Nous, on s'aime

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" Ecrire, c'est une respiration " (Julien Green) " Ecrire, c'est se taire. C'est hurler sans bruit." ( Marguerite Duras) " C'est écrire qui est le véritable plaisir, être lu n'est qu'un ... [+]

Image de Grand Prix - Automne 2021
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J'avais acheté un pull en cachemire à ma sœur : elle allait fêter ses vingt-trois ans, et son petit salaire ne lui permettait pas de s'offrir de telles fantaisies. J'étais contente de mon achat, Nadine allait adorer ce pull d'un beau vert sapin. J'avais choisi un papier cadeau décoré de fleurettes et d'œufs colorés – son anniversaire tombait le jour de Pâques – et le dimanche, le cœur en joie, je lui avais offert ce présent doux et léger comme une plume.
Nadine a ouvert mon cadeau. Je m'attendais à un sourire émerveillé, à une explosion de joie... Je n'eus qu'un vague merci. Elle remarqua le mot « cachemire » sur l'étiquette, et ne fit aucune remarque. Ce n'était pas la réaction que j'espérais, je reçus son merci mesuré comme une douche froide.

Le hasard fit qu'en juin, attendant mon prochain rendez-vous, je feuilletais une revue dans la salle d'accueil du Centre où je suis psychologue. Je tombai dans le courrier des lecteurs sur une lettre où une certaine Nadia déchargeait sa bile contre sa sœur qui lui avait acheté un pull vert !« Elle le sait, j'ai toujours détesté cette couleur ! Un pull en cachemire, hors de prix ! elle a voulu m'humilier, me rappeler qu'elle avait les moyens de jeter son argent par les fenêtres ! Ce pull, je ne le porterai jamais, je l'ai fourgué à une association qui le revendra un euro ! »
J'eus l'impression de chuter d'un vingtième étage... je me sentais à côté de la plaque, en porte à faux avec la réalité. Verte, je dus le devenir à mon tour... à tel point que la maman qui se présentait à moi me demanda si j'allais bien. Je me ressaisis difficilement, souris à cette dame qui me confiait son fils. Mince ! j'étais psychologue, une broutille n'allait pas me perturber !

Pourtant, cette histoire me bouleversa plusieurs jours. À la douleur ressentie, à la jalousie que je percevais chez ma sœur, se mêlaient l'incompréhension et un sentiment d'injustice. Certes, j'avais un salaire confortable, mais j'avais bossé comme une dingue quand Nadine expédiait son travail scolaire et avait vite pris l'habitude de sortir à la moindre occasion. Mais je ne confiai à personne l'épisode du pull vert.


Quelques semaines plus tard, je rencontrai Baptiste, le gentil Baptiste, le merveilleux Baptiste... Il venait de quitter son ex-compagne, notoirement infidèle. Le coup de foudre fut réciproque, mais j'hésitais à le présenter à ma famille. Maman, trop guindée, aurait sorti le service en Limoges et les verres en Baccarat. Et puis, il n'y avait aucun point commun entre Baptiste, ses goûts artistiques, sa générosité spontanée, et mon père et ma mère, tellement rigides. La conversation serait vite épuisée et c'est moi qui m'échinerais à animer le repas du dimanche.
Je décidai, dès novembre, d'inviter mes parents pour Noël. Cette date coïncidait, à quelques jours près, avec leurs trente ans de mariage. Ainsi, j'expédierais trois corvées en un repas. Ma mère, connaissant mon manque d'intérêt pour les arts culinaires, ouvrit de grands yeux. «  Eh bien, tout arrive ! »
J'avais prévu de les emmener au restaurant, mais je préférai leur en faire la surprise. Bien qu'à contrecœur, je lançai l'invitation à ma charmante sœur et à son ami du moment. Ignorer Nadine aurait alerté maman ; d'une brouille, elle aurait fait une tragédie. La bonne humeur de mes oncles et tantes égaierait l'atmosphère. Et le tendre Baptiste serait aux petits soins auprès de chacun.

Ce n'est que la veille de Noël que je téléphonai à la maison, fixant notre rendez-vous aux Trois épis, une adresse courue dans la région.
— Comment ? nous ne mangeons pas chez toi ?
— Ce sera mieux au restaurant ! J'abrégeai la discussion.

Le jour dit, nous nous retrouvâmes à dix autour de la table. Je fis les présentations. Mon père sortit de son silence habituel pour accueillir chaleureusement Baptiste, ma mère lui serra la main et je lus le regard qu'elle porta sur moi : « Tout de même, tu aurais pu nous prévenir ! » Ma sœur fit la bise à mon compagnon sans dire un mot. J'informai mes hôtes que ma cousine Christelle et sa famille avaient décommandé le rendez-vous au dernier moment, une mauvaise grippe les clouant au lit.
— C'est une chance, conclut ma mère, nous aurions été treize. 
Quelqu'un s'exclama :
— Tu ne crois tout de même pas à ces balivernes !
La conversation se poursuivit autour des superstitions les plus diverses : de la déveine d'être né un vendredi 13 – ce qui est mon cas –, au sort auquel on s'expose en passant sous une échelle ou à croiser un chat noir. Chacun s'en moquait sauf... ma mère !
— Il n'empêche, dit-elle, aujourd'hui encore, il est mal vu chez les comédiens de porter du vert.
À ce mot, je me sentis rougir et évitai de croiser le regard de Nadine avec laquelle, depuis « l'affaire », je restais en froid. Quant à Baptiste, je n'avais pas vu l'utilité de lui parler du fameux pull. Le déni n'est certes, pas une solution, il aurait mieux valu crever l'abcès, jouer franc jeu, mais il est plus facile de montrer aux autres la voie de la résilience que de se l'appliquer à soi.

Le dîner se déroula gaiement, les bavardages se poursuivirent, futiles, légers. Le champagne accompagna le dessert. Un geste maladroit de tante Adèle lui fit renverser sa flûte, elle en rit et, peut-être était-ce l'effet de La Veuve Clicquot, ma très sage tante Adèle bouscula ensuite la salière, ce qui accentua son fou rire. « Du sel sur la table, ça porte malheur ! » Elle en jeta alors une pincée par-dessus son épaule gauche « pour conjurer le mauvais sort ! », toujours en pouffant, et d'une voix un peu trop haute. L'ennui fut qu'au même instant, un enfant de la table voisine, intrigué par nos rires, s'était retourné et avait reçu dans les yeux quelques poussières de ce sel. Il se mit à pleurer, ses parents se fâchèrent, les voix s'élevèrent :
— A-t-on idée ! Pulvériser du sel à l'aveuglette !
— Mais il fallait le surveiller, votre môme !
Le père, un solide gaillard, s'était déjà levé, prêt à en découdre. Heureusement, la voix chevrotante d'une dame âgée, sa mère sans doute, se mêla à l'échange verbal :
« Charles-Edouard, on ne se bat pas à Noël ! Assieds-toi ! » Et Charles-Edouard obéit.
Un serveur intervint, il épongea le champagne en racontant une histoire drôle, offrit une glace à l'enfant qui cessa de pleurnicher. Baptiste glissa un billet à ce bienfaiteur « pour le dérangement ». Tante Agathe avait remarqué le geste discret, elle me souffla : « Il est parfait ! tact et générosité ! Surtout, garde-le ! »

Le mini drame avait cependant refroidi quelque peu l'ambiance, nous abandonnâmes l'idée de terminer l'après-midi chez Paul et Adèle. La petite troupe se dispersa. Mon père m'embrassa en me disant avoir apprécié cette réunion familiale, opinion que ma mère battit en brèche. Noël étant justement une fête de famille, c'était dans la famille – donc chez moi – que j'aurais dû l'organiser. Je préférai ne pas réagir à cette critique, il y aurait eu dans mes propos plus de persiflage que de psychologie. Nous nous quittâmes là et chacun repartit vers son quotidien.

Le soir était tombé quand, enfin, Baptiste et moi échangeâmes nos présents de Noël.
Il fut le premier à ouvrir son paquet, j'avais choisi une superbe chemise, il m'embrassa avec passion, me félicita pour mon goût, s'extasia de la couleur et de la qualité de la soie.
« À toi, ouvre ton cadeau ! » Je le déballai soigneusement, défis le bolduc, retirai le joli papier que je pliai. Je voulais faire durer le plaisir de la découverte. À travers un cadeau se révèle une part de ce que l'on représente aux yeux de qui nous en fait don. Étais-je aussi précieuse à ses yeux que lui aux miens ? Ou n'avait-il vu en moi que la remplaçante de l'infidèle, une occasion sur son chemin ?
Mon paquet déballé, je découvris mon cadeau, effarée. C'était « lui », j'en étais certaine : même coupe, même taille, même marque... le maudit pull vert !
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Eva Dayer  Commentaire de l'auteur · il y a
Un grand merci à mes lecteurs et lectrices . je vous souhaite à tous un bon -mais prudent- réveillon . Que la nouvelle année réalise tous vos souhaits et vous garde en bonne santé ! A bientôt sur nos prochains échanges !
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JH C · il y a
Félicitations Eva, et Bonne Année :)
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Eva Dayer · il y a
Merci ! et bonne année à vous également !
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françoise CLAUDE · il y a
Bien mérité ! Je l’avais prévu ! Bravo
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Eva Dayer · il y a
Merci beaucoup !
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Bruno R · il y a
Bravo Eva ! Je vous souhaite une très bonne année !
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Marie Pouliquen · il y a
Bravo et très bonne année !
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Randolph B. · il y a
Mes vives félicitations, Eva et mes meilleurs vœux pour l'année nouvelle !
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Marie Van Marle · il y a
Bravo. Bien mérité. Un beau cadeau de Noël qui ne déçoit pas, celui-là.
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Viviane Fournier · il y a
bravo, Eva, je suis heureuse de te relire et de te savoir là en grand pour finir l'année et commencer l'autre ! Bien mérité tout cela ! Bisous et belle année !
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Gérard Jacquemin · il y a
Bravo !
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Léonore Feignon · il y a
Félicitations Eva et très belle année !
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Bruno R · il y a
Félicitations Eva! Je vous souhaite une heureuse année!

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