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Clément Paquis

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FINALISTE
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Pourquoi on a aimé ?

Une histoire pour tous les amateurs du passé, pour tous les nostalgiques... Avec sa mise en place très originale, ce récit qui jongle entre ...

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Il serait faux de dire d'Eusèbe Lantier qu'il était nostalgique. Certes, à l'instar de bien des personnes nées à la fin des années 70, il se sentait souvent dépassé par l'usage frénétique que les jeunes générations faisaient de tous supports numériques. Il trouvait inquiétante l'agressivité qu'on pouvait observer régulièrement sur les réseaux sociaux et n'avait aucune espèce d'empathie à l'égard de ces sortes de personnages dont la vie consistait à vomir, anonymement, leur aigreur sur tout ce qui venait contrarier leur vision du monde.

Eusèbe avait connu cette période charnière au cours de laquelle l'ancienne génération, celle de ses grands-parents, bien souvent venue au monde sans rien ou avec très peu avait, en un éclair, il lui semblait, passé le flambeau à une descendance qui n'avait jamais vécu ni la guerre, ni les privations, ni l'inconfort. Cette époque qui avait vu naître les premiers micro-ordinateurs destinés au grand public, le minitel et les jeux vidéos, avait existé à cheval entre deux mondes. L'ancien et le nouveau. Lorsque la génération du baby-boom finirait par s'éteindre, il n'y aurait de traces de ce à quoi ressemblait le monde d'avant que dans les archives de l'INA. Mais Eusèbe savait que tout cela était dans l'ordre des choses et que les regrets ne servaient à rien sinon à fabriquer de l'amertume.

La philanthropie n'était pas le domaine d'expertise d'Eusèbe, loin de là. Mais en brillant homme d'affaire, il savait renifler un filon quand il s'en trouvait un pour venir lui chatouiller les narines. Et la nostalgie, plus qu'un filon, représentait bel et bien un segment de marché. Les fabricants de consoles vintages, les vidéastes en rétro-gaming l'avaient bien compris, lorsqu'on vieillit, on souffre de voir sa jeunesse insouciante disparaître à jamais et on se raccroche aux totems de son enfance. Eusèbe connaissait, dans sa sphère proche, au moins vingt personnes dont les logements regorgeaient de références au passé. Téléphones filaires style années 50, téléviseurs à tube cathodique, tourne-disques ornés de boiseries : le passé était à la mode et se montrait particulièrement rentable pour qui savait intelligemment l'exploiter.

C'est ainsi que l'idée de créer Nostalgia était venue à l'esprit d'Eusèbe. Le concept : un parc d'attraction géant, de la taille d'une ville de vingt mille habitants, figée au début du XXème siècle, autour des années 1910, 1920. Costumes d'époque, mœurs de l'époque, ambiance de l'époque et habitudes de l'époque. Il serait permis de fumer dans les cafés et restaurants, la monnaie serait le franc (l'ancien), les cinémas joueraient des œuvres muettes, et la presse papier, unique moyen d'informer à l'époque, relaterait les actualités nationales et mondiales à grand renfort d'illustrations faisant appel aux talents des meilleurs dessinateurs de presse.


La France d'avant. De quoi appâter cette manne que représentaient les nostalgiques de l'ancien temps et autres répétiteurs laconiques de formules du type « c'était mieux avant ». Il avait fallu neuf années à Eusèbe Lantier pour arriver à ses fins, et finir par créer, dans la Meuse, à distance égale de Verdun et Bar-le-duc, le long de la Voie Sacrée, une ville totalement factice et qui évoluait dans une époque ancienne, celle de nos arrière-grands-parents.

Bien intégré au Gotha culturo-mondain, Eusèbe avait ses entrées sur tous les plateaux télés et dans tous les studios de radio afin d'assurer la communication autour de l'ouverture de son parc d'attraction au genre très particulier. Tout cet argent qu'il avait investi, des sommes colossales, des millions d'euros d'emprunt bancaire, des travaux considérables, une ville entière à faire naître, mais aussi (et surtout) des centaines de comédiens et de figurants à rémunérer... Assurément, Eusèbe Lantier représentait une véritable aubaine pour les intermittents du spectacle, mais il espérait surtout rentrer rapidement dans les bonnes grâces de ses créanciers. Tout est, de tout temps, une question d'argent.

De mémoire d'homme d'affaire, on n'avait pas connu succès aussi impressionnant depuis fort longtemps. Même Disneyland (la version américaine) avait été bien loin de susciter cette sorte d'engouement que Nostalgia semblait provoquer chez les milliers de visiteurs qui se pressaient chaque jour à ses portes. Il était formellement défendu de déambuler à l'intérieur de la ville vêtu façon XXIème siècle. Tout visiteur était sommé de préparer, à ses frais, une toilette à la mode des années 10 et de venir se présenter ainsi accoutré à l'entrée du parc. L'objectif était qu'aucun visiteur ne puisse faire la différence entre les comédiens du site et les autres touristes. Caméscopes, smartphones et autres gadgets de notre temps étaient strictement prohibés dans l'enceinte de Nostalgia. L'endroit était autant protégé qu'une installation militaire, mais toutes ces mesures de sécurité ne semblaient pas décourager la masse des touristes qui continuaient d'affluer tous les jours afin de se prêter de bonnes grâces aux exigences qu'avait édictées Eusèbe Lantier pour son parc.


Du reste, Nostalgia représentait un système économique parfaitement autonome. Une fois qu'un client était passé au bureau de change afin de troquer ses devises contre des francs du début du siècle dernier, il lui était permis de rester en ville aussi longtemps que ses économies le lui permettaient. Un jour, une semaine, un mois ? Si vous en aviez les moyens, rien ne vous empêchait de faire durer votre séjour aussi longtemps que voulu. Généralement, et passé l'émerveillement de la découverte du monde d'avant, la plupart des clients, même les plus motivés, demandaient à retourner dans leur univers relativement rapidement. Une poignée de vieux riches savourait son voyage dans ce passé presque familier à raison de plusieurs semaines consécutives, et quelques cas plus rares avaient fait le choix de vivre six mois par an à Nostalgia, séduits par le calme et le civisme rassurant de l'endroit.


La première disparition survint presque deux ans pile après l'ouverture des portes de la ville au grand public. Un homme du nom de Jean Pérat, ouvrier qualifié en mécanique de précision et qui visitait l'endroit pour la seconde fois en compagnie de sa petite famille, s'était tout bonnement volatilisé au beau milieu de Nostalgia. La veille, son épouse et lui-même s'étaient rendus à la représentation d'un chansonnier réputé tandis que leurs enfants étaient pris en charge par une nourrice qui les avait mené voir un spectacle de guignol au centre-ville. Le lendemain, lorsque Christiane Pérat s'était éveillée, la place de son époux dans le lit était vide et froide. L'homme avait disparu.

La seconde disparition fut suivie presque aussitôt d'une troisième, puis d'une quatrième au cours de la même semaine, et Eusèbe Lantier dû faire face à un déferlement de questions de journalistes alors que la police criminelle enquêtait sur le terrain. Y avait-il un assassin dans les rues de Nostalgia ? C'était tout à fait possible, et même si Eusèbe refusait de l'admettre face aux fouineurs de la presse, il n'existait aucune façon d'éviter que des criminels franchissent les portes de la ville, à l'instar de n'importe quel touriste.


Eusèbe connaissait Nostalgia comme le fond de sa poche. C'était sa ville, il l'avait pensée, construite dans sa tête avant même que la première pierre ne soit posée. S'il y avait bien une personne en ce bas monde capable d'y trouver un intrus, c'était forcément lui. Alors, il se rendit chez la couturière du parc qui lui confia un ensemble aux petits oignons. Veston, chapeau mou, pantalon en toile classique, montre à gousset à la poche extérieure du veston, le tout agrémenté d'une magnifique canne à pommeau, Eusèbe pénétra dans Nostalgia vêtu comme n'importe quel client. Comme n'importe lequel des habitants de la ville.


Après une première nuit incognito passée au Palace de France, et sans s'être privé des excellents plats proposés par la carte du restaurant de l'hôtel, Eusèbe débuta son enquête. Toute la journée et jusqu'au soir, il interrogea commerçants et badauds, présentant une photographie noir et blanc, vieillie pour l'occasion, du premier des disparus, Jean Pérat. Et à chaque nouvelle réponse négative se mélangeaient, chez notre détective en herbe, deux sentiments contradictoires, la déception et la fierté. Déception de ne trouver aucune trace de ce fichu client qui risquait fort de coûter cher à l'image de sa ville, mais fierté de se rendre compte à quel point tous les acteurs et figurants de l'endroit jouaient leurs rôles à la perfection.

À l'issue de la troisième journée et alors que, fourbu par une longue investigation, il rentrait à son hôtel, Eusèbe tomba sur une patrouille de police. « La guerre contre l'Allemagne est déclarée, c'est la mobilisation générale ! » lui lança l'un des agents. Quelle réalisme ! pensa Eusèbe en contemplant sa création si parfaite. « Bravo, messieurs ! Vous êtes très bons ! » exulta t-il à l'endroit des forces de l'ordre. Circonspects, les agents s'interrogèrent du regard puis l'un d'eux fini par s'avancer vers celui qui se considérait alors comme le maître des lieux pour lui demander ses papiers militaires. Eusèbe parti dans un grand rire et s'éloigna à petits pas de la patrouille. Il se fit immédiatement ceinturer par cette dernière.

***

L'annexe de Nostalgia était gratuite d'accès. C'était une sorte de musée sur les murs duquel était accrochées des centaines de photographies du début du XXème siècle. Elle avait pour objectif de baigner de potentiels futurs clients dans une ambiance d'époque afin qu'ils se décident à acheter leurs billets. Le petit Jules s'ennuyait à mourir, traîné par sa mère dans les couloirs de l'endroit, il ne parvenait pas à comprendre que l'on puisse ainsi porter de l'intérêt à des gens morts, à une époque ancienne où ni Internet, ni les smartphones, ni la Xbox One n'existaient. Toutes ces photos garnies de mines austères, de types aux longues moustaches et fumant la pipe, de femmes déguisées en Caroline Ingalls, de soldats aux mines fatiguées, prenant la pose au milieu des tranchées, tout cela ne provoquait rien d'autre chez Jules qu'une envie de bailler. Trois jours plus tôt, sa mère lui avait confisqué son téléphone à cause de ses mauvais résultats en maths. Ainsi dépourvu de tout moyen de divertissement numérique, l'enfant regardait défiler les photographies les unes après les autres. Un soldat à moustache, et puis un autre avec une longue barbe, une femme dans une usine, une autre qui s'occupe des vaches de sa ferme, des enfants en culottes courtes qui semblent s'ennuyer au moins autant que Jules, et une photographie du type qui a créé Nostalgia, en uniforme militaire, le visage ravagé par une expression de terreur. « T'as vu maman ? Le monsieur qui a inventé le parc il était aussi à la guerre, il doit être rudement vieux ! » La mère de Jules sourit. Les enfants ont une imagination débordante, ils s'amusent à chercher dans le visage des gens qu'ils voient des ressemblances avec d'autres qu'ils connaissent. Un peu comme lorsque l'on s'amuse à deviner à quoi ressemblent les nuages. Pourtant, si elle avait pris la peine de s'attarder sur cette photographie datant de 1914, elle y aurait sans nul doute reconnu Eusèbe Lantier, encadré par une poignée de poilus parmi lesquels figurait Jean Pérat ainsi que trois autres des récents disparus de Nostalgia.

PRIX

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renee vrillac · il y a
Bravo
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Viviane Claire · il y a
Frisson bien amené ! Je vote pour rester dans le présent ;) Si le suspense vous plait, inviteriez-vous Eusèbe à visiter l' "Hôtel de la plage" ?
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Lafaille · il y a
Mes 4 voix! Je suis en finale aussi, si vous le souhaitez vous pouvez me lire ici : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/jesus-aime-jouer-au-baby-foot
Au plaisir de vous lire

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Zoé.L · il y a
Ah les enfants, il y a toujours une part de vérité dans le flot incessant de paroles qu'ils débitent à la seconde. Il fallait écouter et regarder ce que cet enfant disait à propos de ce cliché...
Une histoire entourée de mystère, bien composée (*****).

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Ginette Vijaya · il y a
C'est un texte original qui donne une note surnaturelle aux évocations du passé . Une construction très fine .
Je vous souhaite bonne chance et une bonne finale .

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Pascal Gos · il y a
une plume élégante. Une histoire bien construite. il ne manque des images .... Je vote.
Clémment, je vous invite à grignoter mon hamburger de Noël qui est en lice pour la final du GP hivers 2019.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-hamburger-de-noel-1

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Jarrié · il y a
De la belle ouvrage. Mes voix.
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Julia Chevalier · il y a
Merci pour ce beau texte
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Julia Chevalier · il y a
frisson garantis
Mertpour ce beau texte

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Josselyne Davy · il y a
BRAVO, rien que mes voix, je n'ai rien en compétition
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