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Nouvelle 132

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David Papotto

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J'étais terré dans un bistrot parce que c'est ça que je fais le mieux, et je relisais ma copie d'examen en buvant mon demi. Il était dix heures du matin et le commentaire de la copie d'examen disait ça : « Pour quelqu'un qui n'est pas venu en cours et n'a visiblement pas lu l’œuvre, vous vous en sortez très bien. Ne continuez pas comme ça. ». 11 sur 20. Pas mal parce qu'effectivement je n'avais pas lu cette horrible pièce de Tchekhov et qu'il faut ajouter que j'étais rond comme un curton le dimanche midi lorsque je me suis présenté à l'examen. Rond comme un curton le dimanche midi : pas trop mal comme comparaison, allez, on garde.
Toujours est-il que dans le bistrot, avant de ranger ma copie dans la poche intérieure de mon manteau, un papier qui était planqué là s'envole et ne passe pas très loin du regard de cette dame, à la table d'à côté. Je ramasse le truc et puis hop, la dame parle fort :
-Pourquoi il y a notre nom de famille sur ce papier ?! Qu'elle dit en me fixant puis en regardant son mari, l'air inquiète.
Le mari ne dit rien. C'est son rôle ; on est en 2018. Une époque où l'homme n'a qu'à juste bien la fermer. Pourtant moi qui ai des couilles et des poils sur le ventre, je réponds à la dame :
-C'est parce que vous êtes dans un rêve.
-Pardons ?!
-Oui, vous rêvez, ici rien n'est réel. Regardez autour de vous, tout le monde vous regarde. Ça n'arrive pas dans la réalité.
Tout le monde nous regardait.
La dame balbutia mais on n'y comprenait rien.
Et puis merde sortons de cette histoire, je n'ai pas de chute et puis je suis visiblement tombé dans un trip à la K. Dick duquel je ne saurais ressortir indemne. Parlons plutôt de femmes, c'est ce que je sais faire de mieux après la picole.
Il y a quelques jours j'ai rencontré Rose. Nom paradoxal à sa chevelure qui se trouva être bleu. La petite était néerlandaise et je l'ai obligée à parler dans sa langue pendant que je la culbutais. C'était pour bien me familiariser avec cette nouvelle case cochée. Oui, je coche des cases. Par exemple avec Rose j'ai coché la case « Néerlandaise » dans la catégorie «La Mondialisation ou vivre avec son époque ». En revanche je n'ai pas pu cocher la case « R » dans « Connaître son alphabet sur le bout de la queue » puisque j'avais connu une Roxane deux ans plus tôt. Je n'ai pas non plus pu cocher la case « Bleu » dans « Voir le vit de toutes les couleurs » puisque la teinture bleue est à la mode chez les étudiantes en art plastiques et Beaux arts depuis quelques années. Et que c'est par là que je m'en vais les cueillir, ces drôles de fleurs. Dingue ce qu'elles ont le feu au cul, les étudiantes en art. Suffit d'une heure de charlatanisme associée à trois Delirium aux fruits rouges et PAF elles se retrouvent les pattes en l'air à crier IK BEN BLIJ ! Mais oui, c'est bien, gongonne des trucs incompréhensibles, ça me fait bander.
Mais ça va bien un temps, le culbutage en série. Si la vie tend à un but, celui-ci doit, je pense, s'élever au delà des secrétions - ô bas instincts, ô bas résilles - des érections et toutes ces fioritures salissantes. La vie en ville bat à mille coups seconde et on s'oublie vite. On passe son temps dans des founes toujours plus dégarnies et on finit par rater le train de l'élévation. La vie est une chute horizontale, ça ne l'empêche pas d'avoir une verticalité cachée. Il faudrait grimper. Trouver l'échelle du Beau, y foutre un pied, une main, bourlinguer vers les cendres des cieux fantastiques et contraster furieusement avec l'éclat blafard des bas-fonds. Eh, ça ne veut plus rien dire ce que je crachote ! Tout le problème est là : si je m'éloigne des culs, je me perds. Trop vaste est la recherche du Beau. On s'y noie, s'y emmêle. Trébuche. Croche-pied. Paf le menton sur le macadam. Tandis qu'entre deux fesses rondelettes, les yeux bandés après six tours sur moi-même, je retrouve mon chemin. Ça s'appelle avoir des repères. Un Petit Poucet contemporain sèmerait des gonzesses à poil sur les pavés des villes noires, et retrouverait le bordel duquel il se serait fait jeté pour cause d'ardoise impayée. Un monde où le vice est un roi peu glorieux, c'est notre monde. Ils veulent se convaincre que l'homme n'est pas un loup pour l'homme. Nous vivons à une époque où l'on a jamais autant milité, autant revendiqué, et pourtant derrière toutes ces agitations ascétiques se lèche les babines un roi nommé Vice. L'homme est un monstre, point barre. Autant l'assumer et en finir une bonne fois pour toute avec vos manières ridicules. Le meurtre, l'inceste, le viol, le feu, la haine : voilà des instincts trop humains. On peut viser à les masquer, les farder autant que notre honte nous l'induit, mais il ne faut pas se mentir : ces instincts sont là, et ils sont les nôtres.
Tiens, c'est comme le jugement de valeur. C'est quoi cette bondieuserie charognarde ? Alors comme ça, on ne peut plus dire « c'est de la merde », il faut, avec six couches de gants et des pincettes longues de douze pieds, tenter de montrer en quoi cela n'est pas à notre goût, et arguments à l'appui s'il vous plaît ! C'est un calvaire monumental ! Vous rendez-vous compte de l'énergie gaspillée pour en arriver à une évidence ? Je n'ai pas le temps pour ces fariboles. Quand c'est mauvais, c'est mauvais. Au suivant !
Ah ! Toutes ces réflexions m'ont irrité. Reparlons un peu de femmes, ça va me détendre.
L'autre jour, j'ai croisé Léonie au bar. Léonie est une jeune femme à la peau délicieusement noire. Son petit nez et ses lèvres molles me ravissent à chaque fois que mes yeux saouls et ma moustache avinée s'en régalent. J'ai toujours voulu en faire ma maîtresse. Et l'autre fois, je lui ai dit. « Je voudrais faire de toi ma maîtresse. » Elle a d'abord ri, puis a compris que j'étais sérieux.
-Et ta femme ?
-C'est bien pour ça que je dis « maîtresse ».
Je trouve ça charmant comme procédé, de tromper sa femme avec une seule autre femme. En somme cela revient à être amoureux de deux personnes et de deux manières différentes. C'est une bonne arme pour lutter contre le fatal vieillissement et la fadeur des sens qui va avec. Tu continues d'aimer ta femme, mais pas comme au premier jour ; cela est impossible. Alors tu t'inventes un premier jour avec une autre. Tout le monde est content. Et ta femme ? Délaissée ? Jamais ! Ta nouvelle vigueur, le retour de l’œil qui pétille, toute cette jeunesse ne lui fera que du bien. Aussi, je lui conseille vivement de faire de même ; qu'elle se trouve un homme pour les week-ends et les soirées galas. Il serait triste de porter le même vêtement toute la semaine, pas vrai ? Bien qu'on y soit attaché, à notre vieille guenille ! le samedi il fait bon d'enfiler cette gabardine neuve et radieuse qui illuminera notre quotidien.
Rien que le mot « maîtresse » a quelque chose d’irrésistiblement érotique. Ça nous rappelle ces vieilles mégères qui nous tapaient sur les doigts quand on ne savait qu'à peine conjuguer le futur. Aujourd'hui je narre mes histoires au passé composé et c'est à mon tour de tirer les cheveux de la « maîtresse ». Ha ! Mon membre se tend au dessus du bureau pour jeter un œil à ce que je raconte. La pétarade a réveillé le monstre.
-Graaaawwwouuu ! Fait mon pénis.
-Qu'en penses-tu brave animal ? En ta moite mémoire s'éveille la vue des méchantes femmes sur fond de tableau noir ?
-Grouhouhou !
-Ah ça, c'est vrai qu'elles n'étaient pas très gentilles avec nous. Et tu sais pourquoi ?
-Grwaouh ?
-Parce qu'elles étaient mal baisées !
Ça me fait penser à Chantal, cette professeure d'espagnol que j'ai grignoté comme un tapas au soleil levant, sur son balcon. Elle gueulait si fort que la rue entière s'est réveillée aux aurores, pour admirer la jeune dame cambrée sur sa rambarde. Le ciel était bleu comme une chemise en jean, il ouvrait fébrilement ses rideaux de nuages noirâtres, quand il est tombé, surpris comme un ciel peut être surpris des activités bassement humaines, sur Chantal, trente-trois ans, professeure d'espagnol qui chante tel un rossignol déplumé au rythme de mes va-et-vient. À revers que je la prenais, et elle de s'agripper à l'ouvrage du métallier à en faire trembler tout le balcon. Ha ! C'te sérénade qu'elle piaillait à ses voisins, à la rue, au monde, au ciel, à Dieu. Haaaaaa ! Ooooooh ! Quelque chose comme ça.
De beaux souvenirs qui engendrent des lignes toutes aussi verticales qu'horizontales. Et en réalité tout cela est mon métier. Ça s'appelle aller sur le terrain. Pour écrire la culbute je dois vivre la culbute. Je suis Zola qui descend dans les vagins sombres et profonds pour en tirer quelques gangues de poésie. Tada, magie, c'est cadeau, pour toi, pour lui, je vous l'emballe, c'est pour offrir ? Très bon choix ! David Papotto est un auteur de génie, pas de doute, vous avez bon goût. Modiano est mauvais, Papotto est bon : pas besoin d'aller plus loin, pas de bondieuserie charognarde, oh non, pas le temps, pas l’énergie. On voudrait passer notre vie en caleçon, sur le canapé, à boire de la bière, écouter du classique et fixer l'horizon en se disant « putain ce que je suis bien ici, pas envie d'autre chose, pas envie de bourlinguer l'horizon ». C'est que c'est loin l'horizon. Faut se salir du monde pour le rejoindre, y a de quoi attraper des saloperies. Des microbes ! Des microbes les gens, toi, ta sœur, ton dentiste, le cousin de ton beau-frère et le mec qui glace les éclairs dans la pâtisserie du coin de la rue, à côté de l'agence d'intérim elle aussi bourrée de microbes. Le seul moyen de rester en bonne santé c'est le caleçon et le canapé. Pas d'autre alternative. Tout est contaminé sauf le caleçon et le canapé. Les seuls endroits où les cactus n'ont pas tout gratté, tout abîmé. Cacochyme les gens. Le caleçon et le canapé, eux, sont resplendissants de bonheur et d'accomplissement. On ne devrait pas aspirer à plus. Le sommet de l'échelle de l'élévation, il n'est pas dans les sexes odorants des professeurs d'espagnol, des négresses magnifiques, des étudiantes en arts. Il n'est pas non plus dans les livres. Il est dans le caleçon et le canapé. Tout est là. C'est l'unique question. T'avais pas compris ça, Baudelaire ? Bien sûr que si, qu'il avait compris, le dandy. Tous les grands le savent, Caleçon et Canapé : dogme à chérir, à câliner, à cultiver. Le caleçon pour la légèreté et le canapé pour le poids de l'inertie. C'est binaire. Deux forces opposées pour un équilibre. T'as tout, dans le caleçon et le canapé. L'humanité entière est contenue dans ces deux pôles prodigieux. Miraculeux. Fondateurs de toute chose, le caleçon et le canapé. La seule vérité qui tienne.
Le temps de raconter toutes ces conneries il était déjà midi passé, dans le rade. La petite dame paranoïaque et son mari avaient décampé. Moi j'étais sacrément raide, les membres engourdis à force de boire, les paupières trop lourdes pour ne pas tomber de moitié sur mes yeux vitreux. Mais j'avais encore la copie d'examen à portée de main. Elle m’apaisait. C'était une bonne copie. Non pas que le devoir en lui-même était bon, non non, c'est le commentaire qui était merveilleux. C'est alors que je me suis décidé à ne pas me contenter du meilleur de moi-même en ce qui concernait les épreuves de ma Licence, mais à collectionner les remarques notables ! Ça c'était une idée, une idée qui allait me sortir de la morosité grisante qui sert de cravate à l'université. J'allais la cravacher, la coquine. Multiplier les loufoqueries pour stimuler le stylo rouge. Et au diable vert les bonnes notes.
Et puis j'ai recommandé, encore et encore, devenant plus rond, plus beau à l'intérieur et plus dégueulasse à l'extérieur, toujours davantage, à chaque verre un peu plus. Je n'avais, sur les coups de dix-sept heures, plus trop envie de causer de femmes. Plus trop la possibilité de continuer à picoler, non plus.
Alors je suis rentré dans ma tanière qui sent le sexe et les vieux livres de poche, et me suis écroulé dans un drap parsemé de cheveux de toutes les couleurs, même des bleus.
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