Nora

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Et bien j'écris, je dure, m'inspire le dehors et le dedans, les vivants, les morts. J'aime les retours des lecteurs en short. Je participe aux recueils collectifs des éditions LILO et un petit  [+]

Le soleil illumine la plage.
Nora, trois ans, vêtue d’un short blanc et d’un tee-shirt jaune, creuse avec patience et persévérance un trou dans le sable.
Par instants relève la tête vers papa et maman assis sur une petite couverture et les fixe. L’intensité de la lumière l’éblouit. De minuscules rides se forment au coin de ses yeux noirs.
__ J’ai faim, maman.
La mère extraie de son sac à dos une banane. D’un geste vif l’enfant s’en empare comme en urgence et la dévore littéralement.

Le jour commence à décliner. Le soleil se répand le long de l’horizon.
Les vacanciers essuient leurs pieds, les grains de sable entre leurs orteils, dans les oreilles des enfants. Enfin plient les serviettes de bain, rabattent les parasols et satisfaits de leur bronzage regagnent leur villégiature.
La petite fille extirpe du panier son chaton roux et l’assoit dans le creux sableux. Il ronronne, glisse sa tête contre sa joue, joue avec ses cheveux blonds bouclés coupés au carré.
_ T’inquiètes pas Choupa, dit-elle, tout ira bien !
Une heure plus tard la plage s’est vidée mais bientôt des ombres apparaissent tirant d’autres ombres sous la lune pâle. Deux d’entre elles s’installent à côté de la famille avec leurs bateaux pneumatique orange. Bientôt leur nombre approche la cinquantaine.
Cette nuit-là la ville de Paimpol organise une excursion en mer spéciale « A l’aventure ». La température s’annonce clémente, pas de vent.
Un ado veut embarquer sur un radeau qu’il a fabriqué lui-même.
Non, c’est dangereux, il montera avec un groupe d’hommes sur une embarcation plus solide.
Derrière la mère de Nora les enseignes aux couleurs agressives s’allument les unes après les autres assombrissant davantage l’étendue d’eau qui ondule avec grâce. Se rapprochant de son mari, lui prend la main et l’embrasse
_ J’ai peur, lui dit-elle.
_ Nous y arriverons, il en va de notre vie.

Un animateur que l’on distingue à peine, pantalon et pull noirs s’avance vers Nora
__ Petite, tu ne peux pas emporter ton chat. Il risque d’avoir très peur car cette race n’aime pas l’eau.
Bravant l’interdiction la fillette serre fort contre son cœur l’animal qui se blottit dans ses bras, tremblant.
__ S’il vous plaît Monsieur laissez-le nous, il est habitué et ne bougera pas, je peux vous l’assurer et sans lui ma fille sera triste et nous ne voulons pas la priver de cette aventure merveilleuse, dit le père en regardant au loin avec une expression étrange. Un bonnet de laine recouvre avec difficulté son épaisse chevelure accentuant la maigreur de sa figure.
__ Bon, passez lui ce gilet de sauvetage, on ne sait jamais...
__ Un gilet, c’est déjà ça, pense-t-il, nous on sait nager...

Le sifflet du départ retentit.
Chaque bateau est équipé d’une torche lui permettant de repérer son chemin. Aller-retour prévu deux heures. Un petit en-cas pour la fatigue.
Maintenant on ne voit plus que des points lumineux qui dansent sur la mer noire.
Le clapotis des vagues, les sons assourdis de la ville, les navigants glissent, lissent la courbe blanchâtre de la manche.
Soudain des cris d’effroi suivi d’un cri de joie.
Une femme tombée à l’eau est rapidement repêchée par ses coéquipiers.

Nora assisse près du bord plonge sa main droite dans les flots, lèche ses doigts salés. Ses parents chuchotent, passent le gilet à leur fille qui claque des dents sous l’effet de la fraîcheur de la nuit et s’enveloppent de leur mince couverture.
__ Regardez papa maman, étoile ! s’exclame Nora, se levant d’un bond le doigt pointé vers le ciel. Sa tête bouge dans tous les sens cherchant dans l’étendue du ciel, la plus belle. Brusquement son pied dérape, heurte violemment le rebord du bateau tandis que sous le regard affolé de ses parents, elle chute. Son chaton se tient au bord, miaule désespérément et finit par se jeter dans la mer. Ses griffes s’enfoncent dans le gilet de sauvetage. Le père et la mère se penchent abiment leurs yeux à la recherche de leur enfant dans l’obscurité profonde. D’un coup papa l’entrevoit, cette forme qui s’agite c’est elle, sa petite, son amour. De ses mains puissantes papa l’agrippe, tire, soulève, hisse à bord une forme recroquevillée dans le gilet alourdi par le poids des algues qui l’emprisonnent.
Le chat.
Maman hurle plonge la tête dans l’eau, cherche, ressort pour reprendre sa respiration et recommence. Mais dans les flots ses yeux sont aveugles. Eux qui espéraient avec cette occasion festive s’échapper et atteindre enfin la rive rêvée.
Juste quelques bulles qui remontent avec le silence.

Voilà maintenant plus de deux heures qu’ils ont quitté Paimpol.
La mer est calme, les autres ont regagnés la ville et trinquent aux terrasses des cafés.
Papa serre contre sa poitrine le corps trempé du petit animal en marmonnant des prières. La surface de l’eau clapote, bercera de son indifférence l’enfant mort.

Au loin, un filet de lumière borde l’horizon. Une silhouette se dessine semblant sortir du dessous de la terre et grossit à vue d’œil. Majestueux le chalutier avance. Une nuée de mouettes criardes tournoient, se jettent violemment à l’eau et d’un mouvement d’ailes remontent dans l’air matinale. Entre leurs becs la sardine luisante pend, asphyxiée.

Avant-hier soir un albatros affamé a quitté le sol ferme de son île à la recherche de poissons. Pris malencontreusement dans un filet de pê- cheurs durant plusieurs heures, affaibli il n’avait pu se nourrir.
Un attroupement s’était formé lorsqu’à la nuit tombante, un promeneur l’avait aperçu planant, son plumage blanc semblable à un fanion de détresse.

Sur le ponton du chalutier plusieurs marins s’agitent, pointent du doigt un objet orange à la dérive. Le capitaine donne l’ordre de le hisser.
On leur apporte des couvertures, des boissons chaudes, des vêtements de marins dans lesquels leurs silhouettes fines s’enfoncent. On les entoure de chaleur.
Alors que le capitaine veut prendre le chat afin que l’homme puisse se restaurer, celui-ci s’agrippe à l’animal.
__ Non, non, n’y touchez pas, c’est notre petite fille, Noira, voyez comme elle est jolie, elle ne se plaint pas...Il s’évanouit.
La mère prostrée, recroquevillée se balance doucement. Aucun mot ne sortira de sa bouche offrant aux marins qui la questionne un visage creusé par la douleur.

La nuit dernière l’albatros poursuivait sa quête de nourriture. Ce jour-là ses yeux perçants et habiles détectent les moindres mouvements de vie. Il tournoie autour d’une proie, s’en rapproche, semble s’interroger, ne reconnait pas sa nourriture habituelle. Subitement une troupe de cormorans égarée s’abat sur ce qu’il convoite. D’un virement d’ailes il l’enlève.

Quelques heures plus tard à l’aube naissante le navire accoste à Eastbourne. Les filets déversent sur le quai des milliers de prises, certaines se tordant dans leur lente agonie. On s’affaire pour les vider de leurs entrailles, leurs couper la tête et les mettre en boite.
A la criée, les clients les aiment fraiches, juste quelques minutes après leur mort.
Lorsque un passant émerveillé voit surgir l’albatros, ailes déployées. Sous la sidération de son arrivée majestueuse, son imposant bec s’empare d’une anguille.
__ Oh, si cet oiseau s’aventure si près des hommes c’est sans doute qu’il a un petit à nourrir, s’exclame un promeneur.
On suit l’animal dont la charge ralentit le vol, qui se pose une centaine de mètres plus loin.
Ses larges plumes comme deux bras protecteurs cachent au regard son petit.
Quelques minutes plus tard une tête, plutôt un visage apparait du dessous de ses pattes. Des boucles blondes crasseuses encadrent le minois souriant de la fillette.
On va chercher les rescapés restés sur le chalutier.

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Norah L'Hirondelle · il y a
Une très belle histoire qui nous tiens jusqu'à la fin, j'ai adoré !
Bravo ! Mon vote !

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Jean Calbrix · il y a
Ouf ! Tout est bien qui finit bien grâce à l'albatros et ses ailes de géant ! Bravo, Lustucru, pour ce suspense qui nous tient d'un bout à l'autre ! Vous avez mon vote.
J'ai ici un ttc pour le fun et le rire si cela vous tente : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/beee (en finale)

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Keith Simmonds · il y a
Belle plume pour une histoire très triste ! Bravo ! Mon vote ! Mon œuvre,“Kidnapping”, est en Finale pour le Prix Court
et Noir 2017. Je vous invite à venir la lire et la soutenir si le cœur
vous en dit. Merci d’avance !

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Lustucru · il y a
Ben non, je suis pas claire alors car cela fini bien,
L'albatros a sauvé l'enfant !

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Thara · il y a
Une bien triste histoire, que cette excursion en mer qui tourne au drame !