Noyades

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Ecrire est pour moi, une source de plaisir, d'observation, de curiosité. Transmettre mes propres émotions à des personnages de fiction ou les faire vivre comme si je les côtoyais, se pencher su  [+]

J'étais songeuse, la tête dans mes mains, les yeux s'évadant au large, vers l'horizon. Le calme m'apaisait, la nature m'enveloppait de sa brise d'automne. La plage était déserte et mon regard était happé par le rythme harmonieux d'un nageur au loin. J'étais hypnotisée par son aisance, il glissait sur l'eau, sans bruit, la surface du lac restait lisse sur son passage. Il participait à la plénitude du moment.

 

Et puis, soudain, sa cadence s'activa, les battements des bras et des jambes devinrent désordonnés. Puis plus rien. Cela me sembla anormal. Le nageur avait disparu de ma vision. Mon cœur cognait fort, mes mains se crispèrent, je m'arrêtai de respirer un instant. Je tournais la tête dans tous les sens, personne sur la plage. J'étais totalement seule, perdue et je ne savais plus quoi faire. Le nageur avait peut-être plongé et était ressorti plus loin. Si j'allais à son secours, il se moquerait de moi et même s'il se noyait vraiment, je n'aurais pas la force nécessaire pour le ramener sur la plage.

 

Tout à coup sa tête refit surface un instant, puis s'enfonça à nouveau dans l'eau claire. Je comptais jusqu'à 10 mais il ne réapparut pas. Je ressentis alors le danger. Sans y penser, avec des gestes qui ne m'appartenaient plus, j'enlevai mes chaussures, mon pantalon, mon pull et je plongeai dans le lac. La morsure du froid me coupa le souffle, je pris une longue respiration et commençai à nager le plus rapidement possible. De temps en temps, je levais la tête pour localiser l'endroit où je l'avais vu couler. Mais rien n'apparaissait à la surface, je ne savais plus si j'étais dans la bonne ligne ou si je m'éloignais. Arrivée à la distance supposée, je commençais à nager en rond, les yeux grands ouverts dans l'eau. Je plongeais plusieurs fois, le froid me mordait le visage. Le temps pressait, il fallait le trouver rapidement. Et puis, mon pied se prit dans une sangle de lunettes de natation. Je plongeai plus profondément cette fois. Sous la surface, le lac devenait sombre. Les algues s'accrochaient à mes bras, mes gestes étaient empêtrés, ma tête semblait prise dans un étau. Mais je continuais à chercher, je ne voulais pas abandonner. C'est alors que je le vis flottant entre deux eaux. Je remontai pour prendre une longue inspiration et je glissai pour me positionner sous son corps. Je le remontai à la surface et avant qu'il ne s'enfonce à nouveau, je mis ma main droite sous son menton et je commençai à nager sur le dos. Je ne sentais plus rien, la douleur du froid ou mes bras endoloris. J'avais l'impression qu'il ne respirait plus, mais je n'avais pas les moyens de le contrôler. J'étais loin de la rive, j'essayais de me rapprocher d'un ponton pour me reposer quelques instants. J'attrapai l'échelle avec ma main gauche mais ce n'était pas une bonne idée, mon bras me faisait trop mal. Et puis, je ne pouvais pas le faire monter sur cette échelle, impossible. Je continuais alors à nager vers la plage. J'avais l'impression de couler moi aussi, nous allions nous noyer tous les deux. Je voyais trouble, j'étais épuisée.

 

Tout à coup, je me suis sentie emportée. Deux bras puissants me tiraient avec force, je me laissais faire sans pour autant lâcher le nageur. Je sentis les galets dans mon dos. Mes yeux se sont fermés, les douleurs irradiaient mon corps. Notre sauveteur me prit dans ses bras et me posa avec douceur sur l'herbe. Maintenant, il s'acharnait sur le coeur de notre noyé. Je le regardais, impuissante. De loin, une sirène se rapprochait. Je respirais un peu mieux et reprenais mes esprits. Je me levai et m'habillai. Je grelottais. Les secouristes prirent possession de la plage. On me mit une couverture de survie sur les épaules et on me fit monter dans l'ambulance. Une tasse de thé dans les mains, je surveillais toutes les allers et venues, je ne perdais pas un mot des discussions entre les deux secouristes. Enfin le nageur fut placé à côté de moi. Il était inconscient, mais vivant. Notre sauveteur, grand et imposant, au regard doux, vint vers moi, je le remerciai, en retour il me félicita pour mon exploit. Je n'y croyais pas, j'avais essayé mais je n'y serais jamais arrivé sans lui. Je lui serrai la main avec chaleur et décidai de rentrer chez moi.

 

Mes nuits suivantes furent peuplées de cauchemars, je me noyais, je suffoquais, je me redressais dans mon lit, la respiration coupée. Et puis, je repris le cours de ma vie. Les gens du village ne s'arrêtaient plus pour me féliciter, le temps avait fait son œuvre. Heureusement, je ne faisais plus de mauvais rêves et je reprenais goût à la natation. Je n'avais plus peur de couler. Je m'entrainais chaque semaine à la piscine et la caresse de l'eau était douce et bienfaisante. Le calme revint en moi.

 

Quelques semaines plus tard, je reçus une lettre écrite à la main. La vie actuelle m'avait fait oublier que ma boite aux lettres pouvait contenir autre chose que des factures et des publicités. Curieuse, je m'installai confortablement, je respirai l'odeur de l'enveloppe et l'ouvris rapidement.

 

Ma chère,

 

J'ai pris beaucoup de temps pour vous écrire ces mots. Je ne pouvais pas vous les exprimer de vive voix, la honte m'aurait fait perdre mes moyens. Mais vous ne m'avait jamais quitté. Vous êtes la preuve que la vie est plus forte que la mort. Vous avez puisé toute la force que vous aviez en vous pour me sortir des limbes du désespoir. Je n'ai été que faiblesse et vous n'avez été que courage et volonté.

 Je voulais mourir, vous m'avez fait renaitre. Oui, je voulais me laisser emporter au large, ne plus revenir, sombrer au plus profond de l'eau noire, qui m'aurait bercé jusqu'à ce que mon âme s'élève et trouve enfin la paix.

 Mon coeur avait compris mes intentions et il a fait le nécessaire pour s'arrêter au bon moment. J'ai entr'aperçu l'apaisement, une joie profonde m'a envahi un très court instant et puis vous m'avez ramené à la réalité. Mon envie de fuir s'est transformé en un sentiment de culpabilité et de déshonneur. Comment pouvais-je abandonner les gens que j'aime et qui comptent sur moi ? Quel père, quel mari, quel fils aurais-je été du haut de mon paradis, un cocktail dans les mains, me penchant de temps en temps sur leurs problèmes et leurs chagrins sans pouvoir leur apporter mon soutien ? Une larme aurait glissé d'un nuage, comme une part de moi que je leur aurais offerte, comme un signe d'amour. Ils auraient été reconnaissants et auraient fait une prière pour mon âme. Je n'aurais été que mensonge et trahison.

 Lorsque mon esprit s'est détaché de mon corps, il a flotté au-dessus du lac et je nous ai vus. Vous, courageuse, résistante, énergique et moi, un poids lourd, sans force, sans détermination. Comme dans ma vie. Je n'ai pas pu le supporter et j'ai voulu me revêtir à nouveau de ce corps terrestre et affronter mon destin par amour pour les miens. J'ai aussi pensé à vous, je vous aurais insufflé un sentiment d'échec qui vous aurait poursuivi toute votre vie. Et moi, sur mon nuage, tranquille, à fumer des cigares.

 Un merci ne suffirait pas, j'aimerais vous rencontrer, vous et Christophe, mon autre sauveteur. J'aimerais vous présenter tous les deux à ma famille et à mes amis, leur dire à quel point je vous suis reconnaissant. Vous m'avez sauvé deux fois.

 Avec toute mon affection

 Paul

 PS : Dans cette enveloppe, je vous remets une invitation pour vous et votre famille.

 

J'ai dû relire cette lettre plusieurs fois, comprendre que j'avais été importante pour quelqu'un. J'y ai pensé moi aussi, à arrêter de lutter, atteindre les profondeurs avec lui et ne plus revenir. L'envie était intense de lâcher prise et de couler. La tentation fugitive de se libérer du poids de la vie. Et puis, j'ai donné un coup de rein, je suis remontée à la surface, entrainant avec moi mon précieux fardeau.

 

Des larmes de crocodiles ont rempli mes yeux comme lorsque j'étais enfant et que le chagrin m'envahissait. En entendant la porte s'ouvrir, avant que mes enfants ne m'embrassent en riant, que mon chien ne me saute dessus et que mon mari ne me demande d'où vient cette mine de papier mâché, je pliai rapidement la lettre et me relevai pour les accueillir. Ma vie avait un sens finalement, je n'étais pas invisible, ils étaient là, ils m'aimaient. Ils avaient besoin de moi.

 

La soirée fut une parenthèse de bonheur, de joie et d'espoir. Les difficultés de la vie nous ont semblé à tous moins insurmontables. Cette expérience nous a appris à reconnaitre que malgré la noirceur de certains moments de l'existence, l'amour et l'amitié étaient les raisons pour lesquelles la vie était irremplaçable.

 

Nous sommes tous restés amis et donnons quelquefois des coups de reins pour aider les autres à remonter à la surface.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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