Nos Chérubins

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« Quand on peut se regarder souffrir et raconter ensuite ce qu'on a vu, c'est qu'on est né pour la littérature. » de Edouard Bourdet  [+]

Image de Hiver 2014
« Être différent n'est pas un problème. » 
8h24, Dora et sa voix nasillarde dégueulent leurs bons conseils aux enfants dans la salle commune. Je suis exténuée, la nuit fut courte entre l'otite de Bastien, les cauchemars de Léa et la diarrhée persistante de Timothée. Treize fois levée : farandole de pleurs, de propos décousus et de puanteurs déposées in extremis dans la cuvette des toilettes. Deux semaines que je garde les pilules magiques de Flora dans mon portefeuille en frémissant à chaque passage devant la gendarmerie. Les prendre ou m'en débarrasser ? Comme un goût de ras le bol, mais je n'ai jamais été capable de prendre une décision quelle qu'en soit l'importance. Elles resteront où elles sont pour l'instant.

— Tim veut faire caca Nichou 'teu plaît ! Tim caca 'teu plaît !!

Nichou, c'est moi... C'est leur diminutif pour Natacha.
A en juger par son dandinement ridicule, je suppose que c'est du genre pressé comme commission. Je pose mon café au lait, et je prends le minuscule boulet dans les bras. Je trottine jusqu'aux toilettes et y installe le gamin. Son visage se déforme en une grimace de dégoût, c'est le signal. Une grande bouffée d'oxygène prise à l'extérieur et le voilà essuyé, galopant dans le couloir pour rejoindre ses semblables.
Au centre, depuis l'épidémie, on a une directive claire : ne jamais laisser les enfants seuls entre eux. Jamais !
J'ai du mal à me faire au règlement du centre...

Mon café est froid à présent, je le verse entièrement dans l'évier et les rejoins devant les dessins animés. Le matin, c'est télévision et j'ai la chance d'être de nuit et du matin jusqu'à midi. Après les avoir amenés au réfectoire je peux crier liberté, encore plus ou moins quatre heures à tenir avant de rentrer chez moi.

Je n'aime pas particulièrement les enfants, d'ailleurs je n'en ai pas. Avec l'épidémie, nous avons été des centaines à être réquisitionnés, des femmes pour la plupart mais il arrive de croiser des spécimens masculins dans les couloirs. Cela me choque toujours autant de voir un homme de plus de douze ans ici et pourtant nous avons besoin d'une certaine force virile assez souvent.

Au départ, j'ai cru naïvement que j'avais simplement décroché une proposition de job. Quelque chose que je pouvais refuser. J'ai compris que ce n'était pas le cas quand quatre militaires en tenue ont sonné chez moi, venus pour me conduire au centre dans l'heure. J'ai bon espoir qu'un jour ça aille mieux et que je pourrai retourner à une vie normale, sans grandes responsabilités, mon petit chômage, mes allocs mais surtout sans enfants.

Dans la vraie vie, il n'y en a pas. Ils sont tous en centres. Avant de partir y bosser, j'ai vu un nourrisson contaminé se faire arracher des bras de sa mère par un ambulancier armé d'une matraque, elle s'est battue jusqu'au bout pour le garder avec elle. Il l'a laissée étendue sur l'asphalte, elle ne hurlait même plus. Mes fesses n'ont pas bougé du banc où j'étais clouée, j'ai simplement pensé que c'était mieux pour la famille.

C'était il y a deux ans, maintenant c'est rôdé. Si une femme a le malheur de tomber enceinte il y a deux options qui s'offrent à elle :
Elle peut se faire prescrire une pilule abortive mais elle doit s'acquitter d'une amende pour ne pas avoir été assez vigilante, c'est ce qu'on appelle la solution OMÉGA, qui reprend le nom de ladite pilule.
Ou elle peut toujours garder l'enfant, mais le jour de l'accouchement un émissaire des services « sociaux », car on a conservé le terme, vient récupérer le bébé. Parfois l'enfant présente une contamination intra-utero. En général, lorsque c'est le cas, on remarque aux abords du septième mois qu'il tente de grignoter le cordon ombilical. Les médecins essaient quand même de sauver la mère. Une césarienne est pratiquée, le bébé disparaît. Parfois la mère meurt avec l'enfant, mais elle n'avait qu’à faire plus attention...

Personne ne sait pourquoi ça ne touche que les enfants pour l'instant mais il paraît que des sommes considérables ont été allouées à la recherche scientifique afin de trouver rapidement une solution.

Moi, je suis bien contente d'être née avant tout cela, c'est tout ce que j'en dis. Les symptômes commencent souvent dès cinq ans. Timothée n'a que trois ans mais il en est à sa première manifestation de contaminé : la diarrhée. Les enfants maigrissent considérablement jusqu'à leurs sept ans. A partir de là, ils manifestent une fièvre constante aux alentours de quarante et un degrés. Cela peut durer de six mois à deux ans selon les physionomies. Plusieurs décèdent avant d'atteindre les sept ans et ce n'est pas plus mal car le renouvellement des troupes est constant entre les pouponnières et les centres.

On ne peut pas enterrer les corps, il faut les incinérer en respectant des règles d'hygiène strictes, non seulement dans un souci d'espace mais également pour ne pas risquer les nombreuses infections possibles avec ce type de cadavres. Nous possédons notre propre incinérateur ici, ce qui n'est pas le cas partout.
En moyenne on fait face à deux décès par semaine, entre ceux causés par les premiers symptômes et les contaminés qui mutent.

La mutation, c'est assez impressionnant et ça se passe très vite. Ma première, je l'ai vue trois semaines après mon entrée au centre. J'étais seule dans l'aile nord-ouest, j'ai du gérer cela en urgence. J'avais joué aux camions toute la matinée précédente avec Clément, dix ans. Il était bien pâle mais sa fièvre avait l'air de diminuer. Avant de partir, j'ai repris sa température il était à 38.5. Quand je lui ai annoncé le chiffre, il a arboré un fier sourire, s'est retourné et a dit à tous ses camarades d'infortune : « je suis à 38.5 les gars ! ». Quand je suis revenue le soir même pour ma garde de nuit, Chloé m'a dit de le surveiller. Il avait été agité dans l'après-midi et avait montré des signes d'agressivité selon elle.

Je connaissais bien mon Clément. Je me suis simplement dit qu'elle était bien chochotte pour une puéricultrice de métier.
La nuit même, Clément a muté. J'ai été alertée par les cris des autres enfants dans le dortoir 47. Il était levé au milieu d'un cercle de gosses effrayés. Visiblement essoufflé, il bavait beaucoup et comme on m'avait prévenue qu'une mutation commençait toujours par une extrême production de salive, j'ai compris rapidement. La lumière rallumée j'ai pu apercevoir dans un coin Saskya, une nouvelle de quatre ans, accroupie. Elle semblait souffrir atrocement, criait et pleurait, se tenant l'épaule droite. Par la suite, on a découvert qu'il lui avait déboîté l'omoplate.

« Dans une situation de mutation, le plus important est d'évacuer le muté ».
Je me suis précipitée sur Clément sans prendre la peine de lancer l'alarme. Je pensais pouvoir le faire seule. Grosse erreur, il a fallu un morceau de chair de mon avant-bras et l'aide de deux infirmiers pour le maîtriser et l'enfermer dans l'enclos d'attente.

C'était la première fois que je pénétrais dans la pièce d'attente entre les lieux de vie et l'incinérateur. Un choc monumental... Des enfants que nous choyions, avec qui nous jouions et partagions le plus clair de notre temps, enfermés en cage comme des animaux.
Clément ressemblait encore à ce qu'il avait été. Je ne reconnaissais pas les autres, ils n'avaient plus rien d'humain. De par sa petite taille j'ai pu juger qu'une des mutées ne devait pas avoir plus de six ou sept ans. Elle avait l'air d'un singe en colère, les mains et les pieds agrippés aux barreaux, elle les secouait de toutes ses forces en émettant de longs cris stridents. Les yeux révulsés et la bouche déformée, elle nous montrait ses dents. J'ai eu l'impression qu'elle essayait de m'attraper à travers les barreaux... Ce fut la toute première fois où j'ai eu peur d'une enfant mais non la dernière. Puis, le trou noir. Je m'étais évanouie et avais été remplacée pour la nuit. Cette histoire me laisse une cicatrice creusée à l'endroit où le forcené a posé ses crocs et des cauchemars terrifiants chaque nuit de garde.

Depuis, j'essaie de ne pas m'attacher à eux, ils sont tous condamnés de toute façon.

— Nichou, Nichou ça recommence ! Aide-moi.

Bastien, le mioche à l'otite dit qu'il entend des voix « à l'intérieur de ses oreilles ». Il devient taré à force de voir les autres partir et ne plus revenir, c'est ce que je pense. Il y a quinze jours lorsqu'il a dit les entendre pour la première fois, son frère Tom venait de muter. Je ne suis pas psychologue mais je pense qu'il y a un lien. Tous les gosses gèrent l'épidémie différemment.

— Qu'est-ce que ça dit, Bastien, dans ton oreille ?
— Ça chuchote et puis ça crie aussi mais je ne comprends pas, aide-moi Nichou, j'ai mal à la tête.

Pour tous les petits bobos des enfants, il n'y a qu'une seule solution : Kraténine 800.
Diarrhée ? Kraténine. Otite ? Kraténine. Trachéïte ? Kraténine... Des rumeurs disent que ce truc est une drogue destinée à annihiler la douleur dans le cerveau. Les connexions nerveuses seraient grillées à force d'en prendre. Je ne suis pas médecin.

— Tiens Bastien, tu le mets bien au fond de la gorge et tu avales d'un coup, je vais te chercher un verre d'eau.

Bastien est docile. Ce n'est pas le pire. Axelle est différente. Elle est hyper-active et si on ne s'en était pas rendu compte assez tôt elle allait tout droit en enclos à peine arrivée. Heureusement, nous avons une petite équipe composée de médecins, de psychiatres et psychologues... Ils ont beaucoup de travail avec nos monstres mais ils ont su diagnostiquer son hyper-activité à temps.
En revanche elle va bientôt avoir douze ans, et c'est l'âge maximum qu'on ait constaté sans mutation.

Je n'ai jamais été voir une incinération, j'aurais pu. Mais on m'a raconté : des vétérinaires se déplacent pour lancer la fléchette anesthésiante et superviser la préparation. Une fois immobile, on dépose l'enfant sur un chariot. On découpe ses vêtements, on lui fait une dernière toilette plus par mesure de sécurité que par respect pour lui. Souvent un labo est là pour effectuer des prélèvements afin d'aider la recherche. On dit aussi que dans un centre en Bretagne le directeur a commandé des cartons de crucifix en laiton et les dépose dans la bouche de ses protégés avant de les envoyer au four.

Certains sont encore croyants. Cependant, le Pape a fait communiquer qu'aucun service religieux ne pourra être donné aux contaminés. Ils sont donc envoyés au feu et leurs cendres sont enterrées dans un même trou. Rien ne marque l'existence de cette tombe communautaire de fortune. Seul un registre est détenu par chaque responsable d'aile... Question de logistique.

Il est bientôt l'heure de les amener au réfectoire. Bastien est amorphe sur sa chaise, la tête penchée sur une épaule, le regard vide d'expression, le bras ballant à l'arrière de sa chaise. Il n'est pas mort, pas encore. Le cachet fait effet, il n'a plus mal. Plus aux oreilles en tout cas.
On ne leur donne pas de viande, d'abord parce que c'est bien trop cher et les Français sont toujours réticents à payer des impôts pour le fonctionnement des centres. Mais aussi parce que récemment une étude a montré que la consommation de viande accélérait leur mutation. L'année dernière à Noël on leur a quand même servi de la truite... Puisque le Père Noël les a abandonnés depuis longtemps, c'était comme un cadeau.

J'attrape la main de Bastien pour le guider en premier au réfectoire en appelant les autres à se ranger correctement devant les portes. Après les avoir comptés, j'ouvre.

Sophia, douze ans, mutée, enfermée dans le réfectoire par erreur, tient la tête de Léa dans ses toutes petites mains roses de jeune fille. La bouche qui jusque là n'était demandeuse que de friandises dégoulinait à présent du sang de sa meilleure amie. Les joues de Léa avaient déjà disparu sous les mâchoires destructrices de Sophia et je ne suis capable de penser qu’à une chose devant cette image chaotique : j'espère qu'elle n'a pas laissé le corps dans les cuisines. Ma si douce Sophia, serviable, brillante, attentionnée... tourne son regard révulsé vers notre petit groupe agglutiné dans l'encadrement de la porte, lâche le crâne de sa camarade et se précipite dans notre direction. J'ai à peine le temps de refermer l'entrée à clef. Je m'y adosse et tente de lutter contre ses assauts puissants. Mathis, onze ans, se précipite dans le couloir pour aller chercher un infirmier... Bientôt ce sera son tour.

« Les enfants sont notre avenir, ils sont une bénédiction de Dieu » disaient-ils au catéchisme. Je suis née en 1991 et je n'ai ni avenir, ni foi. Demain je prendrai la pilule de Flora...

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AKM Amoussou · il y a
Bravo, je m'abonne !
Je vous invite à lire ma nouvelle LES MOTS DU CŒUR et à apporter vos critiques.
Merci et au plaisir de vous relire !

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Kaimeng · il y a
Bon texte, Bravo ! Mes voix
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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Milan Dragovic · il y a
Une belle maîtrise du genre, sans la moindre fausse note, un piège jamais facile à éviter. Je suis séduit.
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Claire Dévas · il y a
Redoutable ! Mon vote :-)
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Utilisateur désactivé · il y a
superbe!! un univers très prenant et un texte vraiment bien +1
n'hésite pas à passer voir mon fan art si tu veux http://short-edition.com/oeuvre/strips/une-lettre-de-sirius merci d'avance :)

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M. Iraje · il y a
Superbe. Atrocement efficace.
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Jean-Francois Guet · il y a
j'aime vos chérubins, je vote!
aimerez-vous mon "Oasis" en compétition en court court?

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Mod GUY · il y a
J'aî voté pour cette nouvelle terrifiante et délicieusement malsaine...Heureusement que c'est de la pure fiction !
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Fatiha Khaldoun · il y a
toujours aussi fan!!!!

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