N'oublie pas d'attacher ton chameau

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Autrice des genres de l'imaginaire. Elémentaire, mon cher Poulpson ! - Etherval n°18 Enigma Docteur ès aliens - Le Quotidien du médecin n° 9872 - 9874 - 9876 - 9878 et 9880 Mahana te Miti -  [+]

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— Écoute le vent. Écoute-le quand il souffle dans le sable brûlant des dunes, quand il siffle le long de la caravane. Il se souvient. Il nous parle des temps anciens, quand le monde était bleu et vert. Il raconte ses souvenirs de nobles animaux et de grands arbres. Ses souvenirs de l'Eau. Il est nostalgique, le vent. Parfois, la nuit, si tu tends l'oreille, tu l'entendras pleurer. C'est à cause de son frère, l'océan. Il pleure parce qu'il y a si longtemps qu'il le cherche, si longtemps qu'il a disparu. C'est pour cela qu'il parcourt la terre. Nuit et jour, sans trêve, sans escale, il cherche son frère. écoute bien ses hurlements. Si tu es attentive, peut-être entendras-tu un jour le nom secret de l'océan murmuré par le vent.
Oani retient sa respiration, ses yeux écarquillés fixés sur Akaoui. Il a l'air de bonne humeur, ce matin. Si elle a de la chance, peut-être racontera-t-il une autre histoire d'avant, une histoire du temps de l'Eau.

Personne ne fait attention à eux. Il y a longtemps que les autres n'écoutent plus les histoires d'Akaoui. Ils n'ont pas le temps et ce ne sont rien de plus que des contes, des légendes auxquelles seul le vieil homme accorde encore de l'importance. Mais Oani n'a que sept ans. Le temps de l'Eau, elle y croit de tout son cœur. Pendant les longues marches de la nuit, elle imagine le monde à cette époque.
Dans sa tête, il y a des dunes peintes de larges bandes vertes et bleues, comme dans les histoires du grand-père. Les arbres sont comme de gigantesques cactus essayant de toucher le ciel de leurs épines, et les animaux ressemblent tous à de très grands chiens ou de tout petits chameaux. Les hommes aussi étaient plus nombreux, il devait y avoir des caravanes comptant des centaines de tentes au lieu d'une douzaine. Et puis un jour, avant de s'en aller à tout jamais, l'océan avait tellement grandi qu'il avait presque recouvert la terre. À quoi pouvait-il bien ressembler, l'océan ? Cela, Oani a du mal à l'imaginer. Elle n'a jamais vu plus de quelques gorgées d'Eau en même temps. L'Eau disparaît dès que le soleil la touche, tout le monde le sait.

Mais il n'y aura pas d'autres histoires aujourd'hui. Akaoui est rentré dans sa tente, la laissant seule sur le sable qui commence à se réchauffer. Le soleil pointe ses premiers rayons de feu par-dessus les dunes, léchant les voiles qui enveloppent Oani. Il est temps de se mettre à l'abri. Même à son jeune âge, elle sait que le soleil tue ceux qui s'y exposent, et que les tissus qui la couvrent ne la protégeront pas longtemps. Akaoui dit que le ciel est devenu trop fin.
Elle court vers la tente de ses parents, d'un bleu pâle avec des rayures jaunes, s'y faufile silencieusement puis enlève les foulards qui lui cachent le visage et la tête. Amma prépare le repas du soir, pendant qu'Abba finit d'installer leurs lits.
Sa mère tourne le regard vers elle.
— Tu es en retard, Karu. Prends garde que le soleil ne te mange pas un de ces jours.
— Pardon, Amma. Mais je suis prudente, je te promets.
Son père lève la tête à son tour, un sourire amusé sur le visage.
— Tu es encore allée écouter les histoires du vieil Akaoui, n'est-ce pas ? Des histoires d'Eau, de grands chameaux et d'hommes qui marchaient le jour ?
Oani rougit. Son Abba se moque souvent d'elle parce qu'elle croit que le monde était différent, avant, quand l'Eau était encore partout. L'océan couvrait la terre de son manteau mouvant, le vent était plus calme et le soleil moins cruel, elle en est certaine. Pour la plupart des gens, ce ne sont que des balivernes, des histoires pour endormir les enfants. Elle s'en fiche. Mais quand Abba la taquine, ça lui fait comme un petit pincement, là, dans le cœur. Comme si ses rêves avaient soudain moins de valeur.
Elle s'assoit près du bord de la tente, pour sentir sous elle la chaleur du sol qui lui parvient malgré la toile isolante, et Okolo vient se blottir contre elle. Elle lui caresse distraitement la tête, ébouriffant le court pelage couleur de sable. Le chien remue la queue, lève son énorme truffe vers elle, les yeux remplis d'amour. Okolo est le meilleur chien-sourcier de la caravane, on peut le voir à la taille de son museau. Il est capable de sentir sous la terre d'infimes quantités d'Eau à plusieurs centaines de mètres de distance. Mais pour Oani, c'est surtout son meilleur ami. Elle est la plus jeune de la caravane, à part Uttu, qui n'est qu'un bébé. C'est Okolo qui l'accompagne partout, c'est avec lui qu'elle joue, et c'est le seul qui ne se soit jamais moqué de ses idées pleines d'arbres et d'océan. Pas parce qu'il ne parle pas. Elle sait que si le chien pouvait lui répondre, il lui promettrait de partir avec elle, accompagner le vent dans la recherche de son frère. Parce qu'il l'aime, simplement.
Oani ne parle pas beaucoup ce soir, sauf quand ses parents lui posent une question. Elle est dans sa tête, en compagnie du vent qui l'emmène avec lui parcourir le grand désert de la terre. Quand elle se couche, elle ferme les yeux, pelotonnée contre Okolo, et murmure un bonsoir au souffle invisible qui glisse sur le tissu au-dessus d'elle.

Une grande main chaude sur son front la réveille, suivie de quelques chatouilles pour la convaincre de se lever. Elle bat des paupières et lève son regard sur le visage souriant de son Abba.
— Debout, Karu, le soleil va bientôt se coucher. Mange ton repas, sans en donner la moitié à Okolo, et viens m'aider à finir de ranger. Amma est partie chasser le lézard, elle devrait rentrer d'ici peu.
Oani se redresse, encore ensommeillée. Elle voudrait se rendormir mais elle sait qu'elle ne peut pas. Pourtant, la petite fille a rêvé du vent cette nuit. Il lui disait le nom secret de l'océan, juste dans son oreille, mais maintenant elle n'arrive pas à s'en souvenir. Si elle pouvait refermer les yeux, juste un moment, elle est sûre qu'elle s'en rappellerait. Mais Abba l'appelle à nouveau, alors elle se lève et range sa natte.
Après avoir mangé, son père lui remet avec beaucoup de sérieux sa part d'Eau pour la nuit. Elle accroche soigneusement la gourde à sa ceinture, elle sait que si elle la perd, ses parents devrons sacrifier un peu de leur Eau pour elle, car elle n'en aura pas d'autre avant demain.
Puis elle jette un regard par la toile entrouverte de la tente. Le soleil s'est caché derrière les dunes, mais il ne fait pas encore nuit. C'est le moment de la journée qu'Oani préfère. Elle se dépêche de finir de rouler et d'attacher ses affaires, puis sort pieds nus sur le sable encore brûlant. Son père charge les chameaux. Eux, ils ont passé la journée dehors. Abba lui a expliqué qu'ils peuvent refroidir leur corps grâce à l'Eau qu'il y a dans leurs bosses, alors ils se contentent d'enfouir la tête dans le sable et de dormir en attendant le soir. La petite fille trouve fascinant qu'il puisse y avoir autant d'Eau dans un corps.
Dehors, la lune commence à apparaître dans le ciel qui noircit. Oani voit Amma qui revient, un gros lézard marron et jaune au bout de sa lance. Les autres membres de la caravane sifflent sur son passage, appréciant la prise. Il y aura de la viande pour tout le monde au repas du matin. Amma hoche la tête en réponse, modeste. Tout le monde sait qu'elle a l’œil le plus vif pour repérer les reptiles cachés dans le sable, elle revient rarement les mains vides. Si les heures de semi-jour de la chasse n'étaient pas si courtes, ils auraient de la viande plus souvent.
Peu de temps après, les tentes sont repliées, les chameaux chargés et tout le monde est prêt à partir. Abba rajoute une épaisseur de vêtement à sa fille, replace les foulards pour qu'ils la protègent mieux, les attache bien. La nuit, la température peut descendre très bas. Puis il passe une main dans ses cheveux, soucieux. Il regarde les tourbillons qui se forment entre les dunes.
— Le vent souffle, aujourd'hui. L'avancée sera difficile, murmure-t-il.
Oani marche entre son père et sa mère, en avant de la caravane. Le vent souffle, charriant des grains de sable tranchants, ils se courbent donc, rentrent la tête dans les épaules. La fillette est encore petite, alors, quand ses pieds ne pourront plus la porter, Abba la hissera sur le dos de Kamala, la plus jeune des chamelles. Devant eux, les chiens ouvrent la marche, le nez sur le sable, à la recherche de l'Eau. De temps en temps, l'un d'eux éternue pour expulser les grains retenus par la membrane de leurs narines. Okolo tourne parfois la tête vers sa famille. Alors Amma ou Abba crie un encouragement et le chien reprend sa quête, son gros museau sur le sol.

À la mi-nuit, Oani regarde l'infinité des étoiles de l'univers, perchée depuis peu sur Kamala. Soudain, Okolo se fige, la queue dressée, les oreilles rabattues et la truffe frémissant. Il émet un petit jappement, se rue brusquement en avant de toute la vitesse de ses longues pattes, suivit des autres chiens. Abba confie ses chameaux à Amma et s'élance sur leurs traces, marchant avec aisance à longues enjambées sur le sable clair, sans se soucier du vent qui mord.
Oani et la caravane les suivent plus lentement, au rythme cadencé des chameaux. Une centaine de pas plus loin, Amma aperçoit enfin ce que les chiens ont senti. Des cactus. Oani les compte soigneusement alors qu'ils s'approchent. Douze cactus, de quatre ou cinq mètres chacun, leurs branches gonflées et recouvertes d'épines. Et debout au milieu, Abba leur sourit, sa main sur la tête d'Okolo, lui grattant les oreilles. Le chien a la langue pendante et les yeux clos de contentement. Il sait qu'il a très bien fait son travail, aujourd'hui.
Tout le monde arrête les chameaux et commence à s'installer. Les haches sont sorties, les machettes aussi, pendant que certains dressent les tentes. Avant le lever du soleil, tous les cactus auront été tranchés, découpés, leur sève précieusement recueillie et leur chair prélevée. Quelques morceaux seront consommés rapidement, mais la plus grande partie sera séchée et mise de côté pour les périodes où la nourriture se fait plus rare. Les épines et l'écorce seront aussi récupérées. Rien ne se jette car tout peut servir à quelque chose, c'est Amma qui l'a appris à Oani.
Mais le plus beau de ce butin, c'est l'Eau que l'on trouve au cœur des cactus. Cette Eau, c'est elle qui va permettre à la caravane de survivre encore quelque temps, jusqu'à la prochaine source que les chiens trouveront. Pour ça, Okolo aussi aura droit à un bout de lézard avant d'aller se coucher.

Le matin, les cactus ont disparu, sauf les tout petits qui poussent entre les grands. Ceux là devront prendre le temps de pousser, pour que la prochaine caravane qui passera par là trouve assez d'Eau en eux. Amma a fait un feu pour cuire le lézard, Ottahu a sorti sa flûte et Kumuo son tambourin, et tout le monde a dansé. Akaoui a raconté des histoires d'Eau, quelques personnes ont chanté des chansons oubliées, et même le vent s'est calmé pour écouter. Oani a trouvé que cette nuit était magique. À l'aube, elle s'est endormie contre son Abba, aussi épuisée qu'émerveillée.

À nouveau, la fillette rêve. Elle voit des animaux qu'elle ne connaît pas et des arbres plus hauts que les dunes. Le vent lui parle du monde au temps de l'Eau et, encore une fois, il lui dit le nom secret de l'océan, le nom perdu du père de l'Eau. Il lui raconte également d'autres choses, des choses importantes, des choses qui peuvent changer la vie de la caravane, de toutes les caravanes. Des choses qu'elle ne doit pas oublier. Pourtant, lorsque la large main d'Abba se pose sur son front, elle ne se souvient plus, ni du nom ni des confidences du vent. Elle ouvre les yeux, pour raconter à son père, mais celui-ci n'a pas son visage de tous les soirs. Il fait encore jour dehors, quelque chose ne va pas. Il a l'air triste.
— Abba, qu'est-ce qu'il y a ?
Il se frotte le menton, la soulève et la prend dans ses bras.
— C'est Akaoui, Karu. La mort est venue le chercher pendant la journée. Il faut que tu viennes, nous devons le rendre à la terre avant de partir. Tu pourras pleurer, si tu veux, les autres ne t'en voudront pas. Le vieil homme valait bien un peu d'Eau.
Oani se lève. Elle a mal dans la poitrine, là où elle range ses histoires. Parce que des histoires, il n'y en aura plus désormais. Mais elle ne veut pas pleurer, elle n'est plus si petite. Elle connaît la valeur de l'Eau.
La cérémonie est simple. La fille d'Akaoui et son petit-fils déposent le corps du grand père sur le sable, enveloppé dans un tissu blanc. Ils ont fermé ses yeux, allongé ses bras le long de son torse, embrassé son front, versé quelques larmes. Ils ont le droit de pleurer, ils sont sa famille. Esaba chante la complainte des morts et demande au vent de veiller sur son père quand ils seront partis. Alors, tout le monde souhaite à Akaoui un bon voyage jusqu'au pays de l'Eau. Puis tous se retournent et s'en vont pour laisser le mort seul. Le soleil ne mettra que quelques jours à faire disparaître le corps.

La marche de la nuit semble à Oani plus longue que d'habitude. Les chiens ne trouvent rien et les esprits sont tournés vers le vieil homme. Sans lui, il y a un vide dans la caravane. Bien avant que le ciel commence à s'éclaircir, Amma arrête les chameaux. Personne n'ira plus loin aujourd'hui. La petite fille ne veut pas rester au milieu de tous ces gens qui pleurent dans leurs cœurs alors que leurs yeux restent secs. Elle appelle Okolo, qui court vers elle en battant de la queue, et demande la permission d'emprunter Kamala.
— N'oublie pas de bien l'attacher quand tu reviendras ! crie Amma alors qu'Oani s'éloigne sur le dos de la chamelle. Mais la fillette ne l'écoute déjà plus. Elle chevauche, avec Okolo qui court devant en aboyant comme un fou, essayant d'imaginer que le désert tout entier est de l'Eau. Le vent semble la pousser en avant. Elle rit. Le chien aussi semble voler sur le sable, lui intimant de la suivre jusqu'à l'Eau. Elle croit entendre dans l'air la voix d'Akaoui. Une voix qui raconte l'océan, qui lui dit de continuer toujours tout droit. Une voix qui connaît le nom secret que le vent lui a confié.
Ulua.
Oani oublie la mort, oublie la tristesse, galopant toujours à travers les dunes sous le ciel qui commence à pâlir.
Et soudain, l'enfant arrête net la chamelle. Okolo aussi se fige, dans la posture de celui qui a trouvé de l'Eau. La petite fille écarquille les yeux, essayant de comprendre ce qu'elle voit en face d'elle. C'est immense et mouvant, d'une couleur changeante qu'Oani ne connaît pas. C'est partout à l'horizon, alors elle regarde, et elle regarde encore, jusqu'à en avoir mal au fond des yeux. Cela bouge sans cesse, sans jamais se fixer à un endroit ou sur une couleur. Cela semble aussi grand que le désert.
C'est alors qu'elle comprend. Quelque part, elle ne sait pas où, elle a passé la frontière du pays de l'Eau.
Elle pousse un grand cri et fait demi-tour aussi vite que le peut Kamala. Et si le pays de l'Eau ne la laissait pas repartir ? Si elle ne retrouvait pas la caravane en revenant ?
Mais sa peur est sans fondement. Ils sont tous là, les tentes dressées sous le ciel bientôt bleu. Elle descend de chameau et se jette dans les bras d'Abba. Elle lui raconte tout.
Amma apparaît alors, prête à la gronder, comme elle a trouvé Kamala errant sans entrave. Abba lui fait un signe de la main, il n'y aura pas de punition. Tout le monde s'approche d'Oani, qui raconte encore.
Alors, toute la caravane se met à suivre Okolo qui les mène sur le chemin du pays de l'Eau, lentement, leurs pieds s’enfonçant dans le sable fin. Et quand ils arrivent devant cette immensité insaisissable, le silence s'installe autour d'eux. Un long silence, qui aurait pu durer des années, malgré le soleil qui va bientôt apparaître. Mais le vent en décide autrement. Il se lève, pousse doucement les hommes, les femmes et les enfants de la caravane vers cette chose sans nom qui bruisse doucement. Il siffle un nom à leurs oreilles.
Ulua.
Oani tire sur la manche de son père, qui sursaute en sortant de sa transe. Il tourne un regard hébété vers sa fille. Elle le prend par le bout des doigts, l'amène au bord des remous et plonge leurs deux mains enlacées dans l'Eau.
— Je crois que c'est l'océan : Ulua. Le vent a déjà dit ce nom tout à l'heure, un vent qui avait la voix d'Akaoui. C'est le nom secret de son frère, ce frère qu'il a cherché si longtemps. Abba, nous avons trouvé l'océan.

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