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Rosine •

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LAURÉAT
Sélection Jury

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Nous sommes le 10 août 2012 ?
Alors oui, c’est bien aujourd’hui, c’est le grand jour.
Tom et moi avons invité notre famille dans un joli restaurant en bordure de Seine, non loin de la tour Eiffel, pour fêter nos cinq ans de mariage. Ils seront tous là.
Ma belle-mère envahissante. Mon beau-père qui se laisse envahir. Mon arrogant de frère et sa merveilleuse chérie. Sans compter leurs deux enfants. J’ai bien spécifié au restaurateur de mettre les mômes sur une table plus loin. Pas envie d’entendre leurs braillements, même pas ceux d’Émilie, notre petite fille. Et puis, bien sûr, ma mère, avec son avis sur tout. Le papier peint fatigué de la salle. Les plantes qui auraient besoin d’un peu d’eau. Le serveur qui a osé mettre des glaçons dans son whisky. Les toilettes qui ne sont pas assez éclairées. J’en passe, elle arrivera bien à me surprendre tout à l’heure. Mon père, mi-autiste, mi-sourd, auteur-compositeur à sa façon.

Je suis tellement heureuse, ce matin.
Rien de tout ce qu’ils diront ou penseront ne viendra gâcher notre anniversaire. Il y a cinq ans, on avait surpris tout le monde en décidant de se marier. Presque les premiers jeunes gens à franchir le pas dans la famille. Ils nous avaient regardés bizarrement, comme deux fous à lier. Leurs sourires étaient là, et pourtant leur tête disait : « Pourquoi une telle folie ? » « Parce qu’on s’aime, pardi », je leur avais jeté en plein visage. Et Tom m’avait prise dans ses bras, on s’était embrassés crânement. Cela avait stoppé net la conversation. Un beau mariage d’amour, un somptueux voyage de noces aux Seychelles, et neuf mois plus tard, une petite Émilie venue rayonner sur notre vie.
Nous avons emménagé dans l’est parisien, dans un vaste appartement des bords de Marne avec terrasse sur le toit. Avons soigneusement choisi les meubles, les tableaux, les tapis. C’est facile quand on est d’accord sur tout.
Bon, disons que Tom me fait confiance, sa femme est décoratrice d’intérieur. C’est vrai que la terrasse est super agréable. Les vendredis des beaux jours, même quand Tom rentre tard, j’aime nous préparer un petit rituel, deux verres de rosé, quelques olives vertes, des toasts de tarama. Un peu de musique. Un pétard, parfois. Et l’amour tout là-haut, dans la nuit noire, en surplombant Paris.

Ce matin, c’est branle-bas de combat. Tom ne veut pas porter une chemise, « Trop conventionnel », me dit-il, et ma petite fille refuse de sortir sans sa barrette à paillettes. Mon esprit fait le grand écart. Elle est où, cette foutue barrette ? « Va pour un tee-shirt à longues manches, mon cœur », et la barrette était derrière le panier à linge sale… Quant à moi, tout me va, car je suis « toujours la plus belle », me lance Tom, ou tout le monde s’en fout ; en tout cas, moi, Chloé, je suis prête. On part.
Il y a un accident sur l’A4. Un dimanche matin ? J’y crois pas, on va tout de même pas arriver en retard à notre fête ! Tom s’énerve.
— Vas-y ! Avance donc, pépère ! Pourquoi t’es pas en train de préparer une bouillabaisse pour tes arrières petits-enfants ?
Il parle à un vieux monsieur qui n’avance pas. Tom me regarde, on dirait qu’il espère de moi une réponse. Émilie souhaite qu’on lui chante une chanson. Mais bien sûr, on a que ça à penser, ma chérie !
Il est midi et nos invités arrivent à 12h30.
— Je connais un raccourci, t’inquiète pas, mon cœur.
Hop, je prends les choses en main, à droite, au feu à gauche. Encore à gauche. Mon homme se détend. Moi, je stresse, je ne me souviens plus vraiment de la route, je ne l’ai prise qu’une fois, avec le bus et j’avais pas encore le permis.
— Ah, on est arrivés ! s’exclame Tom, tout content.
Je reste interdite. Il me prend la main :
— T’es la meilleure, me dit-il, d’un regard qui en dit long, du genre tu-vas-voir-ce-soir-comme-je-vais-te-câliner-quand-on-sera-que-tous-les-deux.
Je détourne la tête. Il me pince la main. Je souris.

— Ah ! vous voilà ! me lance ma mère.
Non, pas elle, elle n’est tout de même pas arrivée avant nous.
— Chloé, il est 12h25. Qu’est-ce que vous avez foutu ? Je t’ai laissé cinq messages.
OK, Maman, on est là, fin des explications. Je me souviens que mon portable est sur vibreur, dans la salle de bains, sur le panier à linge. Super.
— Bon, ma fille, voici le topo : j’ai fait déplacer notre table, car je trouve que nous étions un peu trop près des toilettes. Regarde, c’est dans le coin, là. Imagine les allers-retours, les bruits. Je leur ai dit tout net : « Impossible, faut me trouver une solution. Cinq ans de mariage, ça se fête pas près d’une chasse d’eau ! » Du coup, ils dressent une autre table dans la petite pièce d’à côté, tu sais, celle où normalement, ils placent les enfants pour jouer. Et puis je leur ai demandé de mettre un peu plus de fleurs, car tout de même, trois centres de tables, ce n’était pas assez… Alors, il y en aura cinq, comme pour vos cinq ans, normal, non ? Je savais que tu serais d’accord.
J’ouvre la bouche, Tom me marche sur le pied. Je dis :
— Tu as bien fait, Maman.
J’embrasse mon père qui ne me regarde qu’à moitié. Émilie est déjà assise sur son dos et lance des « Hue, Pépé ! Hue, Pépé ! ».
Il a oublié ses propres enfants depuis qu’il est grand-père ; comment est-ce possible, une telle amnésie ? Il a été un père intransigeant avec mon frère et moi pendant des années. Nous a étouffés, empêchés de traîner, de boire, de fumer, d’avoir un chien, d’écouter du hard rock. M’a privée de tatouage, de piercing, de maquillage gothique, de jupes courtes et même d’embrasser Tony, le voisin, à l’arrière de sa voiture. Et désormais, de nous, il s’en fout. On peut faire absolument tout ce qu’on veut de notre vie, il s’en fout. Du moment qu’on le laisse s’amuser comme un gamin avec notre petite fille de cinq ans.

Mes beaux-parents arrivent. Ma belle-mère s’avance avec délicatesse et dignité. Telle la reine Élisabeth II, elle s’attend pas moins à ce qu’on fasse la révérence devant elle. Non, non, je vous jure, belle-doche, y’a pas d’œufs posés par terre, avancez donc, je vous prie, Votre Majesté.
Elle porte un tailleur jaune, y a même le chapeau avec voilette assortie. Et son fils adoré qui ne porte qu’un tee-shirt, ça va pas le faire du tout. Bonne pour le peloton d’exécution, la Chloé.
Tom me serre contre lui. Il m’utilise, mais je jubile quand même, car j’aime ça. Mon beau-père me tend sa joue, il reste droit comme un I. Nous faisons semblant de nous embrasser. Je m’explique : nos lèvres font du bruit, mais jamais, ô grand jamais, mes lèvres ne se posent sur sa joue.
Ce serait carrément indécent. C’est ce que j’en ai conclu, après cinq ans à faire semblant de s’embrasser. Il me demande si je vais bien.
Oh, que oui, je vais bien. C’est un grand jour pour moi. Cinq ans, c’est un plaisir de vous avoir tous.

À 13 heures, arrivent en dernier, comme d’habitude, mon frère Victor au bras de sa chérie, Sybille. Il me toise du regard.
— Salut frangine, déjà cinq ans, ah, ah, ah ! C’est génial. Vous êtes des Mohicans. Tu sais qu’en banlieue parisienne les mariages durent en moyenne trois ans ? Tu verrais tous les divorces que je traite chaque jour… Enfin, c’est ma came, je vais pas cracher dessus.
Bienvenue à toi, mon adorable frangin. Je l’embrasse.
— Je suis persuadée que je pourrais compter sur toi, en cas de coup dur… Je veux parler de mon divorce, bien sûr, car sinon, à quoi d’autre pourrais-tu bien me servir, petit frère ? lui dis-je en rigolant.
Sybille me fait un énorme câlin, reste au moins dix secondes contre moi et me murmure :
— Cinq ans, c’est absolument magique, je me souviens de vos noces comme si c’était hier. Comme j’aimerais que ton frère se décide à m’épouser ! Mais avec tous ces couples en crise qu’il côtoie chaque jour… Même avec deux enfants, je commence à ne plus y croire.
— Mais non, il changera d’avis comme tous les autres, lui dis-je, laisse-lui du temps.
Ensuite, elle se cambre, se dirige vers mon frère, d’un pas chaloupé façon Naomi Campbell au défilé Chanel, se serre tout contre lui, prend une pose lascive, les seins pointés en avant. Est-ce que Lagerfeld est dans la salle, j’ai raté quelque chose ? Mais non, c’est vrai, elle marche naturellement ainsi, perchée sur ses dix centimètres.
Bien sûr, tous les hommes du restaurant se retournent, le serveur manque de renverser son plateau de petits fours. Imbécile.

J’observe mon homme, il est en train de discuter avec son père. J’observe mon père, il joue à cache-cache avec ma fille, derrière les chaises. J’observe mon frère, il est fier à en crever l’écran. J’aurais adoré qu’au moins une fois ses stilettos argentés se prennent dans le tapis, juste pour rire, voir sa tête déconfite et pire encore, celle de mon frère. Mais Sybille a vraiment beaucoup de classe. Gamine, elle a dû répéter inlassablement dans sa salle de bains, car elle ne tombe jamais.
Je suis sûre que même sur du verglas, elle ne tomberait pas. C’est pas vrai, je suis pas jalouse. Je pense à mon dos et à ma scoliose, c’est tout.

Nous trinquons enfin. À la vie. À l’amour. Au bout de la troisième coupe de champagne, les visages se détendent. C’est fou comme le champagne peut rendre les gens heureux. Il devrait être remboursé par la Sécurité sociale. Ma belle-mère fait tomber son affreux chapeau jaune. Et même le soleil, le vrai, a la permission d’entrer.
Ma mère m’annonce que les hortensias roses sur la table, c’est une admirable idée, et que les petits fours sont délicieux. Je suis en plein rêve.
Tom me prend la main, son regard dégage tellement d’amour. Je me réveille brutalement.
Le maître d’hôtel nous invite à nous asseoir.
Nous étions une centaine à notre mariage. Il y avait nos témoins, nos amis. Aujourd’hui, nous sommes huit ; c’est la famille proche, comme on dit. Les intimes. Ceux avec lesquels nous partageons les fêtes de Noël, les baptêmes, les grandes occasions. Soudain, je voudrais tant qu’ils soient là. Tous les autres.
Ceux que j’aime et qui m’aiment. Qui ne me reprochent pas mes cinq minutes d’avance, qui n’auraient jamais disposé cinq bouquets de fleurs sur une table de huit personnes, qui me feraient de vrais bisous tout plein de chaleur humaine.
Qui seraient sincèrement heureux de fêter avec nous ces cinq ans de mariage. On aurait loué une petite maison du côté du Touquet pour deux jours et deux nuits de folie. On aurait dansé et piqué d’énormes fous rires comme des gosses mal élevés. On aurait bu et fini la nuit sur la plage, ignorant le froid, serrés les uns contre les autres, shootés par les vapeurs d’alcool.
Mais nous sommes huit, et finalement, faudra faire avec.

Une fois tous installés à table, je les observe. Mon mari me sourit amoureusement et me souffle à l’oreille qu’il est allé voir les enfants, et que tout va bien. C’est vrai, les enfants ? Ben tant mieux. Il pose une main sur mon genou en me parlant.
Cinq ans après, même complicité dans le regard.
Le sien dit : « C’est juste un repas de quelques heures, supporte-les encore un peu, c’est notre famille, faut bien composer. »
Je sais tout ça, mes yeux lui répondent.
J’ouvre la conversation. J’adore leur parler d’un sujet grave en sachant qu’ils ramèneront toujours tout à leur vie ou à leur expérience. Aujourd’hui ne sera pas une exception.
— Vous savez que j’ai failli avoir un terrible accident sur le rond-point des Champs-Élysées, il y a deux jours ? J’ai eu très peur.
Voilà, c’est dit. Juste attendre, maintenant.
Qui le premier va ramener mon histoire à lui ?
Ma mère sort gagnante. Elle enchaîne tout de suite.
— M’en parle pas. Figure-toi que la nièce de l’oncle Alfred s’est fait renverser par un scooter, il y a deux ans. Bien sûr, ce n’était pas le même rond-point, mais un rond-point, tout de même. Et quelle frayeur !
Mon beau-père poursuit.
— De toute façon, qui sait encore prendre un rond-point selon le respect du Code de la route, je vous le demande, hein ? Faut voir tous ces cinglés qui se trouvent à l’intérieur et qui, soudain, décident de sortir et vous coupent la route. Il ne nous reste plus qu’à piler pour éviter l’accident. C’est une honte absolue !
Je clos le débat.
— Sinon, comme vous avez pu le constater, je vais bien. Juste deux, trois côtes fêlées et une perte auditive à confirmer. Problème d’oreille interne, apparemment, et pour savoir si je vais perdre 90 % de ma vue côté droit, faudra encore attendre les résultats des analyses… Enfin, c’est ce que m’a dit l’équipe des urgences qui m’a prise en charge à mon arrivée.
Tous se retournent vers moi, horrifiés. Y a que Tom qui marche pas.
Je jubile. Passons à autre chose.

Victor est assis en face de moi. Je regarde mon frère comme si je le voyais pour la première fois. Je me dis : Imagine que tu ne connaisses personne dans ce restaurant, et qu’on t’installe d’office en face du frangin. Que penserais-tu de lui, en toute sincérité ?
Quel putain de beau gosse ! C’est assurément ça que je me dirais en premier. Mélange de Brad Pitt et de Mathieu Kassovitz, j’adore ! Petite barbe virile, costume hyper bien taillé, chemise bleue cintrée qui galbe ton torse et met en valeur ton regard ténébreux et sexy.
Tu affiches un air tellement sûr de toi, genre le-mec-que-rien-n’impressionne. T’es beau, mon frère, dommage que tu sois con, ça gâche. Mais ça, je ne le découvrirais qu’après deux ou trois journées en ta compagnie. Quand je me rendrais compte que tu n’aimes que les bimbos, de préférence blondes (je suis blonde, moi aussi, alors non, promis, je n’ai rien contre les blondes), qui te servent de faire-valoir dans la haute société que tu fréquentes. Alors, là, seulement là, je me casserais. Avant ça, tu m’auras sautée une ou deux fois, bien entendu.
Tu n’imagines pas à quel point j’ai de la tendresse pour toi, à cet instant. C’est drôle, ce sentiment qui me tombe dessus, je ne m’y attendais pas. J’ai de la nostalgie plein la tête, je me souviens de notre jeunesse. Avec mes deux ans de plus, à l’école primaire, je t’ai défendu contre les vilains gaillards qui s’en prenaient à toi, mon petit frère adoré. Je leur ai lancé mon poing dans la figure, à m’en écorcher mes doigts fragiles, t’en souviens-tu ?
Et puis au lycée, c’est toi qui es venu à mon secours quand des abrutis voulaient me voler mes baskets ou mon sac. Le grand frère fort, ceinture noire de karaté et qui faisait tomber les méchants comme des mouches. C’était chouette.
— Alors, Chloé, paraît que l’appel d’offres pour la prochaine décoration du Louvre vient de te passer sous le nez ? me lance-t-il.
Te revoilà enfin, le cynique, celui qui a pris la place de mon frère depuis quelques années. Et qui adore rappeler aux parents que si quelqu’un a réussi dans la famille, c’est toi. Que la décoration, c’est pas un boulot sérieux, juste une activité d’artiste loufoque qui fume des joints et écume les cocktails la nuit.
Merci, mon Victor. Je t’enverrai la note. Un joli souvenir d’enfance brisé et piétiné sur le carrelage d’un restaurant, le jour de mes cinq ans de mariage, combien ça peut valoir ?

C’est alors que mon Amour se lève. Il demande le silence. Cogne son couteau contre son verre, comme dans les films. Ça marche, ma foi. Plus un bruit nulle part. Tiens, il souhaite faire un discours. Il m’a préparé une surprise, trop mignon.
Même les tables d’à côté se taisent. Franchement, je préférerais qu’elles n’écoutent pas. Les malotrus, c’est privé, tout de même.
Tom sort un papier de sa poche. Il semble ému, je suis estomaquée. Mon Tom à moi, celui qui déteste écrire, qui hait ces moments de « piano qui pleure », d’émotion surfaite, comme il dit. C’est une incroyable surprise. J’écoute de toute mon âme, un peu tremblante.
— Ma Chloé, commence-t-il, je voudrais te dire combien je suis heureux de partager ta vie, tes rires et tes peurs. Nous avançons main dans la main, la tête remplie de nos projets et de nos rêves. Quelle joie de me réveiller chaque matin à tes côtés, j’aime tant la douceur et l’odeur de ta peau. Je me sens tellement beau, car aimé par toi. Notre mariage est une bénédiction. Avant toi, j’ignorai la responsabilité d’être un mari et un père. Tu m’as appris tout cela. Ensemble, nous avons eu notre merveilleuse petite Émilie. Elle est espiègle, intelligente et sensible, comme sa mère que j’aime tant.
Sa voix est pleine d’émotion. C’est doux, c’est bon, comme un fruit sucré que tu dégustes sur une plage pendant les vacances. Je ne sais pas quoi lui répondre, alors je baisse la tête, une larme roule sur ma joue. Et puis deux. Je les balaie avec ma serviette de table. Sois forte, Chloé.
Il me tend soudainement un petit écrin, j’y découvre un magnifique bracelet en or blanc. Extrêmement beau, avec des maillons fins qui scintillent dans la lumière. Il le passe autour de mon poignet, m’enlace tendrement.
Toute la famille se tait, comme si le moindre bruit pouvait briser la magie de l’instant.
Ma mère a les larmes aux yeux. Mon frère me fixe, espérant que je m’effondre en larmes, même une seconde, pour prendre LA photo. Celle où mes yeux sont rougis, avec le maquillage qui coule, celle où je suis laide.
Sybille baisse les yeux, mon père semble ailleurs. Belle-doche et beau-papa font signe aux serveurs d’enchaîner les plats. Tous ces attendrissements, ce n’est pas de leur monde. Bien sûr.
Je me lève à mon tour. C’est mon cinquième anniversaire de mariage. Ce sont tout de même nos noces de bois (je l’ai lu dans le calendrier de La Poste, pour être honnête).
Moi aussi, je souhaite m’exprimer.
— Je suis énormément émue, mon Tom, si je m’attendais à ça… Pendant que Tom me surprenait, nous surprenait tous, à vrai dire, avec sa magnifique déclaration d’amour, j’ai fait déposer dans vos assiettes une enveloppe. J’ai également une nouvelle dont je souhaite vous faire part. Vous qui êtes ma famille, mes proches, qui étiez présents lors de notre union, il y a cinq ans, j’ai voulu que vous soyez les premiers informés. Je vous en prie, ouvrez-la sans attendre.

Ils sont circonspects. Tiens, même pas vu que les serveurs avaient déposé une enveloppe dans leur assiette. Une telle concentration, c’est stupéfiant.
Ils l’observent, la pèsent et la soupèsent. J’ai inscrit chaque prénom moi-même. Aucune erreur, elle vous est bien adressée. Allez, ouvrez, maintenant, je suis tellement impatiente.
Qui sera le plus rapide ? Le plus curieux ? Lequel sera le premier à prendre connaissance de ma grande nouvelle ?
Qu’imaginent-ils ? L’annonce d’un petit frère ou d’une petite sœur pour Émilie ? Une promotion ? Ce fameux marché du Louvre, et si je l’avais remporté ? Me croiriez-vous ?
C’est Victor qui voit la photo avant les autres. Celle de sa voluptueuse femme serrée contre mon mari. Mon Tom embrassant sa Sybille à pleine bouche – je peux presque voir la langue, avec une loupe –, au sortir d’un hôtel. Une photo datée d’il y a deux jours, en plein après-midi. Près du rond-point des Champs-Élysées.

Ben oui, mon frère, désolé, ça fait mal. On tombe de haut, hein ? Surtout quand pour toi, le haut, c’est le sommet du building. Mais je te rassure, on est ex aequo sur ce coup-là, on est tombés tous les deux, y’a juste un peu de décalage horaire.
Maintenant, je voudrais que tu te lèves, que tu leur foutes une bonne dérouillée, comme autrefois. T’es plus fort qu’eux, une seule prise et tu leur tords le bras, leur casses une jambe. Allez, vas-y. Fais-le pour moi. Fais-le pour nous, petit frère.
Mais Victor ne bouge pas. 1, 2, 3, soleil, il s’est transformé en statue de pierre. Une statue qui pleure.
Mon mari est toujours debout, il aperçoit la photo dans l’assiette de son père, il est pâle. J’aime la souffrance qui le pilonne ; si elle pouvait lui arracher les entrailles.
Sybille se lève et quitte la table. Une petite chute sur le carrelage avant de sortir m’aurait fait prendre mon pied, mais non, définitivement non.
Quel dommage, Miss Monde, reste, on aurait papoté de notre mariage, dont tu n’as rien oublié, et surtout de celui dont tu rêves avec mon frère.

J’appelle Émilie, mon ange, que j’avais pris soin d’éloigner de cette maudite table de menteurs et d’égoïstes.
Près des toilettes, c’est pourtant là que je leur avais demandé de nous installer, pourquoi a-t-il fallu que tu changes mes plans, Maman ? Les chiottes, c’est tout ce que méritait cette mascarade de fête.
Je règle la note, question d’honneur, et aussi pour leur montrer que j’en ai les moyens.
Nos bagages sont prêts depuis deux jours.
Y’a plus qu’à y aller, ma puce, dis au revoir à Papa.

PRIX

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Charieau · il y a
une chute très surprenante. un régal.
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Virgo34 · il y a
J'ai beaucoup aimé. bravo !

Mon pantoum (Rêve d'ailleurs) est en cavale dans la Matinale. Je vous invite à aller le lire pour le soutenir s'il vous a plu. Merci.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/reve-dailleurs-pantoum

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Fleurdebretagne · il y a
J'adore...vraiment ce texte est génial, je ne m'attendais pas du tout à cette fin...Bravo
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Guy Bellinger · il y a
Alors, là, Rosine, ce n'est bien du tout ce que vous avez fait là. Avouez que vous n'avez écrit « Noces de bois » que pour faire naître en moi jalousie et envie ! Et j'enrage : plus jamais je ne pourrais écrire ce récit en tout point parfait puisque vous l'avez fait !
Trêve de plaisanterie : j'ai adoré. C'est remarquablement observé (ça sent le vécu, non seulement le vôtre mais celui de tout le monde), c'est décapant et tranchant, et la chute est proprement admirable. Si un prix fut mérité c'est bien celui qui vous a été décerné.
J'ai moi aussi écrit une nouvelle (eh oui, encore !) sur les relations familiales difficiles (en particulier avec mon jeune frère), intitulée "Excuse(z)-moi, je vais me changer ( http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/excuse-z-moi-je-vais-me-changer). Je ne sais pas si vous l'avez lue ?

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Rosine • · il y a
Merci Guy d'être passé et pour votre commentaire drôlissime, je m'en vais lire le vôtre avec plaisir !! Ça va cogner je pense ...
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Alice · il y a
magnifique
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Si Le Vin · il y a
Bon .... voilà !!! Très bon commentaires ...;-)
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Rosine • · il y a
Merci si le vin , passe le bonjour à nez vert
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Claude Moorea · il y a
Une histoire magistralement menée et une chute qu'on n'attend pas ! Je m'abonne tout de suite !
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Rosine • · il y a
Merci beaucoup Claude d'être venue à ces noces un peu tordues ...
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Gail · il y a
Waouh! Génial. Nous aussi, on tombe de haut !
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Rosine • · il y a
Merci beaucoup Gail !
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Bgl · il y a
vraiment superbe! merci pour ce bon moment et bonne chance pour la suite
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Rosine • · il y a
Merci d'être passé me lire !!
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Tarzan87 · il y a
Magnifique, j'adore !!!
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Rosine • · il y a
Merci d'être passé et merci pour votre commentaire enthousiaste.
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