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Notre bus

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Colya

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Sera-t-elle là ? Elle commence à quelle heure ce matin ? 8h, c’est théoriquement le début des cours aux collèges ? C’était un de ses matins d’hiver, le froid s’était installé. Le bus roule jusqu’au prochain arrêt. Quelques centaines de mètres séparent le sien du mien. Enfin il arrive et s’immobilise. Je suis debout, me tenant à la barre, les yeux rivés sur les fenêtres, scrutant le trottoir. Les voyageurs s’apprêtent à monter. Elle est là ce matin, avec son manteau d’hiver bleu marine, la petite fille blonde que j’attendais.
Depuis cette rentrée de septembre nous avons souvent pris le bus ensemble le matin, le soir c’est plus difficile, nos heures de sorties ne correspondaient pas. Mais je me souviens une rare fois, le soir, être descendu à son arrêt alors qu’habituellement je descendais au suivant, je voulais marcher prêt d’elle, pour ressentir sa présence le plus longtemps possible. Puis elle entrait dans son immeuble et moi je continuais jusqu’au mien. Nous habitions le même quartier, la même rue, à 60m l’un de l’autre, je l’ai mesuré bien des décennies plus tard. Pendant les 4 années de collège, on ne se voyait que dans le bus, elle ne me remarquait pas. Puis nos scolarités nous ont éloigné, mais je me souviens avoir pris des chemins plus long, et parcourir une partie de mon ancien trajet, dans l’espoir de la voir. En dehors de ce trajet d’école, malgré que nous vivions tout prêt, l’un de l’autre, nous ne nous sommes jamais vus.
Lorsque l’on a 12 ans peut-on parler d’amour ? Est-ce cela l’amour, attendre avec impatience celle que l’on trouve belle et qui nous plait? Se poser des questions, s’inquiéter presque de ne pas la voir dans ce bus.
Depuis ces années collège, elle est restée gravée dans ma mémoire, enfouie tout au fond de moi. Puis le temps est passé, malgré que je me suis établi, j’ai eu cette petite lueur, qui s’est rallumé avec le grand désir de la retrouver, de savoir comment elle vit et à quoi elle ressemble. Et enfin je me suis décidé à la rechercher. Oh cela n’a pas été simple. Juste un nom et un prénom, c’est tout ce que j’avais. Ce sont les seules informations que m’avait donné une de ses amies qui habitait dans le même immeuble. A notre époque, chanceux que nous sommes, les progrès techniques en terme d’informatique et communication, ont permis de mettre en place des moyens de consulter des réseaux. Alors j’ai commencé à chercher sur des sites spécialisés dédiés à retrouver ses anciens camarades de classe. Je n’avais pas de résultat, j’avais beau taper son nom de famille tout seul, son nom associé à son prénom et rien. Pendant des jours et des jours je cherchais sur différents moteurs de recherche, aucun résultat. Puis un jour je ne sais plus ce que j’ai tapé sur mon clavier, elle est apparue, je l’ai retrouvé, il y avait sa photo en couleur, mais le prénom ne correspondait pas et son nom de famille était un composé de son nom marital et de jeune fille. C’est elle pourtant, je reconnais son visage, malgré que dans ma mémoire je n’avais d’inscris que celui de qu’elle avait à 11 ans. Tous les souvenirs sont remontés à la surface, le bus, les trajets jusqu’au collège, les regards que j’avais pour elle. Qu’elle chance ! Mon cœur jubilait, l’émotion m’envahit et une certaine fierté aussi. Rechercher un être cher en ayant le prénom de Nicole dans la tête au lieu de Monique, et surtout qu’elle chance qu’elle a gardé son nom de jeune fille accolé à son nom de femme mariée.
Alors avant de lui écrire, je pensais aux conséquences que cela pourrait entraîner, à la nouvelle situation que j’allais me créer. Je me disais :
«  Attends toi à trouver une femme mariée, qui a des enfants, et âgée de 55 ans comme toi. Tu ne lui as jamais parlé et elle ne te connait pas, elle ne sait pas qui tu es, tu risques d’être déçu de sa réponse ».
Je pris tout de même mon courage à deux mains, et au bout de quelques jours, je me décidais à la contacter, en la vouvoyant et en lui posant une question simple :
«  Est-ce vous qui alliez au collège Récamier, vêtue d’un manteau bleu marine et qui prenait le bus n°8 à St Clair ?».
Je n’ai pas eu de réponse. Je surveillais ma boite mail plusieurs fois par jour. Je tournais comme un lion en cage, incapable de rester calme. Au bout de deux semaines, je lui reposais la même question.
L’attente est longue, l’angoisse, les interrogations m’ont envahi.
Au bout de quelques jours, je vis apparaître sa réponse avec objet : St Clair.
C’était elle. Elle s’est excusée d’avoir tardé à répondre. Un évènement grave dans sa famille était apparu, elle me disait dans son message, qu’elle m’écrirait plus tard.
J’étais comblé. J’ai retrouvé mon premier amour, j’avais une photo récente d’elle affiché sur mon écran. Elle ne m’a pas repoussé. Elle n’est plus blonde, mais brune. Du coup avec son vrai prénom, j’ai continué les recherches et trouvé les photos de classe de l’époque où nous prenions le bus ensemble. Pas de doute, son visage de collégienne sur les photos, ont conforté celle que j’avais dans ma mémoire. Un bonheur immense en est ressorti.
Je décidais de la laisser tranquille puisqu’un évènement tragique était survenu.
Au bout de plusieurs semaines, je lui ai renvoyé un message, me présentant, exposant ma vie de famille et professionnelle. J’ai fait abstraction des sentiments que j’avais pour elle à l’époque, qui m’ont poussé à faire des recherches. Cela aurait été déplacé, elle venait de perdre son mari.
Depuis ce temps, nous n’avons pas arrêté de nous écrire. Nous avons commencé nos communications par des échanges de chansons à écouter. Nous nous sommes trouvé des goûts communs. Puis la confiance s’est établie entre nous et sommes allés plus loin dans nos échanges, elle avait besoin d’une écoute et d’un soutient suite à son drame. J’ai répondu présent à ses attentes. Et rapidement je lui ai raconté ce qui s’est passé dans notre jeunesse, quand nous allions au collège.
Nous nous sommes donné rendez-vous pour nous rencontrer: C’était la première fois en 45 ans que je la revoyais, et je lui ai parlé, nous nous sommes embrassé. En une seule visite, j’ai réalisé ce qu’en 4 ans de collège je n’ai réussi à faire.
Et depuis nous sommes des amis très proches, avec un regret partagé, nous avons loupé quelque chose ensemble. Elle me l’a dit :
Tu aurais dus me parler dans le bus autrefois.

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