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Noces de bois

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Troy80

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1. La fille du lundi

— Vous ignoriez donc que Lucas Valmont était marié ?

Ma question, quasi-susurrée, résonne dans le box comme la trajectoire silencieuse d’un boomerang dans le ciel de Canberra, pour mieux cueillir la pauvrette derrière la nuque en un énième coup du lapin. Coup du chaud lapin.
Des accroche-cœurs sur le haut du front, une raie centrale bien marquée sur ses cheveux merle, un corps de moineau ceint dans une robe près du corps masquant plus encore ses formes fluettes. Un peu comme si Edith Piaf avait fusionné avec Betty Boop, toutes deux digérées par la chanteuse Jain. Même si les phalanges de sa main droite semblent vivre leurs derniers souffles sous la pression de celles de sa main gauche, Lucie Bultel ne semble avoir jamais été aussi près de livrer sa version des faits. Come, come, my baby, come...

— Je vous jure que je n’en savais rien, Lieutenant. Pour moi, il paraissait si... sincère. Et je n’ai jamais remarqué la moindre alliance sur son annulaire.

Je fais mine d’ignorer sa réponse tout en candeur et en innocence. Le b.a.-ba de l’infidélité, ma petite. Tu as encore du lait au bout du nez. J’enchaîne.

— Lucas Valmont était marié depuis cinq ans à Madame Déborah Valmont, née Dulac. Tous les ans, ils venaient célébrer leur anniversaire de mariage dans cet hôtel, toujours la même chambre, la numéro 5, celle-là même où Déborah Valmont a été retrouvée assassinée la nuit du 25 au 26 mars. On lui a porté un coup mortel à la base du crâne, au niveau du bulbe rachidien. Si ça peut vous rassurer, vous êtes lavée de tout soupçon. Le rapport du légiste a conclu que Mme Valmont a trouvé la mort aux alentours d’1h30 du matin. Et à cette heure-ci...

Lucie Bultel peine à lever les yeux, l’expression classique de l’enfant qu’on surprend la main dans la bonbonnière remplie à ras bord de Werther’s Original.

— ... Lucas Valmont se réchauffait au creux de vos draps. Chambre n°1 du même hôtel. Par conséquent, Valmont lui-même est disculpé. Si vous êtes ici, c’est pour nous aider à comprendre comment vous avez pu vous retrouver à l’hôtel Charleston pile le soir où Monsieur et Madame Valmont célébraient leurs noces de bois...
— Parce qu’il m’y a invitée.
— De quelle manière ?
— J’ai reçu un SMS la veille, tout simplement.
— Un homme vous invite à passer une nuit à l’hôtel, la veille pour le lendemain, et vous ne trouvez pas ça étrange ?
— À vrai dire, si, un peu... et à la fois, pas du tout. Lucas habite en Normandie et effectue un déplacement sur Paris tous les mardis dans le cadre de son travail. Cela faisait presque six mois qu’il arrivait chez moi tous les lundis soirs et que nous passions la nuit ensemble. Cela lui permettait d’éviter les embouteillages, et tout le tumulte matinal.

Tout juste était-elle sur le point d’ajouter : « Mais, c’est juste un copain ! On dort chacun de notre côté du lit... » comme l’assurerait une post-adolescente à l’adresse de son paternel soupçonneux.

— Mais Lucas est du genre imprévisible et, au final, cela ne m’a pas étonnée. Cette spontanéité, ce grain de folie, c’est tout lui...
— Vous avez encore ce SMS ? la coupé-je.

Elle me tend son antique Nokia et la missive s’imprime sous mes yeux en caractères monochromes.

Ma belle,
RDV samedi 25 mars, 20h, à l’hôtel Charleston. Chambre à ton nom. Pour une nuit à la hauteur de nos sentiments. Fais-toi belle.
Lucas

— Laconique. Mais efficace. Comment avez-vous connu Valmont ?
— Sur un forum.
— Un forum ?
— Oui, un site consacré aux antiquités et aux objets de brocante. Ce qui m’anime, c’est à la fois le populaire et l’insolite. Je suis une passionnée, sans cesse en quête de l’objet rare qui n’intéresse personne. Un modèle rare de phonographe La Voix de son Maître, une vieille machine à écrire Remington... C’est mon côté vintage...
— J’ai cru remarquer, en effet, rajouté-je en adressant un regard appuyé vers sa robe de jais col Claudine.
— Je sais que ça fait un peu too much, mais je crois que c’est ce qui a plu à Lucas. Quand les filles de mon âge écoutent et dansent sur du Rihanna, moi j’ai au fond de mon iPod l’intégrale de Damia, de Berthe Sylva et de Fréhel. Ne vous inquiétez pas, je n’ai pas l’intention de me tailler les veines en sortant, ajoute-t-elle avec un rictus qui jure parfaitement avec les larmes au bord de ses paupières.
— Et Lucas, il cherchait quoi sur ce forum ?
— La même chose que moi. Sauf que lui était davantage intéressé par des objets ayant appartenu à des vedettes de la chanson, du cinéma. Maximum années 50. Je vendais un canotier ayant soi-disant appartenu à Maurice Chevalier que j’avais acheté à prix d’or sur un site concurrent un an auparavant. Au final, un faux de chez faux. Lucas s’est présenté, s’est montré intéressé. On a convenu d’un rendez-vous pour la transaction, un bistrot en plein Saint-Germain. La semaine suivante, on sortait ensemble. Je n’ai jamais osé lui dire que je l’avais arnaqué. Avec le recul, j’ai honte.
— Résumons, Mademoiselle Bultel : le samedi 25 à 20 heures précises, vous pénétrez dans le hall de l’hôtel Charleston. Et là, que se passe-t-il ?
— Lucas est à la réception. De dos.
— Seul ?
— Oui. Il s’entretient avec le réceptionniste. Sa valise est posée à ses pieds. Je marche à sa rencontre, je lui tape doucement sur l’épaule, il se retourne, j’approche mes lèvres des siennes, et là...
— Là ?
— Il a un curieux mouvement de tête. Il est prêt à accueillir mon baiser, puis se rétracte. Ma bouche rencontre la commissure de la sienne. Surprise, je pivote la tête à mon tour, et c’est là que j’ai compris.
— Madame Valmont venait de faire son apparition ?
— Tout à fait.
— Elle vous a surpris ?
— Je l’ignore encore aujourd’hui.
— En tous cas, je vous remercie pour votre sincérité. La scène que vous me décrivez est en tous points identiques à celle enregistrée par le système de vidéo-surveillance du hall.
— Des caméras ? Mais alors, s’il y en a dans les couloirs, vous allez...
— La vidéo-surveillance n’a – hélas – été installée que dans l’entrée. Vous pensez bien que ça nous aurait facilité la tâche ! Continuez.
— Sa femme le rejoint, lui prend le bras, et ils se dirigent vers le couloir. À mon tour, je donne mon nom à la réception et l’agent d’accueil me donne les clés de la suite n°1.
— Quand Lucas vous a-t-il rejoint ?
— Je dirais vers 23h30.
— Il vous a prévenu de son arrivée ? Un autre SMS ?
— Aucun. Toute la soirée j’ai oscillé entre agacement, honte, inquiétude, questionnements divers... Plus d’une fois j’ai failli quitter la chambre, l’hôtel et retourner chez moi. C’est à ce moment là qu’il a frappé à la porte.
— Et alors, que s’est-il passé ?
— Je ne vais pas vous faire un dessin quand même !

La jeunette reprend du poil de la bête.

— Je veux dire, avez-vous remarqué quelque chose de suspect dans son attitude ?
— Non.
— Vous ne lui avez posé aucune question ?

Elle hoche imperceptiblement la tête de droite à gauche.

— Vers minuit, vous commandez une bouteille de Dom Pérignon dans votre chambre d’hôtel. L’employé du room service a confirmé. Vers minuit trente, Madame Valmont trouve la mort. Ma question est simple : avez-vous entendu un bruit suspect ?
— Non. Désolée, Lieutenant. Je vous jure.

S’en suit un silence gêné. Nous n’avons plus rien à nous dire.

— Bien, merci Mademoiselle Bultel, dis-je en lui désignant la porte de la salle d’interrogatoire. Au fait, je suis au regret de vous dire que la dernière fois que Lucas Valmont a posé le pied en Normandie, c’était pour une colonie de vacances à Octeville-sur-Mer lorsqu’il avait douze ans. Il vit à Paris depuis plus de vingt-deux ans.

Lucie écarquille sans mot dire ses grands yeux ceints de khôl, façon actrice expressionniste allemande. Puis, elle se lève et quitte la pièce, non sans s’assurer une contenance en tirant sur sa robe dont elle lisse les plis au passage.

— Je vous jure.

Ne jure pas, Lucie, c’est pas beau de mentir.

***

2. La fille du mardi

Marie Bernard, la fille du mardi, ne se présentera pas.

Lors de son interrogatoire, Lucas Valmont restera désespérément muet à son sujet.

On n’a pas insisté, mais on a mené notre petite enquête de notre côté. Mais rechercher une Marie dans Paris, ou ailleurs (prénom féminin le plus répandu en France) et une Bernard (120 573 naissances depuis 1890), c’était comme chercher un neurone intact dans le cortex d’un repêché de la télé-réalité.

Pourtant, le vendredi 24 mars, une chambre au nom de Mademoiselle Marie Bernard a été réservée à l’hôtel Charleston.
Dans le couloir même où Madame Valmont a perdu la vie.
La chambre est restée désespérément vide.
Après examen des relevés d’appels et des messages envoyés auprès de l’opérateur télécoms de Lucas Valmont, une minute après avoir transmis son SMS à Lucie Bultel, un autre a été envoyé au 06.25.79.41.85.

Ce numéro appartient à Marie Bernard.

Mais l’adresse associée au compte est celle d’Honorine Scarletti, 92 ans, résidant à Bar-le-Duc. Bien joué.

— Marie Bernard ? Connais pas !... a soutenu Valmont.

Une maîtresse, c’est déjà pas mal.
Pas envie de s’enfoncer encore plus avec une seconde illégitime.
Si seulement...

***

3. La fille du mercredi

Meriem Haroun masque tant bien que mal son agacement en mâchonnant un chewing-gum aux effluves de fraises des bois. Carré à la Uma Thurman dans Pulp Fiction, robe Desigual, happy hour sur les UV, french manucure rehaussée de strass fuchsia et cyan, et au moins une bonne dizaine de bracelets mêlant l’ethnique, l’égyptien, le brésilien, le do it yourself. Cette femme perdrait haut la main un procès au cours duquel l’histoire du prêt-à-porter se constituerait partie civile.
— Vous connaissez Lucas Valmont depuis longtemps ?
— Je suis sa secrétaire depuis neuf ans.
— Quelles sont vos attributions ?
— Je réponds aux appels, je prends les rendez-vous, je tape les bilans. Je réponds – enfin, je répondais ! – aux multiples coups de fil de sa femme.
— Vous saviez donc qu’il était marié...
— J’ai connu la police plus perspicace, Lieutenant...

Sans doute l’as-tu connu du temps où elle faisait avouer les coupables à coups de bottin, pour laisser moins de traces ? Un furieux dilemme m’envahit : lui faire remonter le temps ou lui apprendre que les Pages Jaunes sont désormais accessibles sur Internet d’un coup de clavier ? AZERTY en symétrique sur la joue, ça pourrait souligner son côté femme de lettres.

— Et ça ne vous dérangeait donc pas ?
— Quoi donc ?
— Ne faites pas la maline, Mademoiselle Haroun.
— Au final, si on réfléchit bien, je ne le lui empruntais qu’un septième de sa semaine !
— Vous aviez déjà rencontré Déborah Valmont ?
— Trois ou quatre fois. Elle était passée le voir. Toujours pour des conneries.
— Vous ne semblez pas la porter dans votre cœur...
— Cette bonne femme était folle. Jalouse. Possessive. Étouffante, même ! Pas étonnant que Lucas ait eu envie d’aller voir ailleurs... OK, je sais ce que vous vous dites : je suis la suspecte idéale. Dans le même hôtel, à la même date, pile le soir de leurs cinq ans de mariage...
— Comment le savez-vous ?
— J’ai été invitée à leur mariage en 2012. Je me rappelle bien : il faisait un froid de canard et le voir passer la bague à la patte de cette dinde, ça m’a filé la chair de poule.
— Vous avez toujours le SMS de Lucas ? L’invitation au Charleston ?

Un regard sur son sac. Elle sort son smartphone. Coque semi-rigide Hello Kitty. La fille du mercredi. Le jour des enfants.

Ma belle,
RDV samedi 25 mars, 20h, à l’hôtel Charleston. Chambre à ton nom. Pour une nuit à la hauteur de nos sentiments. Fais-toi belle.
Lucas

— Vous voyiez Lucas Valmont à quelle fréquence ordinairement ?
— Tous les mercredis soirs.
— Ça vous est déjà arrivé de passer un week-end avec lui ?
— Jamais. Il disait que le week-end, du vendredi au dimanche soir était le privilège de sa famille – femme et enfants, même si Quentin et Chloé sont à l’université maintenant.
— Et vous n’avez pas tiqué quand il vous a envoyé un SMS vous invitant à l’hôtel un samedi soir sans raison apparente ? Vous le croisiez tous les jours au cabinet tout de même, non ? Pourquoi vous envoyer un message quand il aurait pu vous inviter de vive voix – enfin, à mi-voix j’imagine ?

Pour la première fois depuis l’entretien, Meriem Haroun baisse les yeux. Je crois que j’ai touché un point sensible.

— Cela faisait plusieurs mercredis que Lucas ne venait plus me rendre visite le soir. Plusieurs mois, pour être plus précise. J’ai d’abord cru que tout était fini, que je ne l’intéressais plus...
— Vous étiez au courant qu’il avait d’autres aventures extra-conjugales ?
— Je ne suis pas une aventure, Lieutenant. Je suis une femme amoureuse avant tout. J’aurais préféré que les choses se passent plus simplement, croyez-moi. La situation que je vivais était un pis-aller. Je m’en accommodais, voilà tout. Et non, pour vous répondre, je ne l’ai jamais envisagé.
— Il vous a dit pourquoi il ne venait plus vous voir le mercredi soir ?
— Son premier mercredi d’absence, c’était à cause de, soi-disant, un « rendez-vous très important ». Les autres semaines, il n’a même pas cherché à m’apporter une quelconque explication.
— Et vous en avez une ?
— La suite de l’histoire m’a donné raison, non ? J’ai été remplacée. Par laquelle ? Là, je crois qu’il n’y a que l’embarras du choix à vous entendre... Et dire qu’à partir de ce fameux SMS, j’avais recommencé à y croire ! Quand je suis arrivée à l’hôtel, je bouillonnais intérieurement de joie !
— Justement, le 25 au soir, vous avez croisé Valmont dans le hall ? Sa femme ?
— Ni l’un, ni l’autre. Je ne suis pas arrivée à 20h précises. J’ai perdu du temps à me préparer, puis à trouver une place de stationnement. J’ai dû arriver aux alentours de 20h15-20h20.
— 20h17, précisément. L’heure enregistrée par les caméras de surveillance.
— Je vous fais confiance. Là, j’ai demandé le numéro de la chambre de Monsieur Valmont et c’est à ce moment que j’ai appris qu’une chambre à mon nom m’avait été spécialement réservée. « La numéro 3. Monsieur Valmont occupe la suite numéro 5. » Il m’a donné les renseignements d’usage ainsi que la clé de la chambre que j’ai rejointe.
— Valmont vous y a retrouvée dans la soirée ?
— Justement, non. J’ai passé mon samedi soir devant le minuscule écran de la télé de la suite. Un reportage sur Barbara, suivi d’une rediffusion d’un vieil épisode de Fort Boyard. Si seulement il y avait eu The Voice, mais comme un fait exprès, ils l’avaient déprogrammé pour cause de match de l’équipe de France ! Il devait être minuit passée quand je me suis assoupie et j’ai dû me réveiller sur les coups de 1h30-1h40 du matin.
— Qu’est-ce qui vous a réveillée ? Avez-vous entendu des bruits particuliers ?
— Je ne sais plus. Non, je ne crois pas. Je me souviens juste que j’ai regardé le réveil et là, j’en ai eu marre. C’est à ce moment que je me suis dit qu’il me prenait pour une conne. Alors, j’ai décidé d’aller taper à sa porte, directement. Je ne savais pas ce que j’allais lui dire, en peignoir et en chaussons avec le logo de l’hôtel dessus, je n’avais pas beaucoup de crédibilité. J’ignorais si j’allais le gifler ou lui sauter dans les bras. Quand je suis arrivée devant sa suite, j’ai tout de suite remarqué que la porte était entrebâillée. Je me souviens avoir chuchoté le nom de Lucas, trois ou quatre fois. C’était la pénombre la plus complète dans la chambre. J’ai poussé la porte délicatement, j’ai avancé de quelques pas... et à partir de là : black out total.
— Les médecins confirment, Mademoiselle Haroun. Perte de connaissance due à un choc à l’arrière du crâne. Selon eux, la théorie du déséquilibre dans le noir, suivi d’une chute lors de laquelle votre tête a heurté l’un des murs de la chambre semble la plus plausible. Avez-vous une idée de ce qui aurait pu provoquer cette chute ?
— Aucune. Et vous, Lieutenant, qu’est-ce qui vous empêche de croire que l’assassin de Madame Valmont ait cherché à me liquider de la même manière ?
— C’est une piste que nous n’excluons pas, effectivement. Une dernière question, Mademoiselle Haroun. Et je coupe tout de suite court à une quelconque offuscation de votre part : Lucas Valmont et vous, aviez-vous des pratiques intimes un peu... spéciales ?

Le même regard que la jeune Lucie Bultel. Le regard cerclé de noir en moins. Elle sait que toute résistance est inutile. Au point où elle en est...

— OK. À chaque fois qu’on se voyait, Lucas ne venait jamais sans sa caméra. Pendant l’amour, il adorait qu’on se filme.

***

4. La fille du jeudi

C’est certain, je l’ai déjà rencontrée. On n’oublie pas des physionomies pareilles. Frange auburn, regard de biche rehaussé de sourcils dessinés en accents circonflexes, bouche rubiconde. Un tatouage tout en volutes alambiquées semble poindre à la naissance de son cou et j’imagine sans peine qu’il continue bien loin ses circonvolutions par delà sa seule clavicule. Face à Meriem Haroun, c’est deux salles, deux ambiances. Pas l’accoutrement d’un auguste de province, mais plutôt la collection minimaliste d’un créateur en vogue, réunie sur le corps d’un seul et unique modèle. Zéro faute de goût. Respect.
— Jennifer Aramis... On se connaît, non ?
— Ne faites pas semblant, Lieutenant, vous le savez très bien.
— Je vous assure que non.
— On ne va pas tourner autour du pot. Vous m’avez auditionnée suite à un vol à l’étalage il y a un peu plus d’un an. Je me suis faite choper en train de piquer des ronds de serviette en inox et des cuillères à café dans un bazar d’arts de la table. Comme si leurs merdes méritaient une arrestation !

La mémoire me revient en effet. Je relis sa fiche. Décoratrice d’intérieur. Et visiblement, elle ne retape pas des HLM. Plutôt des appartements du 16ème, des maisons d’architecte. Assurément salariée à hauteur d’un montant avoisinant un nombre à six ou sept zéros l’an.
— Je suis cleptomane ! Vous pouvez vérifier dans mon dossier. C’est pas de ma faute, c’est pathologique ! Je ne peux pas m’empêcher de piquer tout ce qui traîne. L’œuf ou le bœuf, je ne fais pas de différence.
— Vous connaissiez Monsieur Valmont depuis longtemps ?
— Pas trop, non. Je dirais deux mois. Peut-être trois.
— Vous l’avez rencontré où ?
— À Drouot.
— L’hôtel des ventes ?
— Celui-là même.
— Vous êtes férue d’antiquités ?
— Ça arrive même aux gens bien.
— Le nom de Lucie Bultel vous dit quelque chose ?
— Négatif.
— Et Marie Bernard ?
— Idem.
— À quelle fréquence rencontriez-vous Lucas Valmont ?
— Au hasard des ventes. Nous faisions partie du cercle privé d’amateurs de beaux objets qui peuvent prétendre à leur possession. Puis, rapidement, tous les jeudis. Dans un cercle plus... privé, dirons-nous. Un autre type de possessions. Et d’amateurisme.
— Vous pouvez développer ?
— J’assume complètement. Il a suffi de quelques phrases échangées entre deux « Adjugés ! » pour que nous comprenions lui et moi que nous étions sur la même longueur d’ondes. Notre trip à Lucas et moi, c’était la vidéo.
— Les sex-tapes ?
— Oh là, c’est peut-être un peu présomptueux ! s’amuse-t-elle. Disons qu’à notre manière, on apportait notre contribution au septième art. Si vous le souhaitez, je peux vous faire parvenir quelques teasers, Lieutenant...

J’ignore sa dernière remarque. Pas envie de rentrer dans son petit jeu malsain.

— Vous saviez qu’il existait une Madame Valmont ?
— Je l’ai vite compris, et lui ai assuré que je m’en foutais complètement.
— Et ses autres maîtresses, il vous en a parlé ?
— Ça aussi je m’en foutais. Lucas n’a pas le monopole de la polygamie !

Nouveau petit regard en contre-plongée. J’ai envie de la gifler. Changement de sujet.

— Vous dites avoir croisé Valmont en décembre ou en janvier à Drouot. Il achetait souvent ?
— Jamais. Il venait en simple spectateur. Je pense qu’il s’imprégnait des lieux, de l’ambiance. Je crois qu’il se préparait pour le grand jour.
— Quel grand jour ?
— Lucas venait dans un but précis. Un achat bien spécial.

Là tu m’intéresses.

— Il vous en a parlé ?
— Pas tout à fait. Mais pour commencer à bien le connaître, je crois bien que nous aurions pu être de sérieux concurrents si cette vente avait eu lieu.
— Vous l’avez croisé dans l’hôtel, le 25 au soir ?
— Non. Je suis arrivée au moins une heure en retard par rapport à l’heure indiquée sur son message.
— Vous avez cherché à le rejoindre dans sa chambre à un moment ou à un autre de la soirée ?
— Pas tant que tous les signaux étaient au rouge. Je suis téméraire. Pas suicidaire !
— C’est-à-dire ?
— Vous lisez un peu vos rapports de temps en temps, Lieutenant ? J’occupais la chambre numéro 4. Et une petite œillade sur l’écran de l’ordinateur du réceptionniste m’a appris que Valmont et moi étions voisins de chambre ! Il ne m’a pas fallu longtemps pour comprendre, une fois dans ma suite, que Lucas n’était pas seul. Tout trois étoiles qu’il est, le Charleston manque cruellement d’insonorisation ! Au début, ça parlait à volume modéré, mais avec le son de la télé en sourdine, impossible de comprendre quoi que ce soit. Un peu plus tard dans la soirée, la télé s’est éteinte. Et un autre type d’échanges a pris le relais. Jusqu’à assez tard dans la nuit... Disons que Monsieur et Madame Valmont ont célébré en bonne et due forme leur cinq années de mariage...
— Et vous, vous restez là, à côté, à subir ça, sans rien dire ?
— Qui a dit que je subissais ?

Elle se mordille la lèvre. J’ai peur à ce moment que mes mots dépassent ma pensée.

— Vous avez entendu quelque chose de suspect en début de nuit ?
— Bien avant, à vrai dire. Après leurs ébats, ça a été le calme plat. Puis, progressivement, le ton est monté. Ça se disputait franchement. Et je peux vous dire que tous les mots que j’ai entendus n’étaient pas homologués par Le Petit Robert. Puis, à nouveau le calme, avant des cris. Puis ça a bougé. Beaucoup. Pas mal d’agitation. J’ai entendu un bruit de porte qu’on ouvre. Mais aucun bruit de porte qu’on referme. Quelques minutes après, j’ai entendu à nouveau un choc sourd contre le mur. Puis plus rien. Pendant de longues minutes. Là, je dois avouer que je n’ai pas fait ma maline. Je suis finalement sortie de ma chambre pour prendre la température. La porte de la chambre 5 était effectivement entrebâillée. J’ai poussé lentement. Et c’est là que j’ai vu un corps de femme à terre.
— Celui de Mademoiselle Meriem Haroun. Je vous rassure, elle se porte comme un charme. Vous n’avez pas aperçu celui de Madame Valmont dans le lit ?
— Je ne sais plus. Peut-être...
— Et ?
— Et je me suis enfuie. J’ai pris mes cliques et mes claques et j’ai quitté l’hôtel.
— Pourquoi ne pas avoir donné l’alerte à ce moment, Mademoiselle Aramis ?
— La peur, Lieutenant. La peur.

Cleptomane. Nymphomane. Allumeuse.
Et menteuse.

***

5. La fille du vendredi (et des autres jours de la semaine)

PLAY.

Dans la suite numéro 5, deux lampes de chevet diffusent une pâle lueur. Des vêtements féminins jonchent le sol. Le costume de Lucas Valmont est sagement plié et posé sur une chaise jouxtant le lit.
C’est un homme strict et droit. À n’en point douter.
Déborah Valmont, la femme nue qui gît à plat ventre sur le lit, l’est tout autant. Droite, voire déjà raide. Elle le restera pour toujours.
Si l’on monte le volume à fond, on perçoit très distinctement les râles d’une respiration rapide. Puis le souffle s’éloigne, en même temps que s’éteignent les lumières.
Seul un rai provenant du couloir par l’entrebâillement de la porte laisse deviner quelques contours.
Un objet au sol attire l’attention.
Il a dû tomber du lit.
Assurément.
Le grain de l’image empêche d’en identifier la nature.

Puis, calme plat quatre minutes et des poussières durant.

La clarté gagne progressivement la chambre. Quelqu’un vient de pousser la porte. Dans le champ de la caméra, une silhouette vêtue d’un peignoir blanc s’approche à pas de loup. Sa coupe au carré présente quelques épis de sommeil. Lucas... Lucas... Lucas...
Elle s’arrête un temps, puis continue sa progression.
Elle ne voit pas l’objet oblong au sol et pose le pied dessus d’un pas alerte.
Elle glisse, tombe à la renverse. Sa tête sort du champ de vision. Mais le choc sonore ne laisse aucun doute sur l’issue de sa chute. Elle ne bouge plus.

Statu quo pendant trois minutes.

Une autre silhouette s’immisce dans la pièce. La jeune femme tourne sur elle-même. Son regard semble chercher quelque chose. Tout juste pose-t-elle un œil sur le corps de Meriem Haroun au sol. Encore moins sur celui de Déborah Valmont dans le lit king size. Soudain, son regard s’arrête sur l’objet gisant sur le sol. Prestement, elle s’accroupit, le contemple quelques secondes avant de le saisir prestement et de quitter la pièce aussi vite qu’elle y est entrée.

S’en suivent quatre bonnes heures de vidéo immobile, sans aucun changement significatif.

LOW BATTERY.

***

À elle seule, la vidéo saisie par la mémoire interne du caméscope de Lucas Valmont – destiné à l’immortalisation de l’anniversaire de sa nuit de noces – n’aurait jamais suffi à faire le jour sur cette affaire.
À vrai dire, c’est un examen plus poussé de la suite de Lucie Bultel qui a permis une analyse ô combien fructueuse.
La présence d’esprit de soulever les draps d’un des délits. Curiosité malsaine ? Appelez cela comme vous voulez.

Dans le fracas des draps froissés, un petit rectangle de plastique noir est tombé sur le sol. Quelques grammes s’échouant sur la moquette. Un bruit insuffisant pour attirer l’attention de mon collègue fouillant la penderie de Lucie Bultel de sa main gantée de latex.

***

Déborah Valmont est assise sur le lit en déshabillé de soie. Elle porte aux lèvres ce qui semble être une bouteille de champagne.
Lucas Valmont s’approche d’elle avec pour unique vêtement un boxer noir, une grande boîte à la main. Lucie l’ouvre et en extirpe un objet qui semble assez lourd, au vu de la façon dont elle le soupèse. Le son est très mauvais. Un obstacle doit masquer le micro. Ils s’embrassent. On comprend que la partie va commencer.

Les deux époux se déshabillent.
Le reste n’apporte rien à l’enquête.

Cinquante-cinq minutes de vidéo plus tard, Valmont s’extirpe du lit, enfile son boxer et saisit une autre bouteille de champagne qu’il finit cul sec. Déborah Valmont, assise nue sur le lit, s’adresse à lui de façon véhémente. Paroles inaudibles. Le couple s’échauffe. Lucas reste immobile assis sur le bord du lit. Elle le pousse, l’incite à réagir. Elle entreprend de le gifler, de lui donner des coups de poing dans le dos. Aucun doute que le baiser de Lucie dans le hall a dû mettre le feu aux poudres.

Il se retourne.
Tout à coup, contre toute attente, il saisit le cadeau des noces de bois posé sur le lit, lève le bras et assène un coup violent sur la nuque de Déborah Valmont qui s’effondre sur le sol.

Valmont reste un instant interdit, puis tourne la tête de droite et de gauche, se lève du lit en titubant, se cogne l’orteil au pied du lit, s’approche de la caméra.

Zoom sur son visage hagard.

ÉCRAN NOIR.

***

Lucas Valmont a avoué avoir éteint le caméscope et ôté la carte SD juste après le meurtre. La précipitation l’a conduit, une fois le support retiré, à presser à nouveau la touche REC, poursuivant bien malgré lui l’enregistrement sur la mémoire interne de l’appareil.
Dans la brume des vapeurs d’alcool, il n’a pas même pensé à enfiler une tenue décente, et s’est précipité dans la chambre de Lucie Bultel en simple boxer Calvin Klein, le support numérique fermement maintenu dans l’élastique du sous-vêtement.
Ledit boxer n’est pas resté longtemps en place, et la carte SD a achevé sa course dans la chaleur du lit de la brunette.
Est-ce parce qu’elle avait des doutes sur la culpabilité de son amant que la jeune Lucie a délibérément menti sur l’heure à laquelle il l’a rejointe dans sa suite ?

Olivier – le médecin légiste – et moi, c’est une longue non-histoire. Il ne m’a jamais réellement fait d’avances. Je ne lui ai jamais réellement dit que je n’étais pas désintéressée. Quand j’ai décroché le grade de lieutenant, je crois qu’il a définitivement fait une croix sur nous. Néanmoins, ça me procure quelques avantages. Le jour où il a rédigé le rapport d’autopsie de Déborah Valmont, j’étais là. Il aime que je sois la première à découvrir ses conclusions. Une autre forme de rapport privilégié, en quelque sorte. Ce jour-là, j’ai eu subitement envie d’un café, qu’il s’est empressé d’aller me chercher à l’étage du dessous. Une fois seule, quelques pressions sur le clavier plus tard, l’heure du décès est passée de 1h30 à 0h30. Olivier ne s’en est pas aperçu quand il a envoyé le rapport au juge et à l’ensemble des services concernés.

Au fait, Marie Bernard n’existe pas. Mais je trouve que c’est une belle piste à explorer pour mes collègues. L’essentiel est que justice soit rendue et que de pauvres innocentes soient lavées de quelconques soupçons.

Il n’y a qu’un coupable. Pas de chance pour lui que ses échauffements du bas-ventre l’aient mis sur le chemin du cœur d’une policière. Règle n°1 : ne jamais draguer une jeune fille sur la piste de danse un vendredi soir sans s’être un minimum informé sur elle. La fille du vendredi est vite tombée amoureuse. Et une femme amoureuse et policière est capable de tout. Soupçonneuse ? Non, je l’ai juste suivi tous les soirs après le boulot. Chaque soir, un nouveau lit. Quelle santé ! Après, ce fut une simple enquête de routine, un recoupement de données et hop ! Les maîtresses étaient ferrées. Les SMS ? Oui, bien sûr, c’est moi. Prenez un mari, une femme et quatre maîtresses, déposez-les dans un hôtel, mélangez bien et patientez.

Dernier point et pas des moindres. Vous pouvez vérifier dans tous les journaux. Le samedi 25 mars 2017 s’est tenu à l’Hôtel Drouot une vente pour le moins particulière : celle du godemiché de Mistinguett, dont la liaison avec Maurice Chevalier n’est plus un mystère. Quand la guerre de 14 éclata, le chanteur dut partir au front et laissa à sa galante une réplique de son intimité, marquée de sa date de naissance. Une réplique plutôt flatteuse de sa virilité de trente-trois centimètres qu’il fit graver dans du bois de hêtre. Petit prétentieux, va.

Les hommes sont bien tous des menteurs. Enfin, j’ose espérer que le mien ne le sera plus désormais. Avec le dossier dont je dispose, de toutes façons... Une chose est sûre, on ne peut que louer sa persévérance à trouver un cadeau original pour les noces de bois de son couple.

Finalement, une autre en aura profité.

Et c’est tant mieux.

On n’a que le plaisir qu’on se donne.

PRIX

Image de Hiver 2019
90

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Keith Simmonds · il y a
Mes voix pour ce beau récit bien mené ! Une invitation à
découvrir “Gouttes de pluie” qui est également en lice pour
le Grand Prix Hiver 2019. Merci d’avance et bonne soirée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/gouttes-de-pluie-2

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Samia.mbodong · il y a
Une excellente enquete, dans une belle écriture. Le narrateur est bien campé. Le suspense interressant, la fin est terrible.
C’est excellent Merci et Bravo
Amicalement Samia

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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour ce beau récit bien mené ! Mes voix ! Une invitation à découvrir “Le Vortex” qui est en FINALE pour la Matinale en Cavale 2019, et vous ne serez pas déçu ! Merci d’avance et bon week-end! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-vortex-1
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JACB · il y a
Eh! Bien quelle enquête aux méandres et mobiles compliqués! Bravo, c'est bien construit, on suit le fil car on veut SAVOIR!!!
Ma cavale est en bleu et jaune et il me tiendrait aussi à coeur d'avoir votre soutien pour:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-femme-est-l-avenir-de-l-homme# en finale de la DDHU.
Merci et chance à vous

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Lyriciste Nwar · il y a
Tu as mes 3 voix
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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AKM · il y a
+3, Je vous invite à lire ma nouvelle LES MOTS DU CŒUR
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/les-mots-du-coeur-1

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Jusyfa · il y a
Bonsoir Troy, je découvre avec plaisir, une nouvelle de qualité portée par une plume, elle aussi de qualité. Je vous souhaite bonne chance pour ce prix. Bravo,mon soutien et mon vote +5*****
Julien.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/pour-un-dernier-sourire
Si ce n'est pas encore fait, ce texte est en finale, merci de bien vouloir le soutenir

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Eddy Bonin · il y a
Quel rythme et quelle endurance :) Bravo ! J'ai lu cette nouvelle avec beaucoup de plaisir et vous ai donné toutes mes voix.
N'hésitez pas à en faire de même si, seulement, ma nouvelle vous plait :) Un voyage au Japon en 3 minutes chrono : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-main-tendue-4
Bonne continuation

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Dimaria Gbénou · il y a
Troy 80, super texte. J'admire la qualité du fil récital. Mes +++. Je vous donne mes voix. Pourrais-je vous proposer de jeter un regard sur mes deux textes en compétition ? " Sous le regard du diable ". https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/malchance

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Adjibaba · il y a
Très beau récit. Écrit avec simplicité et originalité. Une description et une diversité parfaite des personnages.
Mais j'ai particulièrement adoré la chute, c'est spectaculaire.
Bravo pour ce magnifique exploit. Mes voix avec plaisir et bonne chance dans la compétition en espérant vous voir en final.
C'est mon premier concours, merci de venir me soutenir :https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/entre-justice-et-vengeance

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