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Noirs nuages au pays de l'or blanc

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Symphonie

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Jérémie replia machinalement la lettre. Celle qui scellait son destin... Ainsi, ces messieurs de l'administration avaient mis leur menace à exécution. Savaient-ils qu'à ce moment précis, ils l'assassinaient, lui et sa famille ? Étaient-ils conscients des ravages en boucle que leur décision allait causer ? Ce soir, il faudrait bien qu'il dise la vérité à Lola, son épouse, au retour de son travail d'infirmière. Elle ne comprendrait pas, il faudrait lui expliquer l'inexplicable, à elle qui n'était aucunement rodée aux réglementations tatillonnes de l'administration agricole. Et que dire à ses enfants, ses chers petits, qui semblaient déjà mordus de l'élevage ?
Jérémie s'écroula dans le canapé. Lui si courageux, si valeureux, si prompt à aider ses collègues du monde agricole en toute circonstance était prostré, vaincu, sans force. Le souffle de l'injustice l'accablait. Une bête, une seule... Ce n'était pas possible, il allait se réveiller de ce cauchemar. Il se leva d'un bond et sortit, faisant l'impasse sur son petit déjeuner qu'il prenait habituellement vers les neuf heures après la traite du matin. Le froid glacial de janvier l'enveloppa tandis qu'un pâle soleil tentait de percer une brume épaisse.

Il rejoignit la stabulation par le portail ouvrant directement sur le couloir d'alimentation. Elles étaient là les grandes filles. Noires et blanches. Des Prim'Holstein quoi ! Une cinquantaine de vaches laitières à droite, les génisses à gauche. Ce bâtiment, hormis le terrassement et la charpente, il l'avait construit de ses mains, deux ans plus tôt, avec l'aide ponctuelle d'un frère et de quelques voisins. Il n'avait pas eu le choix, c'était ça ou arrêter l'élevage. Les devis n'avaient laissé aucune ambiguïté, il serait incapable de faire face aux annuités s'il ne « mettait pas la main à la pâte ». Alors il avait passé des journées à rallonges et des week-ends à maçonner, barder, poser des logettes, des cornadis, des abreuvoirs. Lola et les enfants s'étaient résignés à ne pas partir en vacances pendant au moins un an. Mais le résultat était là, la stabulation était fonctionnelle, les animaux s'étaient parfaitement habitués à leur nouvel environnement et l'exploitation tenait la route financièrement. Pour l'an prochain, il pouvait même envisager d'agrandir la salle de traite et terminer la nurserie pour les veaux. Quoique... un frisson le parcourut soudain...

La plupart des vaches étaient couchées dans les logettes et ruminaient. Quelques-unes continuaient à manger au cornadis un mélange d'ensilage de maïs et de luzerne, de concentrés et de minéraux. Jérémie repoussa le fourrage à la botte pour faciliter l'accès des animaux puis s'introduisit dans l'aire de vie des vaches par un passage d'homme. Le troupeau était d'un calme olympien, nullement dérangé par l'intrusion de l'éleveur. Le rabot mécanique s'était mis en marche et évacuait le lisier pailleux vers la fumière située à l'extérieur du bâtiment.
Quelques vaches s'étaient approchées. Il reconnut Mazurka, sa préférée, la plus douce, la plus familière, celle qui arrivait toujours en tête à la traite. Il se mit à caresser frénétiquement son flanc ; on sentait bien ses côtes, c'était normal, elle avait vêlé vers la mi-octobre mais déjà l'œil exercé de Jérémie avait remarqué le début de la reprise d'état, propice à une bonne fertilité. Comme à son habitude, Nina avait investi la brosse rotative achetée depuis peu et semblait prendre grand plaisir à se faire gratter. Il s'approcha de Lune, une de ses meilleures laitières, dont la production avait fortement chuté depuis un mois, suite à une fièvre de lait mal maîtrisée au vêlage. Elle avait beaucoup maigri et se déplaçait difficilement ; il avait résisté à la tentation de la réformer et s'acharnait à la retaper sans rechigner à la dépense. Élever, à ses yeux, ce n'était pas seulement « tirer parti de », c'était aussi « aimer ses animaux » et leur rendre un peu de cette confiance désintéressée que ceux-ci lui consentaient.

Jérémie traversa le second couloir de logettes et arriva à l'aire d'attente de la salle de traite. Il jeta un dernier coup d'œil au troupeau. Quelques vaches s'étaient retournées... Il s'appuya contre un mur puis soudain, vaincu par l'émotion sourde qui brûlait en lui depuis deux jours, éclata en sanglots.
« Va, ma douleur, ne résiste plus, épanche-toi sur la terre entière... »

Jérémie traversa la laiterie puis regagna la maison. Le canapé encore. L'angoisse à nu. Les questions à foison. Si seulement il avait pu dormir, lui qui n'avait pratiquement pas fermé l'œil de la nuit. Son regard tomba sur la lettre tueuse posée sur la table. Il se souvenait parfaitement des termes assassins jetés en vrac : « encéphalopathie spongiforme bovine », « abattage du cheptel », « mardi 14 janvier ».

Hagard et prostré, il ne remarqua pas tout de suite que la porte du couloir s'était entrebâillée. Chloé se précipita vers lui, se jeta sur ses genoux et l'enlaça de ses bras.
— Bonjour mon petit papa ! Tu te reposes ?
— Oui ma chérie, je suis un peu fatigué...
Elle se recula, surprise de l'intonation.
— Toi, tu as pleuré ! Je le vois bien. Quelqu'un t'a fait de la peine, mon papa ?
— Non, non, protesta t-il en déposant un baiser sur sa peau de pêche.
— Pourquoi tu ne veux pas me dire ?
Jérémie savait qu'elle ne lâcherait pas. Elle n'avait que cinq ans mais avait un don inné pour percevoir les sentiments des autres. Il caressa ses mèches blondes qui ondulaient dans la lueur blême du matin. Elle était belle, sa petite Chloé, avec ce front haut et bombé qui mettait en lumière l'éclat de ses yeux bleus, avec ce sourire d'enfant accroché à ses lèvres.
— Tu sais, les papas, c'est comme les enfants, ça a de la peine parfois. Je suis triste aujourd'hui car les vaches sont malades. Un monsieur va venir les chercher la semaine prochaine.
— Il va les emmener où ?
— Très loin, dans une grande prairie je crois, avec beaucoup d'herbe bien verte.
— Même la Bringette ?
— Oui, même ta petite Normande...
— Mais alors, il n'y aura plus de vaches chez nous ?
Son visage était soudain devenu grave, ravagé d'inquiétude. Jérémie ne l'avait jamais vue ainsi.
— Tu sais, je crois que je vais en racheter d'autres ; ça te ferait plaisir ?
— Oh oui, s'il te plaît. Mais j'aimerais bien qu'elles soient toutes comme ma Bringette, tu sais, un peu marron avec des petites taches blanches.
— Peut-être, peut-être, je vais y réfléchir...
La fillette battit des mains, prit possession de ses crayons de couleurs puis s'installa à la table de la salle à manger.

Jérémie se leva et s'approcha de la fenêtre. Le soleil était en train de gagner son combat avec la brume. Il sentit que la sève de la vie circulait à nouveau dans ses veines. D'autres avaient également subi une épidémie de vache folle avec abattage intégral du troupeau. Ils avaient courageusement relevé le défi. Il lui appartenait, pour sa femme, pour ses enfants, pour la profession, de faire renaître un troupeau, de faire renaître la vie. Après tout, il aurait des indemnités. Il serra les poings. Tout à l'heure, il appellerait son conseiller de gestion pour établir une stratégie. La perspective de repartir en race normande (il avait toujours aimé cette race) le sublimait soudain, ouvrait toute grande la route de l'espérance.
Il s'approcha de Chloé. Elle terminait son dessin. Il reconnut une vache à la robe bringée, avec des cornes et une grosse mamelle. Et puis, tout autour, comme à foison, des brassées de vert et encore de vert avec le soleil à l'horizon.

PRIX

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Maryse · il y a
Une histoire attendrissante, qui se termine avec une lueur d'espoir et de belles couleurs....
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Symphonie · il y a
Merci beaucoup Maryse. Bonne soirée.
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Keith Simmonds · il y a
Bonsoir, Symphonie! Vous avez voté une première fois pour mon haïku, “En Plein Vol”, qui est en
Finale pour le Grand Prix Automne 2016 et je viens vous inviter à renouveler votre appréciation pour lui. Merci d’avance et bonne fin de dimanche!

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Dominique Hilloulin · il y a
je repasse lire votre oeuvre avec intérêt, mais ne peux voter ,l'ayant fait il y a17j! entre temps mon poème "artiste" que vous avez soutenu est devenu finaliste ! Si vous souhaitez le lire à nouveau et, le cas échéant, le soutenir vers la finale , c'est ici : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/artiste-1, merci
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Symphonie · il y a
J'ai voté hier Dominique. Bravo pour ce très beau poème. Si le coeur vous en dit, j'ai un nouveau texte "allons enfants" en très très court.
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Dominique Hilloulin · il y a
ok Symphonie, mille excuses + une pour les intérêts. Vu allons enfants, et merci!
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Fred Panassac · il y a
J'ai pris beaucoup d'intérêt à lire cette tranche de vie racontée avec son vocabulaire précis et spécifique et la présence attendrissante de la petite Chloé du haut de ses 5 ans. Apres le choc, la reconstruction. Une histoire positive mais l'avenir dans ce secteur n'est pas un long fleuve tranquille hélas.
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Symphonie · il y a
Merci pour ce commentaire sympa. Effectivement, le secteur laitier est bien sinistré aujourd'hui.
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Jacqueline Souza-Conti · il y a
Que d'émotions,de tristesse et soudain l'espoir qui renaît..J'aime beaucoup.
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Symphonie · il y a
Merci Jacqueline pour ce gentil commentaire
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Nastasia B · il y a
Ma modeste contribution pour soutenir ce texte.
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Symphonie · il y a
Merci Nastasia
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Soledad · il y a
Une réalité qui rattrape une vie de labeur et de passion. Tout pourrait s'écrouler et puis non, la vie, la passion, toujours plus forte que l'épreuve. Votre texte est une invitation au partage de ce moment de vie. mon vote
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Symphonie · il y a
Merci beaucoup Soledad
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Dominique Hilloulin · il y a
Comportements humains extraordinaires dans le contexte rural éloigné d'autres actualités plus priorisées par les média . J'aime bien la distance "raisonnable" que vous avez prise en tant qu'auteure, moyennement affectivée, pas non plus froide et analytique !c'est ce qui m'a rendu votre nouvelle agréable à lire. Je vote +1 et vous convie à la lecture et l'appréciation d' Artiste", mon poème en lice automnehttp://short-edition.com/oeuvre/poetik/artiste-1
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Symphonie · il y a
Ce commentaire me fait très plaisir. Merci.
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Arlou · il y a
Bravo pour ce texte émouvant dont la fin insufle l envie de se relever.
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Symphonie · il y a
Merci Arlou
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Marie Parent · il y a
Très belle nouvelle dont je me souvenais...
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Symphonie · il y a
Merci Dominique.
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