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Arnaud Dupin

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Quand il entra dans le bar enfumé, l'odeur âcre de cigarettes froides et de cendres éteintes de cigares coûteux le prit à la gorge. Il eût un bref mouvement de recul, comme un cheval qui refuse, avant de se glisser dans la pénombre discrète et de bon ton, à l'atmosphère feutrée. Une musique sourde – presque inaudible – tamisait les conversations. On se serait cru dans une de ces vieilles cathédrales, dont les voûtes résonnent étrangement les pas entre les colonnes, où un silence pesant et mystique incite justement à murmurer en marchant sur la pointe des pieds.
Posté au comptoir, en habitué, comme au premier jour, tout son corps immobile était attentif, crispé, comme replié sur lui-même dans l'attente d'un choc inévitable. Sans qu'aucun de ses traits ne bouge, son regard errait sur les visages, déchiffrait rapidement les ombres puis glissait sur quelque autre silhouette. Ses longues mains fines aux veines saillantes se crispaient nerveusement dans son dos.
Elle était là depuis longtemps. Ses cheveux en rideau cachaient son visage, mais elle savait qu'il la reconnaîtrait. Elle tripotait un verre presque vide, où les glaçons dégelaient lentement dans le liquide ambré. Parfois, la bague qu'il lui avait offerte – et qu'elle portait encore – accrochait la lumière rouge carmin d'une lampe et l'éclatait au plafond en reflets multicolores. Comme une étoile qui meurt, un peu plus pâle chaque fois, et qui s'irise dans un ciel de fin du monde.
Elle ferma les yeux pour ne plus voir ces éclairs du passé, ces brillances d'il y a des années-lumière. Elle but une gorgée amère de l'alcool éventé, la bague cognant le verre. Pourquoi a–t–on des souvenirs ?
Elle a ouvert lentement le petit paquet. Elle se doute bien de ce que protégent ces rubans entortillés d’une glissade de ciseaux. Elle déchire le papier argenté d'un coup d'ongle, vite transformé en sensuelle caresse. Elle tourne entre ses doigts la boîte au velours soyeux, elle admire, s'exclame, rit. Puis se tait en ouvrant l’écrin, lorsque le bijou étincelant naît à la lumière.
Il s’est tourné brusquement, passionné soudain par une banale gravure. Elle lui jette un coup d’œil et passe la bague à son doigt, la mire au soleil près de la fenêtre aux rideaux tirés, s'émerveille des éclairs qui clignent son œil. Elle s’approche et l'embrasse légèrement, trop près de la bouche, frôlant ses lèvres comme un insecte gracile qui hésite sur la fleur à butiner. Elle a le temps de le sentir frémir, si tendu qu'il pourrait éclater de ce bonheur soudain. Ils se regardent un court instant qui semble durer des heures, hésitant sur des mots qui s'enrouent finalement.
Il reçoit son regard de plein fouet...
Elle leva la tête, enroulant d'un revers de main une mèche derrière les oreilles, et le vit soudain sortir de l'ombre et se projeter en pleine lumière. Elle savait bien qu'il était là ! Un désir, un picotement de la nuque, une brutale envie de se lever et de courir... ou juste un souvenir trop vif à la mémoire.
Il lui a pris les mains, et elle s’est laissé faire. Quand il a voulu parler, elle a fermé les yeux en secouant doucement la tête. Les mots sont inutiles. Ils les entraîneraient trop loin. Il leur faut encore veiller à ne rien prononcer de définitif. Ils doivent demeurer dans cette sorte de brouillard, qui enrobe de brume la moindre remarque, jouant au chat et à la souris comme s'ils voulaient s'apprendre, comme on explore, centimètre par centimètre, une grotte inconnue, un temple disparu. Ils fouillent chaque fois avec précaution le sol de leurs pensées, ratissent des phrases éparses, rangent soigneusement dans un repli de leurs mémoires les débris de sensations exhumés qu'ils étiquettent ensuite, au calme, et reconstituent patiemment en goûts, en désirs, en habitudes. Ils s'attachent à ne rien briser de l'autre, évitant tout geste trop vif, tout élan, afin de s'apparier doucement. Ils ne cherchent qu'à s'en aimer mieux, et croient en avoir le temps.
Il ne se décide pas et reste planté là, au bord de la salle, insoucieux des coups d'œil du barman, des clients qui le bousculent. À peine s'il répond aux saluts des habitués. À peine s'il distingue autre chose qu'elle.
Elle a conservé ces longs cheveux qui coulaient sur ses épaules en ondulations vagues et qu'il aimait enchevêtrer à ses doigts, les deux profondes fossettes autour de la bouche qu'il dessinait des lèvres. Il oublie les quelques rides près des yeux, les infimes taches sournoises sur le dos de la main, les quelques plis à la base du cou. Machinalement, il lisse de l'index ses propres pattes d'oie.
Il hésite aux retrouvailles. Il lui prend une vague peur à la pensée de la revoir, de lui parler de nouveau. Il craint de casser ce lien ténu qui les accordait, ce mince fil de silences.
Elle aussi l'a vu – hasard d'un geste – mais elle ne bouge pas, retenue comme lui par l'angoisse de rater leur rencontre. Elle se défie d'une parole maladroite, il redoute un élan trop brutal, une pulsion irraisonnée.
Mais, comme la première fois, elle l'attend, en jouant d'un air rêveur avec son verre vide.
Il s'approche lentement, une main dans la poche cherchant péniblement une cigarette, puis, tirant une chaise et s'appuyant légèrement au bord de la table, il s'assied en face d'elle, sans la quitter des yeux. Il ne sait pas feindre. N’a jamais su.
Elle est presque au bord des larmes tant elle est heureuse de frémir encore à sa présence. Elle le détaille sans rompre le charme, le délicieux silence de leurs regards. Elle le trouve beau, touchant ; elle le trouve fort, de la puissance retenue, contrôlée des vieux lions ou des sages. Elle déteste qualifier de mûr, parce que cela lui a toujours semblé péjoratif, évoquant pour elle quelque chose de mou et de flasque. Il paraît disposer de la sagesse des vieux conteurs, du charme discret, tendre et violent des prophètes et des anarchistes. Il a sans doute vécu, souffert, et aimé. Et elle est heureuse qu'il soit resté à elle, en elle. Comme s'il avait fallu attendre ce jour que tout se revive, repris à zéro pour une nouvelle existence.
Il revenait tout juste de voyage quand il avait trouvé son mot, coincé sous la porte de l'appartement. Il avait pris son temps pour l'ouvrir, les yeux fixés sur la suscription dont il avait immédiatement reconnu l'écriture, déliée et fine, de Séverine. Il n'avait rien reçu pendant ces semaines à l'étranger et la lire enfin après cette longue séparation lui brouillait l'esprit. Il faillit se couper le doigt avec le couteau de cuisine qu'il utilisait d'ordinaire pour les grosses enveloppes de papier kraft.
Il parcourut plusieurs fois la lettre en se mordillant l'ongle, et se précipita sur le téléphone pour l'appeler. Occupé. Il tourna en rond quelques minutes, impatient, puis recommença. Elle lui sembla plus sèche, plus préoccupée, plus maternelle aussi, semblant ne pas vouloir l'effrayer tout en lui faisant sentir que quelque chose de grave était arrivé. Elle voulait le voir, le plus vite possible, mais ne pouvait rien dire au téléphone. Elle s'informa à peine de son voyage, et lui fixa rendez-vous – pourquoi pas le soir même ? – dans ce bar tranquille où parfois ils se retrouvaient.
Elle était si proche des larmes qu'elle avait eu peur que sa voix ne tremble au bout du fil. Elle s'était rattrapée en parlant rapidement, sans souffler, sans lui laisser le temps de répondre ou de discuter. Les quelques mots qu'il avait prononcés avaient suffi à la troubler. Elle avait oublié comme sa voix était grave. L'aimait-elle encore ? Elle ne savait plus. Elle aurait voulu ne rien savoir, ne rien connaître. L'oublier pour toujours, le faire disparaître de sa vie et ne plus être tourmentée par cet amour déchirant, déchiré. Elle ne voulait plus souffrir à cause de lui et, pourtant, elle l'avait attendu pour le revoir, lui avouer. Elle préférait ne pas songer à ce que seraient ses yeux lorsqu'elle devrait lui dire que c'était fini. Qu'il fallait repartir chacun de son côté, sans se retourner.
Il était devant elle, souriant, et elle ne l'avait pas entendu approcher. Il s'assit, commanda un gin au garçon :
– Sans glace, s'il vous plaît, et une rondelle de citron...
Le garçon s'éloigna.
– Alors, que se passe-t-il ?
Il commençait toujours de la même manière, les sourcils légèrement froncés, l'œil rieur contrastait avec son apparente gravité.
Le garçon revint, disposa les olives et les chips, posa le verre sur le napperon de papier.
– Alors, qu'y a-t-il ? Pourquoi veux-tu me voir si vite ? Il s'est passé quelque chose ? Dis-moi !
Elle essaya de sourire à son verre, mais elle ne put s'empêcher de pleurer, comme une rivière soudain libérée.
Il lui prit la main, tendrement, son sourire disparu.
– C'est si grave que cela ?
Il lui tendit son mouchoir.
Elle tapota ses larmes et se mit à parler comme si elle se suicidait.
– Tu es parti depuis si longtemps... et puis j'ai vu des gens, des tas de gens... Beaucoup trop, je crois. Il y avait Jacques. Un soir, il m'a raccompagnée chez moi et... Et je n'ai plus pensé à rien, je n'ai plus rien senti, sinon ses bras autour de mes épaules, et ses mains qui me caressaient doucement.
Elle n'arrivait pas à dire qu'elle avait cru un instant que c'était lui qui l'embrassait ainsi, qui la serrait contre sa poitrine, que c'était lui qui lui avait fait l'amour. Il n'aurait sans doute pas compris, pas pardonné. S'il restait un espoir qu'il ne parte pas, qu'il ne la haïsse pas, il fallait qu’elle tente de sauver un peu de cet amour.
Elle sait qu'il souffre mais elle doit aller jusqu'au bout de son aveu. Elle lui doit cette vérité.
– Nous avons fait l'amour ensemble, et j'ai été heureuse avec lui, et nous nous sommes revus, plusieurs fois... presque tous les jours. Je n'avais pas de lettre de toi, je ne savais pas où tu étais, comment te joindre. J'étais orpheline de toi. Comprends-moi, cette fois-ci ce n'était plus pareil, j'étais heureuse avec cet homme, et jamais je ne l'avais été avec les autres. C'était plus grave, plus terrible aussi...
Il roulait son verre entre ses mains, lentement, un demi-tour à droite, un demi-tour à gauche, dessinait des ronds liquides sur la table. Il l'écoutait sans la regarder, presque sans l'entendre. S'était-il vraiment douté de tout cela lorsqu'elle avait commencé à pleurer ? Il aurait voulu fuir, ne rien savoir. Et il serrait les dents de rage, de peine et de désespoir.
Elle voulait qu'il la pardonne... Au nom de quoi ? Parce qu’il l'aimait, qu'il aurait tout fait pour qu'elle soit à lui, même l'impossible, même l'inimaginable. Alors que jamais elle n'avait dit qu'elle l'aimait – jamais non plus il ne l'avait vraiment avoué. Ils avaient joué ainsi pendant des années, à se griffer, à se mordre de mots embrumés qu'ils croyaient des caresses mais qui, à la longue, faisaient mal. Pas une seule fois, ils n'avaient su se dire qu'ils s'aimaient, les yeux dans les yeux. Toujours retenus par la peur de se leurrer, de tomber à côté, d'avoir mal.
Il bute sur les mots, sur ces images.
– Tu as couché avec ce type, grand bien te fasse ! Je suis heureux que cela t'ai plu, tant mieux pour toi ! Mais tu ne me dois rien, Séverine, et je ne te dois rien ! Je t'aimais, c’est tout. Quelle importance !!
Il se lève rapidement, pour échapper à un appel, à cette phrase qu'elle pourrait encore prononcer, maintenant, et qu'il a attendue pendant des années. Il s'en va parce que tout lui est désormais égal. Et il lui tourne le dos parce qu'il ne veut pas qu’elle le voie se décomposer. Et c’est pour lui seul, comme on taperait de la tête sur un mur, violemment, qu’il murmure :
– Adieu !
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Image de Miraje
Miraje · il y a
Un point final émouvant.
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Image de Yasmina Sénane
Yasmina Sénane · il y a
Texte très émouvant, bien construit qui amène à une chute que nous aurions aimé différente !
Apprécierez-vous "Entre les persiennes" finaliste du prix Saint-Valentin, plus léger ...

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