Notre bon plaisir

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Ce texte en forme de conte décalé a particulièrement plu à l'équipe éditoriale pour son côté très imaginatif, mais aussi cette idée

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Des histoires à lire, à écrire, à raconter pour le plaisir des petits, des plus grands... C'est au creux des histoires que se cache la sagesse du monde...

Image de Prix Saint-Valentin - 2018
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Je ne sais plus lequel de nous deux a eu l’idée de la glaise. Un dimanche. Je m’en souviens parfaitement. Ouranos et moi avions coutume de jouer ensemble ces jours-là au lieu de vaquer à nos occupations coutumières.
Près de la mer se trouvait un filon d’argile très pure que nous façonnions en fonction de l’inspiration du moment. Moi, Gaïa, j’avais toujours aimé la terre. L’endroit avait tout pour être un terrain de jeu magnifique. Notre imagination créative était sans limite. Nous n’avions plus grand-chose à faire ensuite pour que nos modèles se mettent à exister. Au gré de nos promenades, nous croisions de nombreuses créatures issues de nos mains. Comme nous les avions animées de notre souffle de vie, nous les avions nommées « animaux ».
Très tôt ce dimanche-là, il flottait dans l’air un parfum d’éternité et je sentais mon amoureux d’humeur joyeuse et poétique. Je connais Ouranos comme si je l’avais fait. C’est un dieu qui a le sens de l’humour et du détail, imbattable, sidérant, jamais décevant, facétieux en diable. Tellement fort et original... Parfait. Sur ce point nous étions très assortis.
Jouer une fois de plus à la pâte à modeler serait jouissif.
Un peu à l’écart pour mieux contempler mon chef-d’œuvre de perfection, j’observais. Mon compagnon consacrait toute son attention à une petite sculpture assez particulière qui m’intriguait au plus haut point. La structure était composée de deux parties indépendantes, reliées en leur centre par un appendice amusant, permettant de les unir et les séparer à loisir. Cela semblait même être le but du jeu. Voilà une idée que j’aurais bien aimé avoir ! Mon cher et tendre fit plusieurs essais. Soudain, dans l’euphorie subite d’une fièvre créatrice, il démarra une production de masse à laquelle j’eus plaisir à me joindre. Quelques paires finirent par nous ressembler.
Parfois les duos étaient de taille semblable, parfaitement ajustés. D’autres fois pas du tout. Petits, minces, potelés, grosses têtes, petits corps, des mains, des pieds, des visages, il faut de tout pour faire un monde... Mon rôle était de veiller à ce qu’on puisse désolidariser les deux parties sans rien casser, tout en permettant un assemblage harmonieux et efficace.
Nous avons joué un très long moment. Le résultat était véritablement impressionnant. Plutôt flatteur. Pour que la glaise puisse sécher un peu et que nos œuvres ne prennent pas de mauvaises formes, nous les avons étalées sur le sable. Côte à côte. Les mâles et les femelles. Nous avions faim et soif, épuisés d’avoir tellement d’imagination ce matin-là. Un retour vers la maison s’imposait. Un peu de repos. Nous étions tout de même dimanche !
Le grand chambardement est arrivé pendant la pause. Nous avions négligé la marée. La mer monta. Notre installation fut emportée par les flots, nos duos désunis par les vagues.
À notre retour, une grande pagaille s’offrit à nos yeux. Éparpillées de toutes parts, nos poupées d’argile perdaient leurs sens, isolées de leur moitié... Certains couples étaient facilement recomposables, d’autres beaucoup moins. Après quelques emboîtements hasardeux, sans résultats probants, il parut évident que beaucoup de temps serait nécessaire à la reconstitution. La mer avait volé nos jouets.
Alors ? La nuit porte conseil. La grande idée est venue à mon complice qui n’en est jamais à court, c’est en partie ce qui fait son charme. Mais celle-ci est tout bonnement géniale, je le confesse. Nous allions leur offrir un petit souffle de vie. Pas trop, tout de même, pour qu’ils restent mortels. Ensuite ? Ils se chargeraient de retrouver leur partie manquante. Une petite centaine d’années devait leur suffire. Pour stopper la production sans cesser totalement le jeu, tant il nous avait amusés, nous avons ensuite mis en place un petit système ingénieux : ils seraient en mesure de se reproduire sans nous. Pour maintenir un peu de piquant nous les avons doués de sentiments. Histoire qu’ils ne soient pas trop dans la facilité tout de même...
Restait à leur donner un nom.
Et voilà... Pfff... Un souffle. Dès le lendemain à l’aube. L’aube de l’humanité.
Le jeu se poursuit depuis. Nous les regardons faire assez souvent. C’est assez plaisant, somme toute, les efforts qu’ils déploient et avec quelle sincérité ils persévèrent. Certains réussissent. Quand ils sont enfin appairés cela semble leur faire tellement plaisir ! On en rirait presque !
Lorsque nous nous ennuyons, nous, les dieux, nous leur donnons un petit coup de pouce. Des chemins qui se croisent, un petit imprévu... Nous les éloignons un peu l’un de l’autre quand ils sont tout près de se retrouver. Une vraie gourmandise. L’homme, franchement, c’est la meilleure invention qu’on ait eue pour s’amuser à perpétuité.
Nous avons tout de même quelques inséparables. Pour l’exemple. Pendant que les autres continuent à chercher. Cela nous repose. Ainsi va notre bon plaisir.

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Un petit mot pour l'auteur ? 9 commentaires

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Philippe Aeschelmann · il y a
Eh bien c'est du joli ! Je vois que l'on s'amuse bien là-haut, et sans culpabilité, puisqu'il nous est possible d'en profiter...
Très bon moment de lecture, merci.
Chipotage de vieux, adepte de la chute : Pourquoi ne pas avoir gardé la révélation "dieux et noms" pour la toute fin du texte ?

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Virginie Ronteix · il y a
Merci pour le commentaire. Je crois que je voulais plutôt axer la chute sur la séparation des paires. La façon que nous avons de chercher notre moitié nous les humains. Mais la piste des noms est aussi intéressante. Ça mériterait une nouvelle écriture. Chiche... à vous !
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Philippe Aeschelmann · il y a
J'ai retrouvé mon vieux texte, bâ il est encore lisible, allez, je le mets en page.
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Virginie Ronteix · il y a
Un petit tour de moto en attendant ?
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Philippe Aeschelmann · il y a
Bâ non, j'aimerais bien, mais ma Bâbr-e Siyâh est à la casse, et mon poignet aussi.
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Philippe Aeschelmann · il y a
C'est gentil, mais j'ai déjà pléthore d'histoires à écrire ! J'ai moi même commis un truc sur la création, en son temps, tiens, je vais le relire pour le publier ici. De tête, c'était Adam qui parlait
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Agnès POUGET · il y a
Merci pour cette découverte extraordinaire et si plaisante à lire. Je suis bien heureuse de cette rencontre.
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Virginie Ronteix · il y a
La glaise... je suis sûre que tu vas être inspirée et nous pondre ces petits personnages....

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