Not Safe For Life

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Le générique de fin défilait sur l’écran de télévision. Le final de la saison ultime de la série qu’ils suivaient assidûment depuis sa sortie venait tout juste de se terminer. Un dénouement pour le moins inattendu, à couper le souffle, dans lequel l’attachant héros se faisait tuer.

Elle se retourna vers Julien, ouvrant déjà la bouche pour commenter ce qu'ils venaient de voir. Mais elle n'eut pas le temps de prononcer un seul mot.
- Tu as vu ça ? Non mais... attends, il faut que j’aille sur Twitter lire ce que les gens ont pensé de ça.
Joignant le geste à la parole, il attrapa son téléphone dans sa poche pour se rendre immédiatement sur les réseaux sociaux.

Car aujourd’hui, on ne pouvait plus s'en passer. Les "appliques", comme disait sa mère, signe révélateur d'une génération perplexe devant ces jeunes qui ne quittaient pas leur portable. "Toujours rivés sur leurs écrans" avaient-ils l’habitude de leur lancer amèrement. Réducteur, et pourtant tellement vrai. Pourquoi ? Parce qu'en 2019, on ne supportait pas l’ennui. Il fallait constamment faire quelque chose, absorber du contenu, ne surtout pas rester inoccupé. Attention, pas inactif, inoccupé. Deux concepts diamétralement opposés.

Chloé, elle, aimait ne rien faire. Elle adorait par-dessus tout laisser son esprit vagabonder, dériver, imaginer, pour qu’enfin au bout de longues minutes elle finisse par se demander comment ses pensées en étaient arrivées là.
Elle saisit son livre de poche qui traînait non loin de là. Contrairement à son petit ami, les personnages de son roman ne la laissaient jamais tomber. Ils l’attendaient, éternellement disponibles, bien en vue sur la table basse. Mais à peine avait-elle lu quelques lignes qu’il l’interrompit pour lui montrer une vidéo de chaton en train de jouer. Trop mignon. Amusant même. Enfin en tout cas, la première fois. Pas quand c’était la huitième vidéo du même genre qu’elle visionnait. Dans la même journée.

Elle aurait tant voulu qu'au lieu de se précipiter sur les réseaux sociaux, il lui demande ce qu'elle avait pensé de la série. Qu'ils entament un débat animé pour défendre leurs avis, s’interrogent : dans quel film cet acteur avait-il déjà joué ? En cherchant la réponse ensemble, dans leurs souvenirs communs, sans la trouver en moins de deux secondes sur internet.
Mais cette époque-là était définitivement révolue. Sans être antiprogressiste, Chloé commençait sérieusement à se lasser de ce mode de vie où la technologie devenait parfois un frein aux relations humaines.

Une bouffée de chaleur l’envahit brusquement. Sans réfléchir, elle se leva et commença à enfiler son blouson.
- Je sors un moment.
- Maintenant ? demanda Julien distraitement.
- Euh oui... Ma montre connectée indique que je n'ai pas fait mes dix mille pas de la journée.
Elle redouta un instant qu'il ne propose de l’accompagner. Histoire de chercher quelques Pokémon ou autres sur le jeu tendance du moment. Mais il resta prostré sur le canapé, captivé par son fil d’actu.
- Je ne serai pas longue.

Elle sortit et sentit l’air frais la vivifier. C’est là qu'elle se rendit compte à quel point elle étouffait l’intérieur, dans ce minuscule studio sans âme qu’ils partageaient.
Il n'y avait pas foule dans la rue à cette heure tardive. Après seulement quelques mètres, elle se sentit frigorifiée, mais se refusait à rentrer aussi rapidement. Rien que d’y penser, son cœur s’accélérait.
Elle brancha ses écouteurs, s'assit sur un banc et sortit son téléphone. Ouvrant une application sur fond d’une Lady Gaga clamant son amour pour Bradley Cooper, elle reprit sa recherche. Un glissement du pouce vers la droite, le mec lui plaisait. Un glissement vers la gauche, elle n’était pas intéressée. Facile non ? Au point où elle en était, elle ne se donnait même plus la peine de lire les descriptions des profils. De toute façon, qu’aurait-elle pu y découvrir ? Ils étaient tous plus insipides les uns que les autres. Se montrer sur une planche de surf pour qu'on admire leurs muscles. Devant le Taj Mahal pour leur amour des voyages. Un selfie dans l’ascenseur en costume cravate. Sans oublier la citation banale pour se donner un genre.
Une vibration lui signala l’arrivée d’un nouveau message. "Pour une nuit ou pour la vie ?" disait-il. Elle ne répondit pas, sans même savoir pourquoi. Elle ignorait elle-même ce qu’elle recherchait sur cette application. L’espoir d'un nouvel amour ? Mais c’était quoi au juste, l’amour ? Et combien de temps cela durait ? Jusqu’à ce que le désir s’étiole, que la tendresse devienne mécanique, l’attachement confortable ? Est-ce qu'on était seul toute sa vie, ou bien était-ce possible de ne faire qu'un avec la personne qu’on avait choisie ?
Elle resserra autour d’elle les pans de son blouson, jetant un regard inquiet aux alentours. Que faisait-elle exactement ici, littéralement en bas de chez elle, exclue volontairement de son propre chez soi dans lequel elle se sentait prisonnière, victime consentante d'un quotidien qui ne la satisfaisait plus ?

Quand elle se décida enfin à rentrer, Julien jouait à la console en hurlant des encouragements (?) à travers son casque et son micro. Elle passa devant lui sans un mot.
Est-ce qu’il existait une application réellement capable de parer à sa solitude ?
Elle s’allongea sur le lit pour essayer de trouver le sommeil, en vain. Quelques heures plus tard, lorsque Julien entra dans la pièce, elle ferma les yeux et se força à adopter une respiration calme pour faire croire qu'elle dormait. Il s’installa à côté d’elle et lui tournant le dos, éteignit la lumière. Peu de temps après, elle entendit son souffle devenir régulier.

Nouvelle vibration, un message du mystérieux inconnu.
- Tu dors ?
Après une légère hésitation, elle pianota silencieusement sur son clavier.
- Non... et toi ?
- Impossible de m’endormir. Je trainerais bien sur Twitter pour me changer les idées, mais je n'ai pas de compte.
- Facebook ?
- Non plus.
- Instagram ? Pinterest ? Snapchat ?
- Désolé de te décevoir, mais je n’utilise rien de tout ça. Je suis à l’ancienne. Première fois que je vais sur une appli de rencontre d’ailleurs.
- Ah ? Mais alors... pour une nuit ou pour la vie ?
- Haha ! Désolé pour cette introduction pas très originale. On m’a conseillé d'écrire ça. En réalité, je cherche juste une bonne compagnie, j’imagine.
- Si tu as du temps à tuer, je peux te conseiller une bonne série.
- Si je n'ai personne avec qui en discuter, ça ne m’intéresse pas vraiment...
Elle sourit.
La conversation dura encore longtemps avant qu'elle ne se décide à lâcher son téléphone.

Le lendemain, elle était partie.


Not safe for work (NSFW ; littéralement « Pas sûr pour le travail ») sont des sigles utilisés dans les réseaux sociaux pour marquer qu’un texte, une image, une vidéo, un son ou un lien contient des éléments jugés particulièrement inappropriés pour un écran de travail, s’agissant généralement de contenu indécent (vulgaire, à caractère sexuel, haineux ou violent)

Not safe for life est purement inventé
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