3
min
Image de Pierre Béhel

Pierre Béhel

12 lectures

0

Il avait encore un peu de mal à s’y faire. Mais l’odeur de la rigole d’eau usée, qui coupait la rue au milieu, ne le dérangeait presque plus. Cet égout à ciel ouvert était l’élément le plus répugnant de cette époque par ailleurs absolument répugnante. Du moins c’était son avis. Le plus désagréable restait cependant de devoir marcher vers le centre de la rue lorsqu’il fallait laisser passer quelqu’un se tenant « sur le haut du pavé ». Il demeurait parfois un peu sujet à des accès brusques de nostalgie d’un temps où cette expression n’était que figurée.
L’hygiène était partout lamentable. Pas une bouche ne semblait pouvoir exister sans qu’il y manqua au moins deux ou trois dents et qu’une haleine fétide ne s’en échappât à chaque fois qu’elle s’ouvrait. Les odeurs des corps, de même, le répugnaient.

Malgré tout, c’était ici et à cette époque là qu’il avait choisi, une nouvelle fois, de venir. Il venait pour s’encanailler. Il venait ressentir l’effet euphorisant de cette crasse qui brisait toute son éducation, tous ses préceptes de bonnes mœurs. Il venait chier sur les bonnes mœurs.
La rue était répugnante, les gens qu’il croisait étaient répugnants, l’endroit où il allait était répugnant. Mais elle, elle ne l’était pas. Elle était à la fois le charme qu’il voulait et la douceur d’une jeune femme à la douce odeur de lait et de composition florale subtile.
Contrairement au début de ses pérégrinations, désormais, il ne s’attardait plus dans cette ville à cette époque. Il venait, apparaissant dans un endroit discret. Il faisait ce qu’il avait à faire. Et puis il repartait du même endroit. Le service de police temporelle commençait à le regarder de travers mais, jusqu’à présent, ne s’était pas opposé à ses voyages.
Le plus difficile, finalement, c’était de bien cacher le chronokine. Ces abrutis de fonctionnaires formalistes de la police temporelle veillait que tous ses papiers fussent bien correctement remplis mais ils n’avaient pas eu l’idée d’exiger que les chronokines pussent prendre la forme d’autre chose qu’une montre. Aux époques où les montres n’existaient pas, il fallait donc s’en servir comme d’un bijou. Et lorsqu’un homme n’était pas sensé avoir un bijou, eh bien, il fallait le cacher.
S’il ne revenait pas, la police temporelle saurait le retrouver : avant tout voyage, on implante dans chacune des poitrines des chrononautes un émetteur permettant de le localiser. De temps en temps, il arrivait qu’il fut nécessaire de porter secours à quelque touriste menacé du bûcher pour prophéties diaboliques et diverses autres incriminations. Ces imprudents ne parviendraient plus jamais à obtenir un permis de voyager dans le temps.
Du coup, il ne restait que des gens sérieux et prudents.
Il dut s’écarter au plus vite : une mégère venait de jeter le contenu de son pot de chambre par sa fenêtre du troisième étage. Il avait failli tout prendre sur la tête. Certains gamins avaient failli rire. Tous les autres avaient détourné la tête. Tous sentaient que cet homme qui marchait au milieu d’eux, habillé avec de belles étoffes, n’était pas n’importe qui.
Inutile de risquer des ennuis en se moquant d’un homme de qualité.

***

La distance entre l’endroit d’émergence et la sorte d’hôtel où il se rendait était assez importante pour qui n’avait plus l’habitude de marcher. Enfin, il y parvint. La lanterne rouge était allumée et les volets clos : l’endroit était ouvert.
Il poussa la porte et entra.
La propriétaire des lieux se précipita vers lui en faisant assaut d’amabilités à l’égard de l’un de ses meilleurs clients. Il résista à l’envie de vomir à la vue de cette grosse bonne femme à qui il manquait une dizaine de dents et dont les rides devaient bien contenir quelques tonnes de substances nauséabondes.
Il sortit une pièce d’or, comme d’habitude, et la jeta en l’air vers la grosse femme, la maintenant ainsi à bonne distance. Elle était toujours aussi habile pour attraper quelque chose précieuse au vol. La pièce ne tinta nulle part mais fut absorbée par les deux mains qui s’étaient refermées sur elle. La tenancière sourit, s’inclina avec déférence et montra d’un large geste bien ample le salon.
Dans la pièce, cinq divans étaient rassemblés en cercle. L’un était vide mais les quatre autres contenaient chacun une fille aux tenues étonnantes pour l’époque, par leur impudeur. Selon les critères autochtones, elles étaient presque nues. A une autre époque, elles auraient simplement mis une tenue d’été. Et sans compter que les plis des vêtements étaient amples. Rien de collant, de moulant ou mettant délicatement en valeur quelque charme. Non, c’était du charme à l’état brut.
C’était ça qu’il venait chercher.
Toutes les filles s’étaient tournées vers le visiteur en souriant. Mais, désormais, toutes savaient ce qu’il allait faire, comme à chaque fois. Toutes se rallongèrent avec langueur dans leur divan, sauf une. Elle trépignait d’impatience, souriant plus que de raison.
Il fit le geste attendu. Elle se leva et vint le rejoindre. Elle lui prit la main et l’emmena à l’étage, dans une chambre contiguë à celle d’une de ses consoeurs, celle qui manquait en bas, et qui sortait précisément à cet instant, raccompagnant quelque bourgeois abruti par l’alcool d’un mauvais vin. Elle referma la porte.
« Je vous attendais, Monseigneur... J’aime ce métier plus que tout au monde, comme je vous l’ai dit. J’aime les hommes rustauds tels qu’on les trouve ici. Mais j’aime votre compagnie plus que tout. J’aime ce charme discret, votre propreté impeccable, votre douce odeur, la souplesse de vos mains... J’aimerais tant que vous m’emmeniez, quelquefois... »
Il rougit un peu mais continuait de se déshabiller. Il lui avait déjà dit à quel point il aimait sa peau de pêche qui la rendait si différente de ses consoeurs.
Mais, alors qu’il posait son vêtement sur une chaise, quelque chose ne parvint pas à rester dans la poche et tomba lourdement sur le parquet avant de rouler sous le lit. Elle fut prompte à vouloir rendre service et se précipita pour retrouver l’objet à tâtons. Il était blême, sachant bien ce qui était tombé. La fille le ressortit de sous le lit et le regarda avec une grande surprise.
« C’est... C’est un bijou de famille... » dit-il.
« Un chronokine » répondit-elle doucement alors qu’on sentait des larmes de déception se nouer dans sa gorge.

---
Nouvelle extraite de "Le temps perdu ne l'est pas pour tout le monde" - (c) Pierre Béhel http://www.pierrebehel.com/

Thèmes

Image de Nouvelles
0

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,