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Nos animaux familiers… histoire vraie d’une dictature ordinaire

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Lauhina

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Première partie : le voyage en voiture

Sitôt installée à l’arrière du véhicule, frétillante et apaisée, Douce, notre épagneule, nous gratifie d’un vice perfide et muet. Nous ouvrons grand les fenêtres tandis qu’elle se tourne vers son postérieur avec une mine surprise. « Est-ce donc moi qui ai fait ça ? » semble-t-elle penser.
Notre amusement mêlé de dégoût pour cet intermède odorant nous distrait un moment. Nous oublions juste que l’épisode va se renouveler plusieurs fois durant le trajet.
– Pense à la faire voyager à jeun la prochaine fois.
– Elle a mangé un os hier soir ?

Mais, à Douce, nous pardonnons tout. Nous sommes d’une indulgence sans limite pour cette vieille toutoune trouvée abandonnée dans notre banlieue pourrie. Après trois semaines passées dans une fourrière sordide, elle débarquait à la maison, reconnaissante, amoureuse, bien élevée semble-t-il par ses anciens propriétaires. Elle déborde d’affection et nous le lui rendons bien.

La Colonelle, la minette de 20 ans installée dans sa boîte sur le siège arrière, vocalise dans la tessiture d’une contralto qui se serait pris les doigts dans la portière. Non, ce n’est pas la mélodie du bonheur, c’est répétitif, régulier, profond, agaçant... et crescendo.
Sa congénère, la Petite Frappe, lance ponctuellement une plainte aigüe pour parachever le duo des chats.

S’il nous arrive de voyager en camionnette, les deux greffières sont alors cantonnées à l’arrière dans leurs boîtes respectives, mais leurs récriminations percent tout de même jusqu’à l’habitacle pendant que Douce, avec nous devant, se vautre lascivement, s’étale et s’étire entre le conducteur et sa passagère, se ménage une place confortable en nous poussant de toutes ses longues pattes grêles. Me voilà recroquevillée contre la portière, quoi de plus naturel ?
Vite. Il faut faire vite, le trajet doit être le plus court possible car les damoiselles chat souhaitent se dégourdir et compléter ce qu’elles ont négligé le matin du départ.
Aux aurores, tapies sous un lit ou un canapé, elles redoutaient le moment fatidique de la capture et la mise en boîte manu militari. Elles connaissent bien le rituel : bagages en vue, précipitation... il est temps pour elles de se faire oublier. Alors que Douce, affolée elle aussi par ce départ imminent, se collait à nos jambes en suppliant « Eh, ne me laissez pas ! ».

Partir avec ses animaux « de compagnie » : c’est une nouvelle galère à chaque fois, un sujet de discorde et de disputes :
«  Si on avait pas eu les bestiaux, on aurait pu : faire un détour par Avignon, visiter Nohant, déjeuner à Villeneuve-de-Berg, dans un bouchon Lyonnais, à Vienne, flâner dans Issoire, acheter des saucissons, boire un petit verre de pouilly à Pouilly... Nous sommes leurs esclaves !
Lorsque nous nous arrêtons brièvement sur une aire d’autoroute (il faut bien se fournir en carburant, nous soulager, puis avaler au lance-pierre un sandwich sur le capot de la voiture), je m’aperçois que d’autres automobilistes trimbalent aussi leurs animaux de compagnie. Ouf, nous ne sommes donc pas seuls.

L’arrivée dans la maison froide
Il n’y a guère que Douce le clébard pour apprécier pleinement ces transhumances, peu lui importe où nous nous rendons puisque nous sommes avec elle, et que nous ne l’avons pas oubliée sur le pas de la porte ce matin. Nous ne l’avons pas non plus attachée à un arbre.

Sitôt arrivée dans la maison de famille auvergnate, glacée et poussiéreuse, la Petite Frappe file se cacher comme pour échapper à une nouvelle torture. La Colonelle, accroupie, dépose un pipi bruyant dans la litière que j’ai pris soin de préparer avant la remise en liberté. Sa besogne terminée, elle reprend ses lamentations de plus belle pour obtenir, cette fois, le solde du casse-croûte à peine touché avant le départ. Tyran !

A l’extérieur, Douce se délecte d’odeurs nouvelles, sa truffe scanne la terre. Son moignon de queue vrille d’excitation. Tant de bonheur ! Une véritable extase olfactive. Elle lape sans retenue, à grands coups de langue, sa gamelle d’eau fraîche, inonde le sol puis repart au petit trot finir son inspection.

A 17 heures tapantes, trois paires d’yeux implorants viennent se planter dans les miens (c’est angoissant). On ne tolère aucun écart d’horaire pour une nouvelle distribution de croquettes, on ne déroge pas aux lois de l’estomac vide. Le ton (le duo des chats reprend du service sur trois octaves) est comminatoire, péremptoire, l’ordre est implacable. Alors je m’exécute. C’est ma façon de leur faire admettre ce changement de lieu, elles reprendront vite leurs marques, tout ira mieux ensuite.

Enfin peut-être vais-je pouvoir m’acquitter des quelques taches domestiques qui m’attendent dans cette vieille demeure inoccupée depuis des mois. Je sais d’ores et déjà que cette nuit, je dormirai prise en étau entre mes deux chattes, une de chaque côté s’il vous plaît. Je soupire.
Puis la Colonelle se lèvera dans la nuit, ira, comme à son habitude, se poster devant sa gamelle d’eau et brailler de sa voix rauque et déformée par l’âge avant de lamper longuement. Ce qui ne manquera pas de nous réveiller en sursaut. La récidive sera régulière et tout aussi tonitruante.
La sénilité couplée à la surdité pousse parfois les animaux à faire des choses étranges, qu’y pouvons-nous ?
Opportuniste, la Petite Frappe profitera de l’entracte nocturne : elle se glissera discrètement vers ma tête et me plaquera sa truffe humide et froide sur la bouche. Ses moustaches s’inviteront sans complexe dans mon nez, dans mes yeux. Et la machine à ronrons se mettra en route. Quelle puissance, quel coffre ! Enfin, elle se lovera contre moi sous la couette. Bon, je peux poursuivre ma nuit, là ? S’il vous plaît.
Au matin, il y a un endroit que, comme chacun d’entre nous, je dois visiter au plus vite. Il me faut pour cela descendre un étage et ouvrir au total sept portes en courant presque. C’est le parcours du combattant dominé par les lois de la nature. Douze pattes m’emboîtent le pas, tout aussi véloces. Celles de la chienne font tiktiktiktik sur le parquet. On ne peut même pas pisser tranquille. Les deux greffières ont la queue dressée vers le plafond, il va forcément se passer quelque chose. « On a faim ! On a faim ! » scandent-elles en chœur.
C’est reparti, une nouvelle journée commence, ponctuée de réclamations en recommandé ayant le même objet.

J’ai bien pris soin d’ouvrir la porte à Douce afin qu’elle puisse vidanger au plus vite le surplus de sa vessie. Mais cela ne suffit pas. J’adorerais prendre le temps d’un café/biscotte sans que l’on me taraude pour aller cavaler dans le parc de bon matin. La biscotte beurrée attendra.

Ces dames félines ont froid. Ces dames sont frileuses. Soucieuse de leur petit confort, je tire deux chaises contre le radiateur, je les garnis d’un coussin bleu sur lequel elles iront se caler pour entamer la grasse matinée qu’elles ne m’ont pas accordée. Esclaves nous sommes, je vous le dis.

Pendant que les griffues achèvent leur nuitée le dos aimanté au radiateur, Douce nous surveille. Elle sait. Elle attend l’échéance, le moment douloureux où il nous faudra l’abandonner lâchement, la laisser à son triste sort. Là. Seule. Perdue. Une lueur dans ses immenses yeux noirs nous supplie. Sa détresse nous ferait presque fléchir.
« Douce, on va faire des courses. Pas longtemps, promis. Tu ne peux pas venir. »
Le temps de remplir un caddie au grand galop et d’attraper une baguette au vol chez le boulanger, nous rentrons dare-dare, vroum tagada.
Derrière la porte, Douce est au désespoir : hooouuuuuuuu ! Tiens, je ne savais pas que cette chienne était une louve. Les retrouvailles sont au-delà de tout ce que l’on peut imaginer. On piaille, on hulule, on glapit, on bouscule, on danse, ce n’est plus le moignon de queue qui frétille, c’est tout l’arrière-train. C’est la fanfare, les flonflons et les confettis. On aurait envie de lui demander pardon pour lui avoir causé tant de stress. Et ça dure !
« Ok, ok. On redescend dans le parc, une balade te fera oublier cette mauvaise expérience. Cet après-midi, je ferai l’impasse sur le siestou que je comptais m’octroyer pour t’emmener en forêt, puis nous longerons la rivière que tu aimes tant.»

En remontant, je pose le pied sur une masse gluante étalée à côté d’une gamelle. La Colonelle a vomi son petit-déjeuner.
Dans la chambre, une odeur âcre mais néanmoins familière me rappelle que les chats sont vengeurs et rancuniers. Mon sac à chaussures est inondé, le parquet aussi.

Résignés, nous réalisons qu’il en est et qu’il en sera ainsi tous les jours. Que nous soyons en « vacances » ou pas, les mots qui nous viennent à l’esprit face à cette coalition animale sont : sacrifices, obéissance, subordination, observance, docilité, discipline, servitude, aliénation, joug, asservissement, prosternation... et j’en passe. Notre rébellion est vaine face à la dictature et il y a longtemps que nous avons abdiqué.

Sales bestiaux, tyrans domestiques, existe-t-il un numéro vert pour les maîtres esclaves ? Vous crevez quand ? Je vous remplace par des peluches.

Allez. On vous aime quand même, va. Et même un peu trop. Tant pis pour nous. On l’aura bien cherché.

Seconde partie : à la maison

Les 3 plumeaux
Les trois perruches calopsittes Fizzou, Chip et Kokoom la femelle, sont très attentifs à leur environnement et rien ne leur échappe. La plus infime nouveauté va faire jaser dans la volière, alimenter leur quotidien et pimenter leur petite vie peinarde de volatiles captifs. Comment leur en vouloir ? D’ailleurs, c’est ce qui fait leur charme et ce pourquoi on les aime beaucoup. Bruyants, sales, facétieux et cabots sur les bords, ils sont remarquables par leur sens de la déduction et par leur intelligence (si, si, on ne se moque pas, c’est reconnu).
Ils interpellent, sifflent fort et faux, critiquent et gourmandent, jurent comme des charretiers, se chamaillent. Réceptifs à toute sollicitation sonore, ils participent aux travaux ménagers en mimant des bruits comme, par exemple, celui d’un couteau qui découpe des légumes (toc toc toc toc). Vous vous brossez les dents ? Le frottement de la brosse est repris de concert.

La vieille Douce a des problèmes de santé. Allez, je vous passe les détails, mais une ulcération abdominale nous contraint à des soins fréquents et surtout à empêcher le léchage par tous moyens. Voici donc la chienne affublée d’une couche culotte improvisée dans un morceau de tissu bleu à pois blancs et maintenue par des épingles à nourrice. Très sexy, la toune. Mais voilà qui n’est pas du goût des perruches, mais alors pas du tout ! Douce, qui se fiche éperdument des trois Cookies, déambule posément devant la cage dans son accoutrement. My God ! Il n’en faut pas plus pour déclencher une panique monstre chez les piafs. « Là s’en est trop. On nous impose un clébard qui n’est pas forcément le bienvenu, mais qu’on l’on puisse oser le déguiser en clown ! De qui se moque-t-on ? » Les trois crêtes sont érigées, les yeux écarquillés et ça fait flap flap flap dans la cage, ça hurle et vocifère. La culotte bleue à pois blanc n’est pas passée.
Faute d’efficacité notable, nous avons récemment remplacé la culotte par une collerette en plastique translucide, que nous appelons plus prosaïquement « l’abat-jour ». Pauvre Douce. Je vous laisse deviner la suite : elle qui se pavanait bon-enfant devant ses potes ailés pour leur présenter la nouvelle collection et le dernier gadget à la mode, en a encore pris pour son grade. Affolement total, plumes qui volent et désapprobation unanime pour cette nouvelle tendance fashion : l’élégante capeline de printemps spécial toutoune.

Greffières, le retour
Selon certains grands spécialistes de l’onirisme, le rêve, loin d’être un phénomène absurde ou magique, possède un sens [...]. Bien. A la maison, fort heureusement pour nous, dans la journée il existe des moments de répit pendant lesquels poils et plumes (se donnent-ils le mot ou est-ce contagieux ?) s’apaisent et s’endorment. Il m’arrive de profiter de cette parenthèse opportune pour piquer moi-même un mini-roupillon sur le canapé. Ce moment béni peut être source de surprises : un jour, la Colonelle ayant dû ressentir une carence stomacale, s’approche à pas feutrés et m’assène violemment sa longue plainte, rauque, grave et dissonante de chat sénile et sourd, m’extirpant de façon brutale de mon assoupissement. O joie ineffable. Chose étrange, cette lamentation poignante et inopinée, se métamorphose dans mon esprit brumeux juste avant le réveil, et je crois entendre : « Et la méraêreuuuu ». C’est pourquoi, depuis, je surnomme parfois ma petite vioque la « mérère », néologisme absurde doublé d’un sobriquet idiot ; désolée, on s’occupe comme on peut. Merci docteur, rien compris à vos élucubrations. Si quelqu’un a une explication, je prends.

« Arrrrghhh putain, j’en ai maaaarre ! » Le cri du mâle dominant de la maisonnée résonne interminablement. Les gros mots se succèdent, les noms d’oiseaux volent. Ouillouillouillouillouille. J’ai une vague idée de ce qui va suivre et me calfeutre préventivement, je tends le dos avant l’énorme tsunami de fureur qui va s’abattre sur nous. « Elle a encore pissé ! Et sur mes revues ! » rugit-il. Que faisaient ses (sacro-saintes) revues auto-moto par terre ? « La pile est tombée, j’en peux plus de ce chat ! » Le mâle collectionneur de magazines, hors de lui, tente de sauver ce qui peut encore l’être, deux revues détrempées qui finiront sur le fil à linge dans le jardin. La Colonelle, l’effrontée irrespectueuse de la littérature sportive, fait l’innocente et regarde ailleurs.

Vous qui cohabitez avec des greffiers, connaissez leur aversion pour les portes fermées, ou plutôt leur incrédulité devant ces obstacles liberticides, eux qui revendiquent haut et fort leur indépendance (hum...) et leur penchant inné pour la liberté. Hostiles par nature aux endroits inaccessibles, ils entrent et sortent comme bon leur semble... il y aura toujours une bonne âme pour ouvrir une porte, alors pourquoi se priver ? Heureusement, l’été vient à la rescousse de l’esclave humain dévoué, la libre circulation est enfin autorisée, jardin et alentours sont passés au peigne fin, les siestes au soleil sont admises.


Epilogue

Trente millions d’ennemis, coup de gueule
Allons. Un peu de bon sens. Cessons d’encourager les associations telles que la SPA, Trente millions d’abrutis... Cautionnons la consommation de chiens et de chats en voyageant en Asie. Réjouissons-nous des massacres de chiens errants dans l’est de l’Europe, applaudissons l’hippophagie ! Approuvons les euthanasies des animaux en surnombre dans les fourrières ! Chaque foyer, dans mon entourage, s’est laissé parasiter insidieusement. Même ceux qui juraient ne jamais se laisser avoir, sont désormais squattés, phagocytés, étouffés. Félins, canidés, lapins, poulettes, tortues, rongeurs qui rongent... chacun y va de sa mésaventure, relate ses déboires, nettoie, frotte, aseptise, vide son compte en banque chez le vétérinaire. Les anecdotes sont nourries, on en apprend tous les jours sur les coups tordus dont sont capables nos pseudo-compagnons. Grands manipulateurs devant le créateur, ces êtres sournois pilotent notre vie. L’arche de Noé aurait dû couler avec sa cargaison.

Capitulation
Hélas, hélas. Comment ne pas se laisser attendrir par un chaton qui pleure dans le jardin avec l’espoir de trouver gîte, couvert et tendresse dans un foyer chauffé ? Comment ne pas succomber à la détresse d’une vieille toutoune (Douce, notre fée) abandonnée sur un chemin et qui implore de toutes ses petites forces qu’on la regarde ? Comment ne pas craquer devant le sort de poulettes de batterie qui n’ont jamais connu le soleil, l’herbe et la liberté ? Là est notre faiblesse.

On ne parle pas assez des animaux médiateurs et des personnes qui s’emploient à faire se côtoyer quadrupèdes et humains. J’ai déjà eu l’occasion de constater les bienfaits du contact du cheval sur des enfants autistes ou trisomiques (on qualifie le cheval d’animal de rente. Pour moi, il fait partie des animaux de compagnie). J’ai lu de nombreux témoignages enthousiastes sur la présence des chiens et des chats en maison de retraite ou en milieu carcéral. Du pouvoir de thérapie naturelle et de l’empathie dont sont dotés nos tyrans. Rappelons les capacités formidables des chiens guides d’aveugle, dévoués et tendres. Ne négligeons pas tout cela. Surtout, rendons-leur un peu de bonheur, nous en recevrons aussi.

Malgré nos agacements récurrents, il faut se rendre à l’évidence, ces bestiaux communs sont juste indispensables à notre vie.
Tiens, voilà la Petite Frappe qui débarque en silence sur mon clavier avec un message on ne peut plus clair : « J’ai froid, prière de me prendre dans tes bras. » Je tape maintenant mon texte d’une seule main, la seconde étant occupée à papouiller le ventre doux. La chipie tire sans complexe sur les mailles de mon nouveau pull. En compensation : une longue séance de ronronthérapie.

Attachants, chauds, soyeux, canailles, vivants, étonnants, transmetteurs d’amour, empathiques, exceptionnels, dotés d’une âme et d’un sixième sens... (gare toutefois à l’anthropomorphisme latent qui altérerait notre jugement), prenons-les comme ils sont et on ira tous au paradis. Même moi.
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