art par ce collègue.
Désormais elle allait pouvoir vivre.
Une facette de son quotidien se profile sur le miroir du temps. Elle se détache de la pesanteur du jour qui passe. Amandine se raccroche à l’espoir, elle veut croire à son bonheur tout neuf. Cette espèce d’engrenage apporte avec lui la découverte du domaine des sens où elle se plonge avec la fougue de sa jeunesse. Son chemin semble tout tracé. Il n’est cependant guère euphorique, trop d’images encore sensibles traversent l’esprit d’Amandine qui, certains jours, retombe dans l’ornière de sa tristesse. Elle n’abreuve pas son fiancé de son amertume tant elle en a goûté l’acidité constamment distillée par sa mère, non, une fois de plus elle garde pour elle ses tourments, amplifiés par une lassitude trop lourde qui l’ankylose tout entière.
Parfois elle se tenait immobile, comme lorsqu’elle s’accoudait sur la balustrade du pont mais cela lui arrivait n’importe où et, où qu’elle soit, elle était ailleurs... Un vague à l’âme l’emportait telle une vague de fond pour l’attirer dans les filets d’une vie inexistante : elle était prise alors par le sentiment de ne plus être elle-même, que c’était une autre qui l’habitait. Dans ces moments-là elle devait, non sans mal, secouer brusquement cette chape de souffrance qui l’accaparait. Au sortir de cet état, à chaque fois, elle éprouvait une impression bizarre, comme si sa vie n’était qu’un rêve. Un rêve ou un cauchemar ? Elle n’aurait su le dire mais, au fond, elle comprenait que le ressort de son adolescence avait été brisé net par la disparition de son père et ensuite, davantage encore, par le comportement de sa mère. Bien sûr tout cela demeurait confus en elle.
Cette rencontre amoureuse n’a-t-elle pas été trop rapide ? Amandine ne veut pas le savoir : elle a baissé pavillon. Elle a tant besoin d’une épaule amie, d’un être à ses côtés, d’un être à aimer et être aimée.

Le sortilège des jours la tient entre ses bras : Amandine renaît auprès de l’homme qui la regarde souffler. Il faut dire qu’elle est une très belle jeune femme et son compagnon la choie. Le seul hic à cela est la famille de son futur mari : Amandine ne se sent pas vraiment à l’aise avec cet entourage. Peut-être est-ce dû au fait de ne pas y retrouver son cocon familial, celui du temps où son père vivait, du temps où sa mère n’était pas acariâtre et où tout était harmonie au sein de leur famille. Elle ne cherche cependant pas à approfondir cette sensation qui la perturbe pourtant un peu. Elle l’écarte systématiquement lorsqu’elle se manifeste : « Rien n’est parfait dans l’existence » se disait-elle alors en occultant cette pensée dérangeante et plutôt désagréable.

Elle allait se marier ! Ainsi donc son destin était-il définitivement tracé ?

Il faut croire que non...

Deux années s’étaient écoulées, deux années durant lesquelles Amandine a vécu sur un nuage, tantôt gris, tantôt blanc. Après des fiançailles somptueuses, la date du mariage était maintenant fixée. Ce programme paraissait convenir à sa mère, elle semblait approuver le choix de sa fille qui allait entrer au sein d’une famille honorable. Elle applaudissait même ce choix et elle en était pour ainsi dire très fière.
Une sorte de tourbillon emportait Amandine sur un coussin de velours. Elle ne touchait plus terre. Tout s’enchaînait parfaitement, elle avait trouvé pour sa mère un emploi dans un grand magasin très chic de la ville, où elle-même avait été employée. Du côté des finances la question était donc plus ou moins réglée. Si besoin était, elle aiderait sa mère s’il s’avérait des fins de mois difficiles. Bref, rien ne s’opposait à son bonheur. Son fiancé et elle avaient déniché un joli appartement et signé le bail. Il avait été convenu qu’ils y emménageraient dès le jour de leur mariage, jusque-là Amandine demeurait avec sa mère. Il allait falloir acheter des meubles pour que tout soit prêt le grand jour venu.
Que se passait-il vraiment en Amandine ?

Si jeune, si fragile sous un dehors qui se voulait « sûr d’elle », elle nageait en eaux troubles. Certes, elle avait accepté de se laisser séduire, certes elle avait accepté cette main tendue par l’amour de cet homme entré dans sa vie au moment propice, cet homme qui l’avait aidée à cicatriser la plaie ouverte par la mort de son père et qui l’avait soustraite aux sarcasmes de sa mère. Mais de tout cela elle n’en était pas réellement consciente.
L’effervescence due à l’image de sa vie future troublait Amandine. « Après tout, c’est normal » se disait-elle comme pour se tranquilliser. Etre si près du mariage et changer de vie du tout au tout ne la rassurait cependant guère. De plus, elle n’était pas à l’aise dans sa nouvelle famille, beaucoup trop sérieuse à son goût ! En fait, elle avait affaire à des « vieux ! » Et des vieux qui ne savaient pas rire... Tout y était réglé, pas de spontanéité chez eux, l’heure c’était l’heure, aucune surprise non plus n’y était tolérée, aucune visite acceptée sans s’être annoncée. En un mot comme en cent, la jeunesse d’Amandine se trouvait à l’étroit parmi ces gens-là.
Amandine n’était pas vraiment malheureuse mais plutôt inconsciemment insatisfaite, sans savoir décrire ce qui la gênait. Ces sentiments enfouis en elle allaient sortir un jour de la tanière où elle les avait relégués.
Et ce jour-là... ce fut l’explosion ! La débâcle de tout ce qui avait été construit, la débandade des projets, tout s’écroulait et s’effondrait avec un grand bruit assourdissant et si violent même que le ciel serait tombé sur la tête de son fiancé, cela aurait eu le même effet.
Amandine lui demandait de rompre leur relation.

Que s’était-il donc passé ?

En réalité il s’est agi d’une tornade ! A son corps défendant, Amandine a reçu comme une décharge électrique à la simple vue d’une nuque ceinte d’une chaînette en or. De cette nuque penchée sur sa montre qu’elle apportait à l’horloger, elle ne pouvait détacher son regard ! Cet homme, jeune et d’un accueil bon enfant, lui disait que sa montre serait prête d’ici peu, le mal n’étant pas trop grave. Puis il avait levé les yeux sur elle en souriant. Chavirée, Amandine avait balbutié quelque chose comme « merci » puis elle s’était enfuie de ce magasin où ce bouleversement ressenti aussi brusquement lui faisait peur. Vraiment peur ! Etait-ce possible un tel charivari à cause d’une nuque masculine ?

Une fois dehors le sortilège s’amenuisant, Amandine avait avalé une grande bouffée d’air en se disant qu’elle était folle, que cette sensation de ne plus toucher terre était une vue de l’esprit, qu’elle avait rêvé en somme. Et pourtant...

Et pourtant, après cet épisode si soudain et surtout tellement inattendu, elle se mit à réfléchir sérieusement à sa situation actuelle ; elle allait se marier ! Ce qu’elle venait de ressentir était inconcevable, elle n’aurait jamais dû être troublée à ce point par un autre homme, ce n’était pas « normal » se disait-elle, effondrée.
Lorsque cette « révélation » lui a été faite, Amandine est demeurée longtemps incrédule : « C’est une histoire à dormir debout ! » se répétait-elle, déboussolée. Elle cherchait à se convaincre que cette « chose » était absurde et que cela ne pouvait – ou ne devait – pas exister. Selon son habitude, elle n’en parla à personne. Malgré tout, elle était hantée par sa vision et par cet émoi qui l’avait transpercée, telle une flèche empoisonnée. C’est le mot : depuis cet instant son existence devenait irrespirable. De plus, elle n’osait pas se rendre à la boutique de l’horloger pour récupérer sa montre, certainement réparée depuis un bon bout de temps. Elle aurait pu y envoyer son fiancé mais elle n’y a même pas songé.
En elle, tout était remis en question.

Un peu plus tard.

C’est le printemps. La balustrade du pont, moins froide, reçoit à nouveau les avant-bras d’Amandine. Recroquevillée sur elle-même, elle se perd dans le tumulte des eaux, en dessous d’elle. Sa contemplation muette s’égare au-delà de la mousse crémeuse qui s’agite sans fin. « Papa ! » murmure-t-elle, « que dois-je faire ? » S’il avait été là, lui aurait-elle parlé ? Mais s’il avait été là cette situation n’aurait pas lieu d’être : elle ne serait pas fiancée...
Cette idée la confond car elle est venue spontanément à son esprit embué. Amandine déambule dans un tunnel sans issue visible, tout est noir et oppressant. L’air se raréfie, elle étouffe. Se jettera-t-elle à l’eau ? Façon de parler, bien sûr. Elle doit prendre une décision, là, maintenant. Obscurément elle sait ne pas être destinée à l’homme qu’elle a accepté de fréquenter. Par lassitude ? Si elle veut être honnête, n’est-ce pas plutôt pour échapper aux sautes d’humeur de sa mère qu’elle a consenti à se fiancer ? Les battements précipités de son cœur lui mordent le corps, elle se plie en deux, prête à vomir tant son désarroi est grand. Peut-elle réellement faire du mal à l’homme qui l’a aidée à revivre ? Alors, devrait-elle faire abstraction d’elle-même, de ses convictions intimes, de ce qui s’est passé dans la boutique de l’horloger ? Pour ainsi dire : se sacrifier ? Elle n’en sort pas de ce tunnel inhospitalier. Que d’agitation dans sa pauvre tête en dérive !

De tergiversation en tergiversation elle est parvenue à se calmer et à prendre une sage décision : elle parlerait à son fiancé de ce qu’elle avait ressenti envers un inconnu, qui plus est, un inconnu qui ne devait se douter de rien. Si elle voulait être vraiment honnête, c’est ce qu’il y avait de mieux à faire. Ensemble ils pourront alors faire le point.

Comment allait-elle aborder l’entretien ? Une force mystérieuse la poussait, pour une fois, à parler... à parler de cet émoi qui bouleversait l’ordre établi des choses, de cet émoi révélé sans crier gare et qui la chamboulait tant. Délicate opération qui allait faire saigner le cœur de son fiancé. Mais il le fallait, elle n’avait pas le droit de se taire, d’étouffer cette espèce de vague émotionnelle la soulevant à son insu, la transportant au-delà du raisonnable tout en la laissant perplexe. La puissante vision de cette nuque offerte, barrée de cette chaînette en or, la poursuivait en effet et la tourmentait. L’accumulation de ses hésitations envers ce qu’elle éprouvait la taraudait, elle devait y faire face et la seule solution valable était de se confier à son fiancé. Peut-être que, lui, il aurait une explication à lui donner ? A un moment donné, cette pensée saugrenue l’avait traversée tant elle était incapable de porter un jugement quelconque.

Ainsi ballottée, le jour de la confrontation arriva. Amandine, dans un état second, expliqua de long en large ce qu’elle avait ressenti sans en comprendre la signification. Ou simplement elle ne voulait pas s’avouer avoir été transpercée par ce que l’on peut appeler « un coup de foudre ! » Seulement, était-il réciproque ? Le regard de ce petit horloger n’avait rien fait paraître de tel et son attitude avait été très correcte. Se faisait-elle donc des idées ? C’est ce qu’elle cherchait à savoir en parlant avec son fiancé, un fiancé médusé par ce qu’il entendait. Abasourdi autant qu’Amandine, il ne pouvait que lui répéter : « je t’aime ! » « Bien sûr, moi aussi je t’aime » sanglotait Amandine, « mais penses-tu que je sois vraiment la femme qu’il te faut ? Te rends-tu compte qu’un autre homme est entré dans ma vie et que je... je ne sais plus où j’en suis ! » Elle avait fini par s’écrier, lamentable de désespoir, « de toute façon cet homme n’est même pas au courant de ce qu’il a provoqué en moi : alors... » Elle aurait voulu ajouter : « tu ne risques rien » mais elle se tut soudain. Son débat intérieur ne concernait qu’elle et elle le réalisa à cet instant précis où elle exprimait son immense désarroi. Son intégrité la guida sur le chemin de la prudence. Elle demanda à son fiancé un temps de repos, un laps de temps durant lequel elle pourra approfondir ce sentiment tombé de nulle part et qui la rendait quasiment malade d’incertitude. Le doute qui la tenaillait ne lui permettait pas d’accepter le mariage dans de telles conditions. Elle devait se retirer en elle-même et faire le tri de ses sentiments. Elle voulait être seule à prendre une décision et demanda à son fiancé une trêve d’une quinzaine de jours, c’est-à-dire qu’ils ne se verraient pas pendant ces deux semaines à venir, pour qu’elle puisse faire le point sans aucune influence. Elle avait déjà demandé à son employeur ces jours de congé pour être sûre de ne pas voir quotidiennement son fiancé.
De peur de la perdre, ce dernier n’a pas accepté ce marché !

Alors le phénomène de la jeunesse qui habitait Amandine entra en lice : révoltée et blessée, elle avait brusquement décidé de rompre sa relation, de ne pas se marier, de ne pas suivre cet homme qui, au fond, l’avait séduite sans son accord. Elle ne l’avait pas choisi ! C’est lui qui était venu vers elle. Et aujourd’hui seulement elle en prenait conscience.
Cette brutale rupture, elle en prenait l’entière responsabilité puisque son fiancé ne voulait pas lui accorder ces jours de réflexion. La cassure a été pénible pour l’un comme pour l’autre mais Amandine s’était sentie libérée de ses tourments intérieurs, en elle une tranquillité inattendue et nouvelle s’était installée : elle ne quittait pas son fiancé pour un autre homme, non, car cet homme-là n’était au courant de rien ! Elle brisait, avant d’y être attachée, la chaîne d’un mariage que, décemment, elle ne pouvait plus envisager. Faire semblant n’était pas dans ses cordes. Elle avait donc été franche et le résultat était maintenant là : elle ne pouvait pas engager son existence aux côtés d’un être qui l‘aimait, certes, mais dont elle n’était pas vraiment amoureuse. C’est la conclusion à laquelle elle était arrivée en constatant tous les dégâts survenus en elle ces derniers temps à cause de la vision d’une nuque barrée du trait doré d’une chaînette... Elle y était « enchaînée » malgré elle...

Un peu plus tard.

Par la force des choses, Amandine a dû mettre sa mère au courant de sa décision de rompre avec son fiancé. Elle tenta de lui expliquer pourquoi elle en était arrivée à penser qu’elle ne l’aimait pas suffisamment pour s’engager à l’épouser. Bien entendu, une fois de plus, sa mère n’a pas cherché à comprendre, elle s’est emportée en traitant Amandine de bohème, de girouette et de gourgandine !
Les semaines suivantes, Amandine les vécut dans une espèce d’euphorie étonnée. Elle était libérée d’une chaîne trop lourde à porter. « Si je me marie » songeait-elle, « c’est pour ne pas divorcer. » Afin de ne pas voir son ex-fiancé, elle avait quitté son travail et en avait retrouvé un autre, dans une banque.
Accaparée par ces événements, elle avait totalement oublié sa montre qui devait être réparée depuis longtemps. Quand elle y pensa, elle fut perturbée à l’idée de se rendre chez l’horloger pour récupérer cette montre. Elle attendit quelques jours avant de se décider à entrer dans la boutique où elle avait ressenti un tel émoi, émoi qui avait révolutionné sa vie.
Là, l’épaule du destin l’attendait : le jeune horloger l’invita à prendre un café dans le bar d’à côté. La caresse des ans n’a en rien altéré leur amour, ils viennent de fêter leur noce de diamant !

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Liane Estel · il y a
Merci d'avoir lu cette nouvelle. Je reste persuadée que dans l'existence, il y a toujours un mal pour un bien ! Et que certaines décisions sont difficiles à prendre mais il faut savoir dire "non".
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M. Iraje · il y a
Une grande et belle nouvelle. Surpris d'être le premier à me poser sur ces nuages après 26 jours ...