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Notre dame de fer

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Sailormoon

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Certains tournent le dos à leur passé, moi, en ce qui me concerne, c'est à l'avenir que je tourne le dos. J'ai une bonne excuse, me direz-vous, mes pieds sont en fonte et fixés solidement à un socle de granit.

Je m'appelle Marie, mais aussi Maria, Notre Dame d'Hayange, je mesure 21 mètres, je pèse 6500 kilos et j'ai vu le jour en 1903, un beau bébé,n'est-ce pas ? Mon élévation, je la dois à une dame de la bonne société, qui souhaitait sans doute s'en remettre à moi pour veiller sur elle, sur ses enfants et sur ce petit bout de terre.

Je suis née dans les forges de cette vallée, et l'eau de l'unique ruisseau qui serpente celle-ci m'a bercée, protégée et baptisée. Je suis la protectrice de ce coin de Lorraine, de cette vallée des anges.

Le nom des villes est trompeur : on souhaiterait y trouver des chérubins, mais on y trouvait des galériens, des travailleurs de Vulcain, des forgerons de l'enfer, des homme-taupes qui remontaient à la surface des pierres pour les non-initiés, de l'or en barre pour ces travailleurs acharnés que d'autres transformaient en feu, en ruisseau incandescent, avant d'en faire de l'acier. La Fensch, c'était le laboratoire des apprentis alchimistes, où on faisait de la



minette, drôle de nom pour un minéral, de la fonte, de l'aluminium. Je me disais parfois que la dame de Fer, la Tour Eiffel, avait peut-être deux ou trois boulons manufacturés à Knutange ou Florange..

Quand je suis venue au monde, ici, on parlait allemand, platt, français, italien, polonais. Maintenant, le vent souffle dans les rues désertes, comme dans les vieux westerns, c'est la vallée de la rouille. La Rust Belt française. On dit la Lorraine froide, la vallée des anges sans âme, indifférente, remplie de désolation...

Je recueillais les prières, les ex-voto, les recommandations mais aussi j'étais témoin de la colère d'une mère, du désarroi d'une épouse, du chagrin d'un enfant.
On montait en procession me voir, et je pouvais constater que la foule était de plus en plus nombreuse, que la ville à mes pieds prenait ses aises et que j'avais comme voisins des monstres d'acier un peu bruyants, malodorants et qui concentraient toute l'attention. Une marée humaine s'activait à leurs pieds, j'étais un peu jalouse, mais grâce à eux, les gens vivaient et pouvaient faire vivre leurs familles. Je recevais leur visite le dimanche, ils montaient me voir puis se promenaient, pique-niquaient ou se bécotaient dans les champs auxquels je tourne le dos. Je ne suis pas dupe, vous savez...On y voit la vallée de la Moselle et quelques vantards, avec un peu d'imagination et beaucoup de tchatche, y voient le Luxembourg.

Chaque ville, chaque quartier avait sa région, sa langue ; Algrange, le quartier nègre où contrairement à ce qu'on pouvait croire, c'était les italiens des pouilles qui étaient regroupés, parqués , là.
Quartier Sainte Barbe ? Les polonais qui ramenaient dans leurs bagages un peu de magie slave. A la cité Gargan, Hayange, ils ont fait encore mieux, les mineurs et ouvriers en bas de la rue, les employés en haut dans la « côte des riches »et le Directeur de la mine où habitaient la plupart des ouvriers, en face de l'entrée, comme ça il pointait les retardataires, en tortillant sa moustache en guidon de vélo, debout sur le perron de la porte d'entrée, son café à la main

J 'entendais le gueulard appeler les ouvriers comme un prêtre appelle ses ouailles, des milliers de fourmis rejoignant la fourmilière et la ville bourdonnait d'activité.Imaginez un cheval au galop franchir les portiers de l'usine, au rythme des feux continus. Tous ces ouvriers, ces hommes dans la force de l'âge pressés de travailler, pressés également de retrouver la lumière du jour et la chaleur humaine de leurs foyers, celle des troquets et autres bowlings où partait en fumée une partie de leur salaire. Je devinais la coulée continue, ce ruisseau de lave qui serpentait entre les hangars et les usines.

Le maître des forges veillait sur ce petit monde. De la naissance, voir avant, jusqu'à la mort, chaque habitant avait, tôt au tard, affaires à lui ou à sa famille. Les hôpitaux ? Son œuvre. Les écoles ? Aussi. Le lycée sur l'autre versant ? Encore lui . Votre maison ? Il vous l'attribuait et si votre tête lui revenait pas, il pouvait vous la reprendre aussi sec. Grâce à lui, beaucoup de gosses ont pu partir en vacances en colonie ou ont eu des cadeaux à Noël, et les clubs sportifs ont fleuris aussi. L'orchestre qui sévissait lors du bal où se formait beaucoup de couples ? Il avait payé les instruments, les cours de musique aux bonhommes qui le composaient . Oui, jusque dans la vie privée, il intervenait.
Il se comportait en « bon père de famille », les mauvaises langues diront que ça ressemblait presque à de l'esclavagisme, quand à moi, je pense qu'il se prenait pour Dieu le père, le maître des forge . Il vivait dans un château, et dans chaque vallée où il sévissait, il en avait un, voire deux. Brouchetière, Hayange...D'ailleurs, dans l'église, il y a des vitraux le représentant, lui et sa famille et dans le cimetière, le mausolée familial est le plus grand. Même dans la mort, on savait qui était le patron.

Il y avait les ingénieurs et les directeurs de mines qui faisaient aussi la compétition, celui qui aurait la plus belle maison. Et les ouvriers ?

Les ouvriers eux vivaient en périphérie, dans les cités, toutes identiques, pas une tête qui dépasse ! Maison qui devait toujours être fleurie et propre, les trottoirs déneigés et balayés. La mission du matin pour beaucoup de femmes étaient de nettoyer le bord des fenêtres le matin, les usines avaient craché leurs bouffées de havane durant la nuit, il restait de la cendre par endroits.

Le patron était intransigeant là-dessus. Les logis et les mômes devaient être bien tenus. C'était la règle. Tout était fait pour le bien-être des ouvriers, il fallait les fidéliser, et en attirer de nouveau.

Les guerres... Certains vous diront qu'on a été patriote jusqu'au bout, qu'on a résisté à la langue allemande. D'autre vous diront que des petits villages de 400 habitants avant la première guerre mondiale comme Algrange qui a vu sa population croître, croître jusqu'à dépasser Hayange, sa voisine. Le surnom de ce patelin ? La « kleine Berlin »,la plupart de sa population venait d'outre Rhin.
On a eu les déplacés, les déportés, les fusillés, mais en 1945, on n'a pas trop su quoi mettre sur les monuments aux morts : Mort pour la France ? Mort « Malgré Nous » et surtout « malgré eux » ?Mort pour l'ego d'un fou furieux ? Mort parce que l'Histoire en avait décidé ainsi ? Les forges et les usines ont continué à tourner, certes au ralenti, mais elles ont produit, les chefs et les commanditaires
changeaient en période de conflit, le résultat était le même, la lave d'acier coulait toujours, même quand les raids aériens bombardaient les positions ennemies. Au cœur du cyclone, les mouvements de l'Histoire n'ont pas trop ébranlé mon socle. On a réglé le problème sur les monuments aux morts « à nos enfants ». Peu importe leurs origines, l'uniforme qu'ils portaient, après tout, ils avaient tous comme point commun un père, une mère, une famille, une communauté pour les pleurer.

Laissons ces moments douloureux et intéressons-nous à la période faste, la chevauchée vers l'or.

Les mines et les usines dévoraient les hommes comme de vraies ogresses, il fallait sans cesse de la main d'oeuvre nouvelle, jeune de préférence et il fallait les inciter à venir, un cadre de vie idéal, bien propre. Il y avait des films de propagande, des pubs pour ce nouveau Far-west dans l'Est de la France, on promettait l'aventure, l'Eldorado, vous serez les nouveaux héros, disait-on aux candidats. « La France est à reconstruire et grâce à vous, nous y arriverons ! » De belles envolées lyriques, la main sur le cœur, à promettre des jours meilleurs et des lendemains qui chantent...

Ils sont arrivés. De Belgique, de Pologne, d'Italie, et plus tard des pays du Maghreb. Les poings dans les poches et les semelles de vent. Le désir farouche d'offrir à leur famille des jours meilleurs et de construire un monde plus
juste pour leur progéniture. D'ailleurs, ils venaient seuls. Ceux qui étaient célibataires ne devaient pas le rester longtemps, le célibat était très mal vu, les autres, dès qu'ils le pouvaient, faisaient venir femme et enfants, restés au pays. Ils ramenaient dans leurs bagages leurs fêtes, leurs cuisines, leurs légendes. La Befana fermait le cortège de Saint Nicolas, Sainte Barbe, le Père Noël et des Rois Mages, heureux étaient les enfants de la vallée de la Fensch au mois de décembre !

Les loupiotes multicolores traversaient les rues, une bonne odeur de vin chaud et de marrons remontait jusqu'à moi .Et les chants, les défilés, les fêtes qui résonnaient jusqu'en haut de la colline...Tout était prétexte à rire et à chanter.
Et dans les équipes de travail ? C'était de bonne guerre qu'on se charriait, qu'on se foutait de la gueule du chef d'équipe ou du porion quand Monsieur se prenait trop au sérieux. Au fond ? On partageait tout : les rires,les casse-croûtes, les joies, les peines, les galères, les grèves... « Solidarité ! Solidarité ! » criaient les camarades du syndicat que beaucoup écoutaient religieusement, le mégot incandescent collé à leurs lèvres.

Et les jours de Sainte Barbe où dès le petit matin, on tirait au canon en forêt, trois coups, le signal. Les gamins descendaient le casse-croûte aux hommes-taupe, au fond de leurs tanière, dans la moiteur du ventre de la terre, c'était le seul jour de l'année où ils avaient le droit de le faire, et on fêtait, toute la journée...
La messe, le cortège avec les couples d'honneur, un pour chaque puit, les aubades, les musiciens pas toujours très frais, la knack remise à la fin du défilé accompagnée d'œufs durs et d'un coup de gnôle, avec le bal qui suivait, les couples qui se formaient et le cortège de naissances neuf mois plus tard... Des étoiles brillaient dans les yeux des bonshommes, fiers et heureux et ils se réveillaient avec de bons maux de têtes le lendemain .

Mon horizon était l'orée de la forêt, qui alimenta longtemps les feux des hauts-fourneaux, avant la Révolution Industrielle, avant même ma naissance... Puis, j'ai eu comme voisin d'en face un pont supportant une autoroute, le vis-à-vis n'était pas agréable mais j'avais de nouveaux admirateurs, les mômes entassés à l'arrière des voitures qui me faisaient coucou en passant. Les chauffeurs de camions aussi m'adressent une prière pour les protéger sur ce chemin qui relie leurs pays à l'autre bout de l'Europe, au Nord. A mes pieds, ma vieille complice, la gare et ces toiles d'araignée qu'elle tisse à travers la vallée et au delà. Certaines voies ne mènent plus à rien et elle aussi est nostalgique de l'âge d'or. Maintenant, c'est les frontaliers qui la fréquentent, les trains de fret ne font plus que de la traverser...
J'ai cru que ça allait durer jusqu'à la fin des temps, cet état de grâce. On reconnaît le bonheur au bruit qu'il fait en claquant la porte...
J'ai baissé ma garde, envoûtée par le bruit du marché du jeudi matin, du gueulard et des cloches de l'église au centre de la ville.
Je me suis réveillée au bruit des sirènes, au bruit des klaxons. Quelque chose à revendiquer ? Ils bloquaient tout, les rideaux des boutiques et des magasins se baissaient et la vallée sombrait dans l'ambiance électrique, le cul assis sur une poudrière, prête à exploser. Il y avait de quoi faire pêter toutes les vitres de la vallée, rien qu'avec ce qui servaient à ouvrir de nouvelles voies au fond, ce n'est pas pour rien que Sainte Barbe état honorée, que dis-je, vénérée ici-bas !

Ils ont combattu, mes hommes-taupes, mes travailleurs de Vulcain, mes forgerons de l'enfer. Ils y ont cru, se sont acharnés pour que le fleuve qui alimentait leur usine ne s'éteigne pas, que le fer qui coulait ardent comme le sang dans leurs veine ne refroidisse pas.
N'empêche que l'argent ne fait pas le bonheur, surtout quand il ne s'agit pas du leur. On leur a dit que là-bas, dans des pays très lointains, ces pays dont le nom résonne avec soleil, plage, exotisme ou voyage, les usines tournaient aussi bien, et pour beaucoup moins cher et que même avec les frais d'importation, le produit fini coûtait toujours moins cher que le leur. La minette ? Elle valait rien, la minette, elle ne valait même pas le coût d'être arrachée à la terre, d'être remontée au jour. Et l'acier ? Mieux ailleurs pour beaucoup moins cher. Surtout moins cher. On aurait dit un vieux maquereau qui congédiait sa plus ancienne courtisane. Je représente peut-être la pureté mais je ne peux pas rester de marbre face à une telle...Les mots me manquent.
On leur a fait comprendre qu'au nom de la productivité et du capitalisme, il valait mieux leur arracher le cœur, ce nectar brûlant qui faisait battre la vallée.

On leur parla de tourisme, de culture. Des films y furent tournés, d'ailleurs, j'ai retrouvé une nouvelle beauté grâce à une star d'un de ces films, fils de sculpteur et amoureux de mes courbes laissées un peu à l'abandon. Il signa un chèque, lança une souscription et je fus restaurée. Partie pour 100 ans de plus, ma bonne dame !

Ils ont été vicelards, là-haut, ils s'y sont pris à plusieurs fois, il les ont eus à l'usure. Les mines ont fermé, une à une. Ces mangeuses d'homme ont avalé les machines, restées au fond puis ont été noyées. Vengeance ? Dur traitement pour cette mère nourricière, qui a accepté d'être transformée en gruyère, avec des galeries qui lui serpente les flancs, comme les plaies du Christ.

Puis les usines. Dynamitées les tours, rasés les hangars, et dans un nuage de fumée je voyais disparaître un siècle d'histoire. Je voulais leur crier « mais comment allez-vous vivre maintenant ? » et sur ces champs de ruines poussait
pas grand chose, parfois un centre commercial mais souvent des mauvaises herbes arrosées au désespoir...

Un jour, sonna le glas.
Mes voisins d'infortune ont planté des lettres géantes, comme à Hollywood. Ce n'était pas les lettres qui composaient le nom de cette ville, mais un cri de désespoir. SOS. On les voyait de l'autoroute et ces trois lettres dérisoires ont fleuri dans les médias. La source va se tarir. SOS. La vallée se meurt et sans les hauts-fourneaux, les deux derniers debout, encore vaillants, le grand et beau livre d'Histoire va se refermer.
Oubliés les mariages heureux, les kermesses, les rues animées et bruyantes, les quartiers bien entretenus aux maisons fleuries, oubliés, balayés, comme un rêve devenu inaccessible. Le O se fit la malle, poussé à l'aventure par un vent un peu taquin qui lui promit un peu d'aventure, en contrebas, au bas de la côte où jadis, il y poussait des vignes pour en tirer une mauvaise piquette, destinée à rincer les gosiers des ouvriers. On retira les deux S. S S, ça faisait un peu mauvais genre, dans la scène finale du film.

La suie, la poussière. Notre Dame de Sion, ma petite sœur jumelle, n'a pas ce souci, mais pour tout l'or du monde, je souhaiterai ressentir ça de nouveau. Les cris des corbeaux aussi me manquent. Ils nichaient au niveau
des hauts-fourneaux, je les entendais le soir rejoindre le bercail et le matin échanger leurs places avec les ouvriers de poste de jour. Où sont partis les corbeaux ? Je l'ignore.

Par contre, je vois tous les matins et tous les soirs la noria des véhicules quitter ma belle vallée, y laisser les vieux et les enfants pour aller gagner leur croûte dans le nouvel Eldorado, pays de cocagne, auquel je tourne le dos. Je veille encore sur mes compagnons d'infortune, j'ai été érigée pour cela. J'aurais voulu être un gollum, un monstre de glaise pour pouvoir manifester à leurs côtés mais aujourd'hui, je me sens seule, en haut de ma colline. Ils sont partis ailleurs, mes guerriers de métal, le feu sacré qui coulaient dans leurs veines s'est éteint, petite flamme vacillarde de temps en temps, quand ils évoquent les temps anciens.

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