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Nostalgie salée

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Julia Chevalier

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FINALISTE
Sélection Public

Elle, accro à Snapchat. Lui grand amateur de Fortnite. Eux deux rivés sur l’écran de leur téléphone.
— Vous pourriez pas décrocher un peu de vos écrans !
— Pourquoi faire, on se fait chier ici !
— Ouais ! T’as voulu qu’on vienne, on est venu, mais compte pas sur nous pour faire autre chose !
Moi aussi, je pourrais grogner. Moi aussi, je sais être désagréable. J’ouvre la bouche pour leur envoyer une réplique bien cinglante... Je ne la trouve pas. Je me tais. Je me recroqueville sous mon parasol. Je regarde ma plage.

J’y venais avec mes parents, petite. Une grande plage sauvage. Peu de touristes, même l’été. L’accès n’y était pas aisé, il fallait marcher pour y accéder. Maman dépliait les serviettes. Papa plantait le parasol. Mes frères partaient à la chasse aux crabes dans les rochers et moi, je m’installais sous le parasol. Sur les genoux de ma mère, j’écoutais sa voix chaude et rassurante me lire le destin tragique de la petite sirène. J’ânonnais laborieusement mais passionnément Martine à la mer. À bord du Nautilus, aux côtés d’Aronnax et du Capitaine Némo, je voguais aux confins des océans. Je frissonnais d’horreur malgré le soleil, mais ne pouvait m’empêcher de dévorer Les dents de la mer.

C’est sur cette plage que j’ai rencontré Steph. Je lisais Les liaisons dangereuses, enfin, je faisais semblant de lire. Depuis que j’avais surpris, au détour d’un paragraphe, le regard de mon voisin de parasol, les aventures épistolaires de la marquise de Merteuil et du vicomte de Valmont n’avaient plus beaucoup de saveurs. Je regarde l’homme, maintenant bedonnant, assis à mes côtés, lisant son journal de la première à la dernière ligne, sans lever les yeux. Un avion pourrait s’écraser sur la plage, il ne s’en apercevrait pas. Oublié le flirt sous le parasol de ce jeune parisien en vacances. Moi, ma peau halée aimait le soleil. Lui, le teint blafard, cachait sa timidité sous des couches d’écran total. Il en a mis du temps pour quitter son parasol et venir me parler.

Nous sommes revenus sur ma plage, chaque été. Steph, lui, aurait aimé découvrir d’autres plages, en Guadeloupe, à Tahiti... mais j’ai peur de l’avion. Et puis, cette plage de Bretagne était mon repère, mon port d’attache. Ballottée pendant onze mois par les perturbations professionnelles, cette plage était pour moi le phare des navigateurs perdus dans la tempête. Une balise pour supporter le quotidien frénétique de la capitale où j’avais rejoint Steph. Et plus prosaïquement, parce que la maison familiale se trouvait à quelques mètres de la plage et que nous n’avions pas les moyens de nous offrir des vacances à l’hôtel. Je faisais une provision de bouquins dans ma valise entre les paréos, maillots de bains et autres accessoires. Des livres de poche, qui ne craignent ni le sable ni les projections d’eau salée, ni les pages cornées. De longues journées allongée sur le sable à ne rien faire à part lire. Lire et se rafraîchir dans les vagues de l’océan. Se réchauffer au soleil. Lire. Plonger une heure, une journée, une vie dans un livre. Retrouver Irving, Vargas ou Pennac. Lire.

Lorsque Kiara et Alexandre sont nés, nous avons continué à venir sur cette plage, pour nos vacances familiales. Nous avions acheté un grand parasol rouge avec des étoiles jaunes ; pour protéger les enfants du soleil, pour qu’ils le reconnaissent parmi tous les autres parasols qui avaient fleuris sur ma plage, depuis qu’ils avaient aménagé un parking juste derrière. Kiara et Alexandre avaient six mois la première fois. Nous n’étions pas passés inaperçus. Des jumeaux, ça génère une certaine fascination, ça attire le compliment dégoulinant : « Qu’ils sont migonnnnns ! » Je jette un rapide coup d’œil vers mes deux ados. Mine renfrognée, mine concentrée sur leur doudou électronique. Le temps est passé si vite.

Oubliées nos siestes à quatre sous le parasol. On les installait côte à côte entre nous deux. Je les regardais s’endormir, les enfants et le père. Je sortais délicatement La forêt des ombres. Je l’ouvrais à la même page cornée depuis le début des vacances et en plein huis-clos terrifiant, je piquais du nez. Les nuits de la première année de mes deux petits amours, et par conséquent mes nuits, étaient... comment dire... quelque peu entrecoupées de pleurs, de hurlements, de cauchemars.

L’été suivant, Kiara et Alexandre marchaient. J’avais pensé qu’un recueil de nouvelles d’Annie Saumont serait le livre adapté pour une mère de famille en vacances. Une petite nouvelle et hop, on emmène les petits monstres sur le bateau gonflable. Une petite nouvelle et hop, on sort la compote et le petit Lu. Ça ne s’est pas vraiment passé comme je l’avais espéré. « Non, Kiara, ne mange pas le sable ! Attention, Alexandre, tu vas tomber ! Et voilà, t’es tombé ! Non, ne hurle pas, maman va te faire le bisou magique. Kiara, ne marche pas sur la serviette du Monsieur ! Ne jette pas ce caillou, Alexandre ! Arrêtez de vous battre !!! »

— C’est quand qu’on se tire ?
Un grognement à peine articulé et il a déjà replongé dans son jeu de zombies en m’oubliant. Les doigts de sa sœur pianotent à une vitesse vertigineuse des mots qui ne me sont plus destinés.

Oubliés les mots d’amour écrits dans le sable. « Maman je t’ème. Maman tu ai la plu bele. » Même Roméo n’en avait pas écrits d’aussi beaux à Juliette.
Oubliés les châteaux de sable ! « Maman, les remparts s’écroulent ! Tu viens nous aider ! Une minute mes chéris. » Encore quelques lignes, encore quelques mots. « Mamannnn ! Tu viens ! » Je posais à regret Les déferlantes et je construisais des châteaux avec des créneaux, des tunnels, des mâchicoulis, des oubliettes à faire pâlir les bâtisseurs du Moyen Âge. Je ne sais combien de tonnes de sable j’ai retournées, déplacées, tamisées, mais je sais que je n’ai pas terminé la lecture du roman de Claudie Gallay.
Oubliée l’épreuve du « crémage » : « C’est froid ! Aie j’en ai plein les yeux ! Arrête de bouger dans tous les sens ! »
Oubliés les ensablements pour leur faire plaisir, parce que, quand même, ça gratte le sable dans le maillot. Mais papa, lui, n’aimait pas ça.
Oubliés les gâteaux de sable et le thé d’eau de mer, préparés avec amour par deux petits anges qui adoraient encore leur maman. Inconfortablement installée sur une serviette maculée d’empreintes de pieds sablés, je sirotais ma tasse, poussais des gloussements de félicitations : « Hmmmm ! Mais ce gâteau est dé-li-cieux ! Je dirais même mieux! Il est SU-CCU-LENT ! »
Oubliées les tentes construites avec une pelle, un râteau et des serviettes de plage accrochées au parasol. Nous étions seuls au monde dans notre cabane, perdue dans la jungle équatoriale ou sur notre radeau, ballotté au milieu de l’océan.
Oubliées les séances d’époussetage des doigts de pieds un par un et entre les doigts de pieds avant de remettre les chaussures pour quitter la plage.

Une succession d’étés, de souvenirs... de romans emportés entre deux serviettes, commencés mais jamais terminés.

Aujourd’hui, je suis seule. Oubliée sous le parasol par deux ados et un mari qui préfère les nouvelles du monde aux miennes. Je regarde autour de moi. Je m’ennuie. Et si... Mais oui, bien sûr. C’est le moment ou jamais ! Je farfouille dans le sac de plage. Je le vide. Je le repose dépitée. « Et merde ! J’ai oublié mon livre à la maison. »

PRIX

Image de Printemps 2019

Finaliste

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CLASSEMENT Nouvelles

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François B. · il y a
On s'identifie comme parent, mais on se reconnaît aussi comme enfant. Merci pour ce bon moment
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Viviane Claire · il y a
mes voix avec plaisir à nouveau
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Marc D'ARMONT · il y a
On se retrouve sur beaucoup de points dans cette nostalgie salée, y compris dans le rôle du mari qui lit le journal sur la plage, mais pas si bedonnant que ça. Mes trois voix.
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Marie Guzman · il y a
la maman que je suis s'est laissée porter par la nostalgie des petits pieds dans le sable
une belle page pour les regrets mais oups j'ai tout le temps de lire et d'écrire maintenant
jusqu'à maman j'attends un bébé

j'ai aimé votre texte pour tout ce qu'il m'a apporté d'émotions

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Artvic · il y a
Mes 5 voix , bonne Finale à vous.
'Sur un air de rock ' je vous invite sur ma page.

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Julia Chevalier · il y a
Merci pour votre soutien
Je suis déjà allée écouter et soutenir votre air de Rock. Bonne finale

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MCV · il y a
Quelle bonne surprise! Bien enlevé, débordant d'émotions à demi mot jusqu'à la chute marrante... J'admire. Et je vote.
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Julia Chevalier · il y a
Merci beaucoup pour votre commentaire qui m’émeut tout comme votre texte sur vos parents
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Paul Blanchet · il y a
Incroyable. Tous simplement magnifique. Comment peut-on exprimer autant de sentiments, de sensations dans une histoire simple ? La nostalgie du temps passé, tous le monde connais cela ; Mais vous très chère Julia Chevalier, vous avez réussi à nous le montrer par écrit. Bravos à vous. Bonne chance pour la suite.
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Julia Chevalier · il y a
je vous remercie pour votre commentaire élogieux qui me touche. A bientôt sur votre page
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Cathy Grejacz · il y a
Je revote car j’ai aimé
Bonne route!
À bientôt peut-être sur ma page

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Julia Chevalier · il y a
Merci beaucoup
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coquelicot · il y a
mes voix pour la nostalgie du temps passé, où nos enfants n'avaient besoin que de nous. N'aimaient que nous.... Coquelicot, également en finale
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Julia Chevalier · il y a
Merci Coquelicot
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Ginette Vijaya · il y a
C'est le temps qui a passé ou c'est le vent qui a tout repoussé ?
Un petit bijou de tristesse .
Je vous souhaite une bonne finale .

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Julia Chevalier · il y a
Je vous remercie pour votre commentaire et votre soutien Ginette
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