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FINALISTE
Sélection Public

Au tout début, quand le ciel au-dessus du village se remplissait soir après soir de nuages bizarres, les habitants ont trouvé ça plutôt sympa. Nous étions fin août. La canicule avait sévi tout l’été et la dernière pluie n’était plus qu’un lointain souvenir. Toutes ces nuées normalement annonciatrices d’orages ou d’averses étaient les bienvenues. Et puis le spectacle était différent à chaque fin de journée. Les villageois avaient même délaissé la télé et se retrouvaient à partir de vingt heures sur les bancs à la sortie du bourg. Au crépuscule, les nuages se teintaient de couleurs chaudes avant de s’obscurcir irrémédiablement jusqu’à n'être plus que des masses sombres vaguement inquiétantes. A force de scruter le ciel, les gens finissaient tous par inventer des formes étranges. Mais tout cela n’était encore qu’un jeu.

J’avais choisi de revenir vivre dans ce petit village soi-disant pour son calme et son isolement, en réalité c’était seulement parce que la capitale ne voulait plus de moi et me l’avait cruellement fait sentir. La maison que j’habitais avait jadis appartenu à mes parents, ce qui n’était pas étranger à mon choix tant mes finances ne me permettaient plus de mener la grande vie. Un passage journalier au bistrot du coin, le « bar des platanes », m’apportait la dose minimum de vie sociale qui me séparait du statut d’ermite. Je n’étais pas à proprement parler un étranger, car je connaissais bon nombre des habitants ainsi que pas mal d’histoires à leur sujet. J’avais passé une partie de ma lointaine enfance au milieu des piliers de comptoir que je côtoyais tous les matins au troquet. Mais j’étais quand même perçu comme un sauvage, en partie à cause de ma sale habitude de demeurer le plus souvent seul. Il y avait bien longtemps que plus personne ne partageait ma vie, ce qui m’aurait permis de mettre par moments mon égo en berne. Il aurait suffit de quelques vérités balancées en pleine face pour que je daigne descendre du piédestal sur lequel deux ou trois critiques littéraires m’avaient placé. Une lointaine notoriété m’avait valu quelques passages à la télévision et avait définitivement scellé mon destin de « célébrité » dans l’inconscient collectif. Les gazettes ne m’avaient jamais épargné quand, dans une autre vie, j’errais dans les caniveaux, les narines remplies de poudre blanche. Depuis ce temps révolu, même au trou du cul du monde, il y avait toujours un quidam qui tombait sur un vieux « Voici » chez son dentiste et pouvait se repaître des récits de mes frasques antérieures.

Quand il est devenu évident que les nuages reviendraient soir après soir, j’ai pris l’habitude de me rendre au promontoire qui surplombait ma propriété. Au début, en soufflant comme un asthmatique en pleine crise, la chemise trempée de sueur et les jambes en feu après une bonne heure d’efforts. Puis progressivement, j’avalais le parcours en moins d’une demi-heure et j’arrivais au sommet frais comme un gardon. Le paysage était vraiment somptueux. Je m’adossais à un vieux chêne et je promenais immanquablement mon regard d’un bout à l’autre de l’horizon. Je pouvais apercevoir tout d’abord à ma droite le sillon profond entre la montagne de la Druize et la crête du Luiron. Avant que cette vallée ne s’ouvre en s’élargissant vers la plaine qui s’étendait en dessous de moi, il y avait les vestiges d’une retenue d’eau ; un ancien projet, issu d’un fantasme collectif qui devait assurer la fertilité et la prospérité des terres en aval. Les années exceptionnelles, et uniquement à la saison des pluies, une mare ridicule de tout au plus une vingtaine de mètres de long se formait derrière un chétif barrage de terre et de pierres. En cette fin d’été, ne subsistait qu’un champ de roseaux séchant au soleil. Du coté opposé au village, les deux montagnes se rejoignaient au loin pour former un cirque immense et majestueux. Le bourg se dressait en dessous de moi, recroquevillé autour de son clocher. Puis s'étendaient les grosses fermes. La plus proche du patelin, sur la droite était celle des Vergnon, facilement reconnaissable à son pigeonnier carré surplombant le bâtiment principal. Un peu plus à l’écart du hameau, sur la gauche, il y avait « La Tauladière » et « Le domaine de la Frégusse ». Les routes serpentaient entre les habitations, de façon totalement anarchique, tantôt ruban de goudron noir brillant au couchant, tantôt écharpe de terre ocre laissant échapper un panache de poussière au passage d’une automobile ou d’un tracteur. Des bosquets subsistaient çà et là, mais la majeure partie des terres avait été conquise par toutes ces familles de paysans qui s’acharnaient à qui mieux mieux à épuiser le sol et accumuler du bien. Faisant abstraction de tout ce que je savais sur ce pays, j’étais bien obligé de reconnaître que le spectacle était à couper le souffle. J’avais pris l’habitude de monter de plus en plus tôt, je pouvais ainsi voir arriver les nuages. Je ne pourrais pas dire s’ils venaient de loin, tant j’étais toujours surpris de les découvrir soudain installés au dessus du village. Les premières fois, j’ai pensé m’être assoupi quelques instants. Puis je me suis dit que je picolais encore beaucoup trop. Mais non, ces satanés nuages arrivaient diablement vite et semblaient surgir d’on ne sait où. Mon poste d’observation au sommet du promontoire avec sa vue panoramique ne laissait aucun doute : ils ne venaient pas de quelque part, ils se développaient comme par magie.

Ce matin au bistrot, Adrien et Justin en sont presque venus aux mains pour des broutilles. La chaleur et le manque de pluie avaient aiguisé les nerfs de tous les habitants et il n’en fallait pas beaucoup pour que le ton monte. Le premier évoquait les expériences nucléaires qui, selon lui, déréglaient le climat et se heurtait au pragmatisme du second qui ne voyait rien d’extraordinaire dans ces manifestations nuageuses. Je n’ai pas laissé le temps à mon verre de blanc de se réchauffer, je l’ai bu d’un trait, j’ai posé une poignée de pièces sur le zinc et je suis parti loin des clients qui s’empoignaient. Depuis le lever du soleil, la chaleur était étouffante. La nuit n’avait pas réussi à imposer la moindre fraîcheur, les feuilles des arbres étaient recroquevillées et la canicule coulait son plomb liquide sur tout ce qui tentait de se mouvoir. Le ciel était d’un bleu laiteux d’un bord à l’autre de l’horizon et il n’y avait aucun putain de nuage aussi loin que portait le regard.
J’ai passé la journée à l’ombre de mon figuier, à scruter en vain le frémissement d’un courant d’air parmi les feuilles. Malgré une envie terrible, j’ai résisté aux bières glacées qui dormaient dans mon frigo. Je me suis contenté de plusieurs pichets de citronnade qui m’ont tenu compagnie pendant que je faisais une millième tentative pour me remettre à écrire. Le bilan fût une fois de plus pitoyable : consternant de banalité, creux, insipide, terne et sans aucun intérêt, une telle merde que je n’eus pas d’autre choix que de répondre par la négative à la sempiternelle question que me posait mon ordinateur : « Voulez-vous enregistrer les modifications apportées à « documents » ? Je capitulais sans conditions en ouvrant une Kronenbourg avant de partir pour le promontoire. J’avais jeté dans ma besace de quoi faire un solide casse-croûte et quelques canettes qui se couvrirent de gouttes de condensation à peine sorties du réfrigérateur. Une fois au sommet, je me concentrais sur le spectacle des nuages qui surgissaient comme d’habitude, au gré d’un moment de distraction, ou bien encore, profitant de l’attention que requiert le découpage précis d’une rondelle de saucisson. En cette fin de journée, ils semblaient plus nombreux que d’habitude, et prenaient rapidement des formes qui ne permettaient plus le moindre doute. Une bouche géante animée d’un sourire inquiétant fut traversée par un trait de soleil couchant qui baigna brièvement le village d’une lumière irréelle. Mû par je ne sais quelle énergie, l’amas cotonneux se transforma soudain et le sourire prit l’apparence d’une grimace menaçante, pourtant aucun souffle de vent n’était perceptible. Tout autour de moi, la végétation était parfaitement immobile et les oiseaux s’étaient tus. La masse grise se referma sur le dernier rayon de soleil et la luminosité ambiante diminua instantanément de manière inquiétante. Les autres nuages semblaient s’être rapprochés du sol, et de mon poste d’observation élevé, je pouvais distinguer la quasi-obscurité qu’ils provoquaient par endroit. Une goutte de sueur glaciale se précipita le long de mon échine et je sentis à son passage mes poils se hérisser un à un. Il me sembla que la pénombre tombait bien plus vite que la veille. Je regagnais ma demeure à la nuit noire, impatient de savoir comment ces événements avaient été perçus au village.

Le lendemain, il régnait une effervescence inhabituelle aux « Platanes ». Le spectacle dans le ciel de la veille n’avait laissé personne indifférent. J’entrais dans le bar, posais mon coude à son emplacement habituel au bout du zinc. Le patron me salua d’un hochement de tête tout en posant un petit ballon de blanc devant moi. Avant de porter le verre à mes lèvres, j’avais déjà entendu le mot « nuage » une bonne douzaine de fois et ce, dans quatre ou cinq bouches différentes. La tension était montée d’un cran et les discussions étaient moins sereines. Tout le monde était plus ou moins d’accord sur un point : ça commençait à devenir sacrément inquiétant. Les plus cultivés proposaient d’avoir recours à la science et de contacter la préfecture pour qu’ils envoient un spécialiste de la physique des nuages, et les autres envisageaient d’égorger un poulet ou je ne sais quelles autres fadaises qui avaient cours au Moyen Age. Le curé était bien évidement de la partie. Un Vittel fraise à la main, il proposa timidement au milieu du brouhaha de dire une messe. Un violent « Ta gueule ! » fusa. Les temps avaient décidément bien changé. La soutane vexée retourna illico dans la sacristie éponger son excédent de vin de messe.
Je fus pris à parti sans savoir de qui émanait l’interrogation :
— Et l’écrivain, il en pense quoi de ces nuages ?
Je sentais dans la question le poids du sarcasme, mais ils ne m’auraient pas ainsi. Je les connaissais trop bien pour rentrer dans leur jeu. Je fis cul-sec, posais la monnaie sur le bar et déclarais en sortant :
— Les nuages, ils sont à leur place. J’en ai toujours vu dans le ciel et à mon avis vous vous mettez la rate au court-bouillon pour pas grand-chose.
Je n’en menais pas large après avoir prononcé ces quelques mots, les premiers en public depuis bien longtemps. Mais ils firent mouche, un court silence s’installa et on entendit clairement les perles de bois du rideau de la porte d’entrée tintinnabuler en retombant après mon passage. La chaleur étouffante du dehors et le petit blanc glacé firent perler instantanément la sueur à mon front. Je retournais chez moi en essayant de me persuader que je ne toucherai pas une bière avant midi.
J’ai tenu bon jusqu’à dix heures. Puis j’ai cherché cette chope immense que l’on m’avait offerte à Munich, je l’ai rempli avec deux canettes. A dix heures cinq, la mousse était déjà sèche au fond du verre. Sur la table à l’ombre du figuier, mon ordinateur portable me narguait depuis ma tentative d’écriture de la veille, je l’ai saisi à deux mains et je l’ai fracassé sur la margelle du puits. Il ne fallait pas me faire chier aujourd’hui. J’ai décidé de monter au promontoire alors que les effets de l’alcool se faisaient déjà sentir. Je suis parti après avoir jeté une bouteille de Bacardi dans ma besace. Quand je suis arrivé à mon poste d’observation la première gorgée de rhum a été ma récompense. Ensuite, je me suis laissé glisser contre le tronc du vieux chêne en jouissant du contact de l’écorce rugueuse. J’ai regardé droit devant moi tout en continuant à boire et je n’ai pas été déçu.
Les nuages sont arrivés comme d’habitude et ils ont entamé une sarabande diabolique bien plus impressionnante qu’à l’accoutumé, mais ils ne me faisaient pas peur. Un amas encore plus sombre que les autres est venu se placer au dessus du Domaine de la Frégusse. La masse noire qui se déformait semblait épouser les limites de la propriété viticole. Personne au village n’ignorait le contentieux entre les deux exploitations et chacun savait différencier les vignes de « La Frégusse » de celles de « La Tauladière ». Une fois sa transformation effectuée, le nuage s’est immobilisé et le déluge a commencé. Des trombes d’eau se sont abattues sur les vignes et quand le sol a pris une couleur plus claire, j'ai compris que la grêle avait été de la partie. Des éclairs compacts zébraient le ciel sous le nuage, comme si une barrière invisible les empêchait d’aller au-delà. Je contemplais fasciné ce spectacle extraordinaire en buvant l’alcool au goulot. La trace blanche qui subsista au sol de longues minutes après les précipitations suivait parfaitement les contours de la propriété du « Domaine de la Frégusse ». Pas besoin d’être météorologue ou agronome pour imaginer les dégâts sur les grappes déjà formées qui attendaient la vendange. L’orage a cessé et les nuages ont disparu quand la nuit est tombée, la bouteille de rhum était vide et je me suis endormi sous la protection de mon ami le chêne.
L’aube m’a réveillé, je serrais encore la bouteille dans ma main. Je me suis levé d’un bond et quand ma tête s’est mise à tourner je me suis préparé à payer l’addition. Une première remontée de bile a tapissé ma gorge de sa brûlure acide. J’ai dégueulé comme un vulgaire poivrot, plié en deux par la douleur, secoué par les spasmes qui semblaient ne jamais vouloir s’arrêter.
Je suis redescendu en titubant vers le village. Ils m’avaient déjà vu dans un sale état, mais ils ne savaient pas de quoi j’étais vraiment capable. Quand j’ai écarté le rideau de perles, les regards se sont tournés vers moi et, une fois de plus, les discussions ont cessé. Le grand miroir du mur du fond m’a renseigné sur mon apparence. Une trace de vomi avait séché sur le devant de ma chemise, mes cheveux en bataille encadraient mes yeux cernés et rougis. J’avais pris dix ans en une seule nuit. Le patron imperturbable me salua d’un geste de la tête tout en s’emparant de la bouteille de blanc. Je fis « non » de la tête et marmonnai deux syllabes :
— Café !
Les discussions n’avaient pas repris et les yeux restaient fixés sur moi. Je fis une première tentative, les tremblements de ma main m’empêchaient de porter la tasse à mes lèvres. Les secousses projetèrent le liquide brûlant sur le comptoir et sur ma chemise. Quelques rires étouffés fusèrent dans mon dos. Le patron ne me quittait pas des yeux, je lui montrai ma tasse vide et bafouillai :
— Un autre !
Quand il posa devant moi mon Expresso servi dans une grande tasse, je fus bien obligé de me fendre d’un timide :
— Merci...
J’avais assez souvent maudit l’humanité toute entière pour reconnaître quand un homme se comportait avec bonté envers un autre homme plongé dans le désarroi. Mais tout ça ne méritait pas un sourire, je lui octroyais juste un regard, c’est tout ce dont j’étais capable. Il sembla me comprendre, puis se pencha vers moi et me dit à voix basse :
— Marcel est mort.
— De La Tauladière ?
— Oui, Jean-Louis de La Frégusse lui a balancé deux décharges de chevrotine, chuchota-t-il en se rapprochant encore de mon oreille.
— Pouvaient pas se saquer ces deux là, ajoutai-je entre deux haut-le-cœur.
— Cette putain de grêle hier au soir. Elle a ravagé La Frégusse, tous les pieds de vignes ont été hachés menu. Quand Jean-Louis s’est rendu compte que toutes les vignes de Marcel étaient intactes, il a vu rouge...
Je savais au plus profond de moi que ce n’était que le début d’une longue série. Le patron est retourné à ses autres clients. Je restais au bar plus longtemps qu’à l’accoutumée pour écouter les conversations. Je n’appris rien que je ne sache déjà, les saloperies du père de Jean-Louis envers le père de Marcel et le soin qu’avaient apporté les enfants pour envenimer encore plus la situation dont ils avaient hérité. Je voulais plus de détails sur ce phénomène extraordinaire qui avait conduit la grêle à épargner « La Tauladière ». Mais ce n’était pas le sujet principal, la clientèle de poivrots et de chasseurs débattait plutôt des ravages de la chevrotine à courte distance et du degré d’imprégnation alcoolique de Jean-Louis au moment des faits. Je quittais le bar dans l’indifférence générale. J’avais besoin de reprendre apparence humaine et de sentir couler une douche chaude sur mon dos endolori par une nuit à même le sol.
La journée s’est écoulée au ralenti, j’ai bu des litres et des litres d’eau pour évacuer tout l’alcool de la veille. Quand je regardais le ciel, il était absolument vide de tout nuage, mais je me doutais bien que ça n’allait pas durer. Plusieurs fois je passais devant les restes de mon ordinateur disloqué au pied du puits. Il faisait moins le malin. Je décidais de ne pas ramasser les débris pour constater encore quelques jours la supériorité de l’homme sur la machine. Quand l’après-midi a été bien entamé, j’ai ressenti le besoin de remonter, comme si un nouveau spectacle était annoncé. Il fallait que je sois à mon poste d’observation avant le début de la représentation. La cuite sévère de la veille m’avait bien calmé, il allait se passer quelques jours avant que j’oublie une fois de plus les effets ravageurs de l’alcool sur le physique d’un sexagénaire. Je préparais ma musette avec une gourde d’eau et pris une paire de jumelle. Avec cet accessoire je ne raterai rien de ce qui allait obligatoirement se produire.
L’ascension ne fût pas une partie de plaisir, mais la satisfaction d’arriver en haut du promontoire valait bien tous ces efforts. Je m’adossais comme à mon habitude et embrassais le paysage du regard. Le soleil était déjà bien bas sur l’horizon, mais la luminosité encore suffisante pour apercevoir le manège des nuages, je les comparais à un corps d’armée qui déplace ses régiments pour les préparer à l’assaut. La chorégraphie fut brève ce soir là, un petit nuage noir sembla se détacher du gros de la troupe, et vint se placer exactement à la verticale de la ferme des Vergnon. J’avais rapproché les jumelles de mes yeux et fait soigneusement la mise au point. Je détaillais parfaitement la cour intérieure avec au centre le grand tilleul. Garée le long du mur d’enceinte, une voiture grise, un modèle décapotable. Le nuage qui se rapprochait du sol projetait son ombre sur la ferme en créant un îlot sombre au milieu de la plaine qui se parait des tons chauds de la fin de journée. Soudain, un éclair, un seul, planta son arc électrique jusqu’au sol. Le claquement du tonnerre qui se fit immédiatement entendre me fit sursauter par sa puissance. Quand je replaçais mes yeux devant les oculaires, il me fallut un instant pour que mes rétines soient capables de voir à nouveau tant le flash lumineux de l’éclair avait été violent. Le nuage s’éloignait doucement du sol, ne laissant pas présager de nouvelle déflagration. Dans la cour, le tilleul gisait, fendu en deux. La partie qui s’était écroulée sur la voiture était en feu. Ma vision était redevenue parfaitement claire et je constatais que l’incendie se propageait rapidement au véhicule. Une colonne de fumée noire s’élevait maintenant à la verticale dans le ciel orangé. Plus aucun nuage n’était visible aussi loin que portait mon regard. J’entendis tout d’abord la sirène des pompiers avant de voir le gyrophare du camion rouge disperser ses éclats saccadés.
J’aurais parié que le coupé sport qui était en train de se transformer en épave calcinée appartenait à Gisèle Laforge. Je ne me formalisais pas de voir cette voiture à cet endroit, tant la liaison de Gisèle Laforge et de Rolland Vergnon était connue de tous. Il était aussi de notoriété publique que Monsieur Laforge remplissait parfaitement les conditions pour bénéficier du statut de « cocu idéal », à savoir qu’il serait bien évidemment le dernier sur la liste des informés de cette relation adultérine. Toutefois, les avis étaient partagés. Les uns affirmaient qu’il était au courant et se taisait car cette situation ne le dérangeait pas outre mesure, les autres soutenaient qu’il ne s’était jamais rendu compte de rien. Le résultat était le même. Mais cette fois, Gisèle allait avoir bien du mal à expliquer la destruction de sa voiture au beau milieu de la ferme de Rolland Vergnon... Je redescendais tranquillement, sûr que le ciel ne nous réservait plus rien avant le lendemain soir. Je ne vous cache pas que je mis à profit ce trajet de retour pour envisager la réaction de Monsieur Laforge. Le mari de Gisèle était une sorte de grand benêt taciturne prénommé Robert dont les relations sociales étaient inversement proportionnelles à celles de son épouse. Gisèle Laforge avait au village la réputation d’être « une salope » et « une pute ». En ville, d’où je venais, on disait depuis bien longtemps : « complaisante » ou « disponible ». Mais où que l’on soit, l’histoire était toujours la même et la tradition dans nos campagnes consistait à régler les différents liés aux cocufiages à l’aide des poings. Les deux protagonistes devaient recevoir leurs lots respectifs de châtaignes de la part du cocufié, afin que l’aventure des deux amants prenne fin, et ce bien évidement, jusqu’à la prochaine fois.

Au petit matin, je pénétrais dans le bar. Contrairement à la veille, j’étais propre, rasé de près et peigné. Ma chemise n’était pas tachée et je n’avais pas ingurgité d’alcool depuis vingt-quatre heures. Les conversations s’étaient comme d’habitude arrêtées et pas mal de regards déversaient leur quota d’hostilité. Je compris tout de suite qu’il s’était encore passé quelque chose de dramatique. La honte due à mon état de la veille ne me permettait pas de les affronter, je me faufilais, les yeux perdus dans le vide jusqu’au bout du comptoir et essayais de me donner une certaine contenance en posant mon coude de la manière la plus désinvolte qui soit sur le zinc. Le patron vint se placer face à moi, son regard fit un aller-retour rapide de la bouteille de blanc au percolateur avant de venir interroger le mien. Je désignais furtivement la machine à café d’un hochement de tête. Quand il eut mis en place la dose de café, il prit une tasse à Expresso et attendit mon assentiment avant de la glisser sous la buse en inox. Je donnais mon accord pour le petit modèle d’un clin d’œil complice. Cette fois je ne pouvais pas décemment le priver d’un sourire, je me forçais à faire remonter la commissure de mes lèvres vers le haut. Le résultat ne devait pas être au top, mais il s’en contenta. Il déposa le petit noir devant moi et tendit le bras par-dessus le comptoir pour me saluer. Il y avait bien trop longtemps que je n’avais pas touché quelqu’un pour refuser cette poignée de main. Nous échangeâmes la secousse rituelle, les yeux dans les yeux. Sans un mot. Ensuite, il recommença le manège des bouteilles au-dessus des verres des clients et les discussions reprirent. J’étais redevenu transparent. Je ne mis pas longtemps à saisir les derniers rebondissements liés à l’unique impact de foudre qui avait secoué la région la veille au soir. Robert Laforge étant pompier volontaire, il s’était vaillamment précipité pour combattre le sinistre qui ravageait la cour de la ferme des Vergnon. Il avait découvert son épouse sommairement vêtue contemplant son cabriolet devenu la proie des flammes. Les différents témoins ne purent rien faire quand Robert délaissant un instant l’incendie se précipita sur la hache fixée à l’arrière du camion. Au gré des détails qui me parvenaient, je reconstituais la suite comme le synopsis d’une mauvaise série B. Scène 1 : Robert est fou furieux, Gisèle est occupée à prononcer la phrase rituelle : « Ce n’est pas du tout ce que tu crois », la hache est déjà levée au-dessus de sa tête quand elle formule l’inévitable : « je vais tout t’expliquer », son crâne explose fendu en deux sous la violence du coup. Scène 2, contrechamp : Rolland tente de s’interposer, il interpelle Robert par son prénom, la hache est à nouveau prête à s’abattre, de ses deux mains il fait un rempart dérisoire, l’outil redescend à la vitesse de l’éclair, la lame se plante au dessus de la clavicule, la puissance du coup décuplée par la colère ouvre une entaille jusqu’au thorax. Flics, menottes, ambulance. Clap de fin.

Les jours se sont suivis. Ils se sont ressemblé. Le soir les nuages arrivaient, les habitants avaient beau se terrer chez eux et faire profil bas, il y eut tous les jours un nouveau drame.
Lundi : une mini tornade a emporté le toit et une partie du pignon de la cure, découvrant les objets entreposés dans le grenier. Le vent tourbillonnant a ouvert un carton et dispersé son contenu. Des milliers de photographies pornographiques d’enfants virevoltèrent dans les rues désertes. Les flics ont bataillé ferme pour préserver le curé des lyncheurs.
Mardi : une averse aussi courte que brutale s’est acharnée sur le village, la cave de la maison du maire a été inondée. Quand les pompiers ont eu fini de pomper l’eau et la boue, ils ont vu ce qu’ils n’auraient jamais du voir. Le dessus d’un coffre avec des inscriptions en lettres gothiques. A l’intérieur, des lingots d’or. Personne n’ignorait l’histoire du vol de ce trésor aux soldats allemands pendant l’occupation. Les représailles qui s’ensuivirent coutèrent bon nombre de vies de parents et d’amis aux villageois. Le maire anticipa la colère communale et plaça le canon de son fusil sous son menton avant de presser simultanément les deux détentes d’un calibre 12.
Mercredi je remontais au promontoire. Il m’apparut comme une évidence que je devais passer cette nuit à mon poste d’observation. Contrairement aux jours précédents, les nuages avaient pris place dans le ciel dès le matin. Ils roulaient, s’amoncelaient et leur carapace gigantesque recouvrait toute la région. Vers dix-sept heures une pluie fine commença à tomber. C’était un véritable soulagement. Je restais de longues minutes les bras en croix, le visage tendu vers le ciel. Puis je me réfugiais sous le poncho étanche que j’avais eu la sagesse d’emporter avec moi et me plaçais le plus à l’abri possible du vieux chêne. La pluie redoubla de puissance. De véritables trombes d’eau s’abattirent tout autour de moi. L’épaisse couverture nuageuse fit tomber la nuit avec une bonne heure d’avance. C’étaient maintenant des murs liquides qui s’abattaient sans discontinuer. J’ai longtemps cru que le paroxysme de ces précipitations était atteint. La violence de la pluie qui redoublait sans cesse me prouvait à chaque fois le contraire. Ces précipitations diluviennes que l’on voit deux ou trois fois au cours d’une vie et qui ne durent généralement qu’une poignée de minutes durèrent toute la nuit. Je somnolais tant bien que mal à l’abri de mon arbre et de ma toile cirée. Plusieurs fois, je sursautais aux bruits de glissements de terrain qui semblaient provenir de la Druize ou du Luiron. Le sol sous mes pieds n’était qu’une éponge gorgée d’eau, il ne pouvait plus rien absorber et l’eau courait de partout. Avant les premières lueurs de l’aube, j’étais pétrifié de froid, la puissance de la pluie avait une fois de plus dépassé des valeurs inimaginables. Quand une lueur blafarde a réussi à s’installer, le phénomène extraordinaire a enfin baissé d’intensité, comme pour me laisser constater l’ampleur des dégâts. Les mouvements que j’avais devinés pendant la nuit avaient comblé le fond de la vallée au-dessus de l’ancienne retenue d’eau. Un gigantesque lac s’étendait à présent entre la montagne de la Druize et la crête du Luiron. Tous les versants du cirque en amont avaient recueilli des quantités d'eau phénoménales. Des millions de mètres cubes affleuraient maintenant au sommet du barrage. En aval de l’enchevêtrement de rochers de terre et d’arbres jaillissait une multitude de geysers propulsés par la pression du liquide. Quand la pluie a soudain cessé, je me suis levé de mon abri et j’ai pu voir les nuages s'évaporer comme par magie. Le soleil rasant a éclairé le sommet du barrage et pour un instant seulement, le spectacle fut superbe. Ensuite, les blocs se sont mis en mouvement en glissant doucement. Une rigole s’est échappée du sommet du barrage, puis un torrent et quand la retenue n’a plus pu contenir la poussée colossale, toute la masse accumulée pendant la nuit a été projetée sur le village en contrebas. La vague qui s’est formée n’a mis que quelques secondes pour atteindre les maisons. Les premiers murs ont volé en éclats, le clocher a résisté tant bien que mal et a fini par céder quand ses soubassements ont été balayés. L’eau a tout submergé. Je suis resté longtemps hébété sur le promontoire, pensant à tous les habitants surpris dans leur sommeil.

Le soleil avait pris de la hauteur et les oiseaux avaient recommencé à chanter quand j’ai pu constater l’ampleur des dégâts. Plus aucune maison n’était debout. Contre les quelques pans de murs qui avaient résisté, des amas de branches, de tôles et de débris s’étaient accumulés créant ainsi des îlots de désolation.
Je suis redescendu prudemment, le chemin dévasté par les intempéries de la nuit était quasiment impraticable. Ma maison avait comme par miracle été épargnée, les traces du torrent dévastateur passaient à moins d’une centaine de mètres. Il fallait que j’aille au village, des gens avaient surement besoin de mon aide, cela m’a pris une bonne demi-heure de plus qu’à l’accoutumée, et quand j’arrivais, les premiers secouristes avaient été déposés par un hélicoptère et s’affairaient déjà dans les décombres. Errant sur ce champ de ruines, j’aperçus une main qui dépassait d’un amas de pierre, je me précipitai, à peine l’avais-je saisie que les doigts se refermèrent mollement sur les miens. Je criai pour prévenir les secouristes qui purent rapidement extraire le corps, c’était Fred, le patron du bar des « platanes ».
Il fut le seul survivant.

PRIX

Image de Été 2018
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Gilbert Legrand · il y a
Bravo très belle histoire
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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Gilbert. Merci beaucoup. N'hesitez pas, j'ai publié pas mal d'autres textes dans des tas de genres differents :-)
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Fred Panassac · il y a
Dans un autre genre que « Réunion de chantier », j’ai beaucoup aimé aussi « Nuages »
5 de plus dans l’escarcelle de la finale !

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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Fred. Merci beaucoup de votre fidélité :-)
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James Wouaal · il y a
Bravo Hermann !
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Hermann Sboniek · il y a
Bonsoir James. Mais décidément, tu es partout. Je te remercie de ton soutien. Je manque cruellement de temps pour raconter des âneries sur l'éphéméride de Volsi, cela me manque. A bientôt.
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Sylvie Franceus · il y a
" Mais tout cela n'était encore qu'un jeu "... et là, tu vois, j'ai compris que ton récit serait quasiment apocalyptique. J'ai beaucoup aimé le lien entre la solitude et la sauvagerie. J'aime aussi l'importance du promontoire et le figuier et le vieux chêne et cet alcool et les ivresses et les tentations et les visions qui ne sont pas des hallucinations et la violence qui fracasse tout, même le ciel, même l'ordi, même la vie. Et la main saisie dans la décombre. Une vie sauvée. une seule.
Et quand tu écris " Clap de fin ", je me dis que oui, c'est une évidence, ta nouvelle est faite pour être regardée sur grand écran. Oui, bien sûr. Elle est un film. Elle mérite non seulement d'être lue, non seulement d' être la préférée mais aussi d'être jouée et interprétée joliment.
Merci de tout cela, Hermann.
sylvie

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Hermann Sboniek · il y a
Bonsoir Sylvie. C'est toujours un plaisir de te lire. J'ai revécu mes moments d'écriture en lisant ton commentaire. Ton raccourci est bien vu. C'est moi qui te remercie.
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Amy Bres · il y a
Toutes ces finales .... j'ai failli oublier de revoter !
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Hermann Sboniek · il y a
Bonsoir Amy. Vous avez déjà accompagné tous mes textes, vous êtes tranquille pour quelques semaines :-) Oserai-je vous dire Merci ?
:-)

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Amy Bres · il y a
Dans la rubrique "Correction", j'avais promis une fessée si vous continuez avec vos Mercis... là, c'est de la provoc ! la suite en mode personnel :)))
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Hermann Sboniek · il y a
Hihihihi :-)
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N.Bourdier · il y a
C'est comme si la météo se chargeait de nettoyer les secrets de chacun, original. Je vous invite à me lire dans Court et Noir.
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Hermann Sboniek · il y a
Bonsoir N. Ce serait si simple, un orage qui laverait toute la misère, la cruauté, la haine. Il faudrait beaucoup d'eau, un nouveau déluge ...
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AutresRimes · il y a
joli texte, j'ai voté . vous proposant de découvrir le mien et peut être voter. c'est 'le mystère du mélange des couleurs"
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Hermann Sboniek · il y a
Bonsoir AutresRimes. Merci beaucoup.
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Jarrié · il y a
Vote avec plaisir. Bravo au finaliste.
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Hermann Sboniek · il y a
Bonsoir Jarrié. Merci de repasser sur ce texte. je ne vous oublie pas, je manque un peu de temps pour lire votre texte. A bientôt.
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Emsie · il y a
Je revote pour cette pépite ;-) You are the best !
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Hermann Sboniek · il y a
Bonsoir Emsie. And you, vous êtes the most gentille lectrice. Thank you :-)
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Jennyfer Miara · il y a
Ces nuages ont peut-être été envoyés par Némésis, déesse de la vengeance? Ou alors ils font partie du déluge biblique, version 2.0? Quelle que soit leur origine, ils ont mes votes!
Toujours sur le thème de la vengeance, peut-être aimeriez-vous découvrir en quoi consiste "Le crime parfait", en lice pour le prix court et Noir?

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Hermann Sboniek · il y a
Bonsoir WildeLaire. Va savoir, peut-être que c'est simplement l'anticyclone :-) Je l'accorde c'est moins poétique. Votre allusion à la Bible n'est pas la première, mais ce n'est pas ce qui a motivé l'écriture de ce texte. Merci beaucoup, je vais jeter un oeil à votre crime parfait.
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