Noir rouge et coeur

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J’aime la Vie, j’aime la Beauté sous toutes ses formes, j’aime l’empathie et la gentillesse, j’aime les voyages,  lire et écrire me sont indispensables, j’aime ma famille  [+]

Pas mal, en smoking, nœud papillon et souliers vernis, loués pour une seule soirée.
Englué dans une situation financière dont je n’arrive pas à sortir, la plus folle des idées a fini par s’enraciner et devenir inéluctable, fatale même : franchir pour la première fois le seuil d’un casino pour gagner, beaucoup et vite.

À peine entré, j’ai envie de ressortir, je suis en absolu décalage avec ces gens envoûtés par des cartes ou une petite bille qui sautille. Je me sens mal à l’aise mais pourtant je dois rester. Une intuition encore nébuleuse me confirme : c’est ici et aujourd’hui.

J’observe.
Je reste un moment devant le Trente-et-Quarante sans y trouver beaucoup d’intérêt. Pour le Baccarat, je suis trop novice. Ce sera la roulette.

Autour de la table une femme entre deux âges, d’une élégance raffinée, un homme avec un fort accent russe. Une autre femme plutôt jeune, arborant « un diamant gros comme le Ritz » me semble être Eleonora Bellavoce, la déesse du bel canto, baptisée ainsi par les gazettes. Auprès d’elle son amant, cela ne fait aucun doute, un Grec aux cheveux grisonnants qui la couve des yeux et la renfloue sans cesse. Deux autres personnes plus effacées.
Ce qui me frappe, c’est une sorte de lien invisible qui les relie. Ils sont comme ensorcelés, rien n’existe autour d’eux, à part leurs mises et le croupier qui parle d’une voix linéaire.

Je m’installe à la seule place libre.

Un des croupiers annonce :
- Messieurs faites vos jeux.
Devant les participants, l’équivalent de sommes importantes transformées en jetons s’amoncellent sur le tapis de la roulette.
Mes réserves n’ont aucune commune mesure, cependant une sorte d’autosuggestion d’infaillibilité emprisonne mon cerveau. Dans ce total brouillard, un éclair de lucidité me permet d’être prudent.
J’avance deux pièces : une sur le 30, date de mon anniversaire, et une sur le rouge pour me laisser une deuxième chance.
- Les jeux sont faits.
- Rien ne va plus.
L’employé du casino, d’un coup de main expert, fait tourner la roulette puis lance la bille sous des yeux qui ne la quittent plus jusqu’à ce qu’elle se stabilise.
- 6, noir, pair et manque.
Le croupier ramasse mes deux malheureux jetons qui se noient dans la multitude des autres.
Parmi les joueurs de ma table, le Russe, un prince peut-être, gagne avec le 8 de très grosses sommes. Je vais le suivre un peu et profiter de sa chance, ensuite je ne me fierai qu’à la mienne.

- Messieurs faites vos jeux.
Je compte les trois-quarts de mon pécule et demande au croupier de les mettre sur le 8.
- Les jeux sont faits. Rien ne va plus.
Le sang bat dans mes tempes. Sans doute ai-je trop misé. Je n’ai pratiquement plus d’argent. Les huissiers sont lancés à mes trousses comme des loups affamés. Comment a bien pu germer cette idée perverse de tenter ma chance au casino pour me libérer de leurs crocs ?

- 12, rouge, pair et manque.
Mon cœur se disloque lorsque je vois le râteau emporter une partie de ma « fortune ».

- Messieurs faites vos jeux...
Je laisse passer un tour, c’est trop d’émotion.

- Messieurs faites vos jeux...
Se décider ou quitter la table, sont les deux alternatives.
- 8 s’il vous plait.
Le prince me lance un regard peu amène.
Impassible, comme une machine bien huilée, le croupier dépose mes jetons sur le 8. J’ai l’impression d’arracher un morceau de moi-même.
Je n’entends pas le reste, mes palpitations se répercutent dans ma tête.
- 30, rouge, pair et passe.
Perdu ! À une alvéole près. Sur la roulette le 8 touche le 30.

Mon modèle se trouve en mauvaise posture, sa chance a tourné. Il vient de voir partir la totalité de ses jetons rangés comme des soldats. Table rase. Il jette sur le tapis les quelques pièces qu’il a gardées pour les croupiers.
- Personnel !!
Son visage n’exprime rien. Pourtant c’est une somme pharamineuse qui s’est volatilisée, comme ça, en quelques tours de manège. Il salue poliment les joueurs et quitte la table sans manquer de me lancer un regard accusateur.

Mieux vaudrait en rester là et essayer de gagner de l’argent autrement, mais cette conviction obsessionnelle, doublée d’un pressentiment m’aliènent.

Une jeune femme prend place.

Ses cheveux auburn s’harmonisent avec juste ce qu’il faut de taches de rousseur.
Je ne saurai dire pourquoi. Sa chevelure emprisonnée sous un turban de moire aux volutes de strass me déconcentre. Je n’ai qu’une envie, les libérer pour transformer sa coiffure si sage en crinière sauvage.

Messieurs faites vos jeux.
Répète inlassablement le croupier.
Le tapis se remplit.
- Les jeux sont faits. Rien ne va plus.
J’ai oublié de miser. Je pousse les quelques jetons qui me restent, le croupier refuse. Je ne suis plus vraiment là. L’allure racée de la séduisante personne assise en face de moi m’égare.
Ses yeux noirs ombrés de faux-cils me donnent le frisson lorsqu’ils s’abaissent. Ses lèvres sont « Rouge Baiser ».
- 14, rouge, pair et manque annonce le croupier.
Cela m’est bien égal.
Sur le tapis vert, le mouvement de ses mains fines, élégantes, aux ongles longs manucurés me donnent des pensées que je balaie avec regret. Je ne peux m’empêcher de m’abîmer avec cette sirène moulée dans une robe fluide argentée qui découvre un dos et une chute de reins ravissants, juste entre-aperçus. Sa peau d’opaline est délicieusement parfumée.

- Faites vos jeux
À partir de ce moment je ne suis plus maître de rien. Tout s’embrouille, sauf une pulsion qui me force à continuer.
Je mise à nouveau sur la date de mon anniversaire, le 30 et j’ajoute : rouge, en pensant à ses lèvres.
- Les jeux sont faits. Rien ne va plus.
Le croupier lance la bille. Je l’oublie tant je suis fasciné par cette jeune femme.
- 30, rouge, pair et passe.
30 ! Mais j’ai gagné ! Elle me porte bonheur j’en suis absolument certain !
Au même moment, ma belle inconnue a gagné sur le rouge. Elle fait déplacer la presque totalité des jetons sur le noir.

- Messieurs faites vos jeux.
Je laisse tout sur le 30 pour essayer d’attirer son attention.
Elle n’a toujours pas levé les yeux vers moi.

- Les jeux sont faits. Rien ne va plus.
La petite boule recommence ses tours avec ce bruit bien particulier.
- 30, rouge, pair et passe.
Son regard croise enfin le mien. Je lui fais un signe pour lui montrer que je compatis. Elle se lève.

Je m’apprête à ramasser ce que je viens de gagner lorsque la diva me soutire quelques jetons :
- Pardon madame, ils sont à moi !
- Jeune homme ! Quelle outrecuidance ! Comment vous permettez-vous ?
Le croupier intervient :
- Je vous prie de m’excuser madame, mais ces jetons sont bien ceux de monsieur.
Son regard est comme un orage prêt à éclater. Elle se lève telle une reine bafouée puis lance rageusement le fameux « la », qui comble de l’affront ne casse aucun verre en cristal !
Je récupère ce que je viens de gagner et quitte la table.
Il me semble que toutes les têtes se tournent vers moi, stupéfaites.
J’allume une cigarette et emboite le pas de ma superbe inconnue.
Cet espace feutré où l’argent est un jouet me déroute encore. Pourtant je trouve assez de courage pour lui proposer un verre au bar. À ma grande surprise, elle accepte.

- Champagne ?
- Oui merci, me répond-elle avec un si charmant sourire qui me fait fondre un peu plus encore.
- Vous n’êtes pas très habitué à ce genre d’endroit. Elle ne me pose pas une question, c’est une affirmation.
- Je dois vous avouer que non, mais à quoi l’avez-vous remarqué ?
- Parce que vous vous êtes levé alors que vous étiez en train de gagner. La plus jolie femme du monde, nue sous un manteau de zibeline, ne réussirait pas à déplacer un vrai joueur s’il est en veine.
- ... Je souris. Et vous, êtes-vous une vraie joueuse ?

Elle sort un long fume-cigarette dont je m’empresse d’allumer la cigarette. Après quelques volutes de fumée, elle me confie que son banquier de mari n’a pas survécu au crash de Wall Street l’année dernière. Une crise cardiaque l’a emporté mais elle n’a pas emporté ce virus du jeu qu’il lui a transmis au risque de la ruiner. Son regard a perdu son éclat.

Comme j’aimerais la prendre dans mes bras.
- Et vous ? Vous ne m’avez rien dit. Reprend-elle de sa voix légèrement cassée.
- Je suis ethnologue.
- Oh, très intéressant, dit-elle gentiment bien que cela ne doive guère la faire rêver.
- Me permettez-vous de vous donner un conseil ? Elle n’attend pas ma réponse. Fuyez quand il en est encore temps, fuyez cet endroit factice et n’y remettez plus les pieds ou vous êtes perdu. Vous voyez la femme si élégante qui était à notre table, elle vient jouer tous les jours et invente des amies chez qui elle aurait pris le thé. Son époux n’est pas joueur et ne comprendrait pas. Elle n’est pas riche, c’est l’argent du ménage qui se trouve sur le tapis.
Non seulement vous perdrez tout ce que vous avez mais vous perdrez aussi votre âme... comme moi-même.

Elle se lève et retourne jouer. Elle a raison, je ne suis pas un vrai joueur mais je ne peux ni la quitter ni abandonner le jeu ce soir. De toute façon je n’ai pas les moyens de devenir un habitué.

Des heures se sont écoulées. Le 30 est ressorti dès que j’ai repris ma place comme si je l’aimantais. Cette situation parfaitement inhabituelle a déclenché un « oh » unanime.
- Messieurs faites vos jeux.
- Les jeux sont faits. Rien ne va plus.
Et va la bille qui me captive, où elle s’arrêtera, changera le cours de ma vie. Riche ou désespérément ruiné. Je ne veux pas penser à la deuxième hypothèse. Ma foi reste comme un bloc de granit.

La folie me guide. Déraisonnablement je replace tous mes gains sur le 30.

Une foule s’est pressée autour de notre table et suit, en retenant son souffle, la course de la petite boule qui ralentit et se stabilise. Moi, je ne cherche qu’à éblouir celle dont je suis tombé amoureux et à qui je n’ai encore osé demander le prénom.

- 30, rouge, pair et passe.
Un « oh » admiratif s’élève à nouveau. La date de mon anniversaire est sortie 11 fois de suite !

Le croupier paie les gains puis tout le monde quitte la table. Je ne saisis pas ce qu’il se passe.
- Vous avez fait « sauter » la banque, dit ma belle inconnue assise près de moi. Vous êtes perdu.
- Perdu parce que j’ai fait sauter la banque ? Je ne comprends rien. Elle a un visage chagrin alors que j’espérais de l’admiration.
Les employés, déposent cérémonieusement un drap noir sur la table que je viens de quitter.
- Elle m’explique que le casino a une certaine somme à mettre en jeu et ne va jamais au-delà. Lorsqu’il n’a plus de jetons suffisants pour couvrir les paris gagnés par les joueurs, on met le drap noir afin de signifier que l’encaisse est dépassée et le jeu est arrêté le temps de la renflouer.
Je risque un :
- Puis-je vous inviter à diner pour fêter cet heureux évènement ?
- Oui, merci ! Ces deux mots déclenchent son irrésistible sourire à fossettes.
La lumière tamisée sublime cette ambiance propice aux confidences. L’argenterie et le cristal brillent à la flamme vacillante de la bougie installée sur la table. Un décor digne d’Hollywood pour déclarer son amour. Pourtant c’est trop tôt.
Le repas est exquis, je lui ai laissé choisir le menu en connaisseur. Petit à petit, je réussis à lui faire partager un peu de ma vie en Océanie, mes recherches sur le peuple Huli. Elle me pose des questions étonnantes qui montrent son intérêt, ce qui me fait extrêmement plaisir.
- Comment vous appelez-vous ?
- Athénaïs. Sourit-elle, connaissant d’avance l’effet produit par son prénom.
- Athénaïs ?
- Oui. Je sais, c’est curieux. Mais mon père est professeur de grec ancien. Alors...
- Athénais, c’est aussi la prophétesse d’Alexandre le Grand.
- Oui, c’est lourd à porter vous ne trouvez-pas ?
- Je ne peux m’empêcher de vous dire qu’il vous sied à ravir.
- Et vous ?
- Charles.
- Charles, merci pour ce délicieux diner et cette très agréable soirée. Merci aussi de m’avoir fait découvrir, avec autant de passion, un monde qui m’était totalement étranger. C’est ici que nous nous quittons. Emportez vite votre gain, vous avez eu beaucoup de chance. Ne retentez pas le sort. Oubliez cet d’endroit.
Oublier cet endroit ? Non, pas ce soir.
Deux places face à face se sont libérées à la même table. Le regard d’Athnaïs est devenu dur, la douceur de ses yeux lors de notre diner a disparu.
- Messieurs faites vos jeux
C’est une sorte de spirale incontrôlable qui m’entraine à remettre une bonne partie de mes gains sur le 30.
- Les jeux sont faits. Rien ne va plus.
J’ai perdu la raison. Ma passion pour cette femme se mêle à ce qui est devenu une force irrésistible. Suis-je encore capable de savoir pourquoi me voici comme vissé sur cette chaise dans l’impossibilité d’en bouger ?
- 1, rouge, impair et manque
Je viens de perdre une somme considérable. Je viens de perdre de quoi me libérer de mes dettes. Je m’enlise dans ma propre destruction.
- Messieurs faites vos jeux.
Une solide conviction me pousse à jouer mes dernières « cartouches » . Quitte ou double.
_ 30 s’il vous plait
- Les jeux sont faits. Rien ne va plus.
- 17, noir, impair et manque.
C’est fini pour moi. Je jette un coup d’œil à Athénaïs, elle hausse les épaules et penche la tête tristement. Il ne me reste qu’à me sauver à l’autre bout du monde afin de fuir mes créanciers et essayer d’extraire le venin qui s ‘est propagé dans mon sang.
Je me prépare à quitter la table lorsqu’elle pousse vers moi une belle somme en jetons. S’il vous plait ne me faites pas l’aumône mon bel amour. Vous m’aviez prévenu, mais la dangereuse « auto-intoxication de mon imagination » galopait déjà.
- Acceptez, je vous prie, vous me les rendrez si vous gagnez.
La puissance du jeu l’emporte sur mon extrême honte. J’accepte et mets le tout, une nouvelle fois sur le 30. L’estime de moi s’est annihilée, je ne suis plus que le jouet du hasard.
Me voilà la petite boule qui saute et tressaute dans la roulette.
Je gagne,
Je perds
Le lancinant : Messieurs faites vos jeux, les jeux sont faits, rien ne va plus, répétés d’une voix neutre devient comme une musique qui calme mes palpitations.
Puis soudain, je gagne, je gagne encore et encore, ce n’est plus pour l’admiration d’ Athénaïs, c’est pour moi, pour la recherche des sensations fortes, inconnues jusqu’à ce jour, extrêmement dangereuses dont l’une s’appelle : Addiction.
- Messieurs la banque a sauté.
Malgré moi j’ai réussi cet exploit de faire sauter la banque deux fois la même journée ! Je n’en retire aucune gloire ce n’était que dans le but d’une excitation malsaine. Payer les créanciers sera ma première résolution, c’est la pensée de l’ancien Charles. J’ai peur de celui que je suis devenu en une seule soirée.
Je n’ai jamais possédé une telle somme d’argent et n’ai aucune idée de ce que je vais en faire, sinon peut-être la rejouer.
La nuit est bien avancée.
Epuisé par une tension qui n’a fait que croître, je pousse un généreux pourboire à la mesure de mes gains
- Personnel !
Peu à peu, j’ai l’impression de redescendre sur terre, de reprendre conscience. La chance me permet de rembourser celle que j’avais fini par oublier dans la folie du jeu. Je lui prends la main. Elle ne la retire pas. Je l’entraine vers le jardin pour la serrer contre moi.
- Je vous supplie de ne plus jamais...Ses mots se perdent dans ce baiser tant espéré.

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