Noces d'éternité

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Bienvenue sur ma page:) Je vais y mettre les nouvelles écrites il y a... plutôt longtemps. Qui sait, vos commentaires vont peut-être me relancer dans l'aventure du clavier et de la page blanche  [+]

Image de Eté 2016

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Je ne peux pas croire que le temps nous ait fait cela.

Ce sont pourtant tes mots, tu les as lâchés un à un sur la table de la cuisine, à titre d’explication désolée. « La faute au temps qui passe, as-tu dit, rien de plus ! ». D’accord le temps passe, mais alors qu’est-ce que je suis, moi ? Un simple avatar de ton calendrier ?

Bon. Lorsque j’essaie de me calmer, je dois bien reconnaître qu’il y a du vrai dans tes propos. Il y a bien longtemps que je ne t’ai pas regardé comme amant. Que je ne t’ai pas regardé, un point c’est tout. Nous vivons côte à côte en une cohabitation courtoise, d’où n’est pas exclue la tendresse. Mais tes fantaisies ne me font plus sourire, pas plus que mon corps, pourtant pas trop mal conservé, ne t’attire vraiment.

J’ai envie de pleurer.

Notre amour a fondu lentement comme fond, au milieu du jardin, le bonhomme de neige de Lucas. Il était beau et gros hier matin, lorsqu’il l’a enfin achevé. Il avait fière allure avec l’écharpe rouge que j’avais bien voulu prêter et le bonnet pour lequel mon fils n’a pas cru nécessaire de demander une autorisation. Aujourd’hui avec le redoux, il a commencé à maigrir de toutes parts, à durcir. L’écharpe détrempée pendouille mollement au cou trop maigre de ce qui ne sera bientôt – ce soir, au retour de l’école ? –, plus qu’un vieillard piteux.

Je ne suis pas armée contre ce genre de désastre. La désaffection lente, l’abandon, l’habitude. Je savais que le temps passait, s’écoulait. J’avais dans l’idée qu’il nous rendait plus forts. Je n’imaginais pas qu’il puisse un jour justifier à tes yeux n’importe quelle tromperie : le temps passe, on s’ennuie, on va voir ailleurs, on est presque obligé non ? C’est normal, enfin, presque normal.

Ben voyons ! Peut-être voudrais-tu que je t’absolve ? Peut-être imagines-tu que je vais te donner raison ? Tu rentrerais ce soir comme hier soir, comme avant-hier et tous ces autres soirs, pour trouver mon sourire endeuillé mais bourré de compréhension, rempli à ras-bord d’acceptation bourgeoise et toute féminine.

Je suis allée contempler ma quarantaine dans la glace. Pattes d’oies, ridules « d’expression », deux ou trois cheveux blancs, rien de méchant. Rien qui doive me déstabiliser plus que je ne le suis.

Midi : je n’ai pas faim – me trouve sur le canapé du salon, penchée sur nos albums photos.

Soir : Lucas est rentré vers quatre heures avec le car scolaire. Il faisait encore jour mais il n’a pas eu un regard pour son bonhomme de neige. J’ai vaguement essayé de lui en parler, mais l’indifférence avec laquelle il a accueilli mes propos m’a fait froid dans le dos : sa création appartient déjà au passé, peu lui chaut de savoir que le bonhomme se tasse doucement sur lui-même. Il n’avait rien de plus pressé que d’aller brancher la télé. Bien sûr, je n’ai rien dit. Maintenant, nous sommes tous à table. Toi, l'air un peu gêné mais pas vraiment coupable (une passade, m’as-tu dit, rien de sérieux et d’ailleurs, c’est déjà fini), Lucas qui joue avec sa soupe. Il fait des bruits d’avion en portant chaque cuillerée à sa bouche. Bientôt, il ne le fera plus : il sera trop grand pour cela. Salopard de Chronos qui me vole ma vie.

Nuit : je tourne et me retourne dans mon lit. J’ai trop pensé, trop réfléchi depuis hier soir, la découverte de ton infidélité, la lassitude due au temps invoquée comme explication, la sensation subite que j’ai eue de vivre avec deux étrangers – Lucas, même Lucas, mon tout-petit ! –, pour pouvoir m’endormir, paisible.

Et, dans la nuit noire, alors que je remonte une marche après l’autre l’escalier de mes souvenirs, l’évidence me frappe : le temps ne me lâchera pas. Je vais continuer à vieillir et toi à te lasser : de moi, de la maison, de la vie que tu mènes... Lucas grandira et se trouvera les mêmes bonnes raisons de cesser de me voir. De te voir toi aussi, mais en auras-tu seulement conscience ? Je me lève et je sors. La neige fondue puis à nouveau gelée est froide à mes pieds nus. Quelle importance ? La masse du bonhomme de neige brille vaguement au milieu du jardin : je m’approche et me serre contre lui, un long moment, jusqu’à ce que je sente une eau glacée dégouliner contre mon corps. Je réalise alors que ma tendresse l’entraîne un peu plus vite vers le déclin. À regret je m’écarte et je rentre. Je ne sens plus la plante de mes pieds et j’éternue, trois fois. J’enfile un pyjama sec et je reste jusqu’au matin, tremblante et sans pouvoir me réchauffer, raide étendue sous la couette.

Le lendemain, je n’ai rien d'autre qu’un gros rhume. Je suis gentille plus qu’à l’accoutumée avec ma maisonnée et je lis dans tes yeux l’ébauche d’un soulagement : tu te sens déjà pardonné. J’accompagne Lucas à l’école, comme je le fais chaque fois que j’ai besoin d’aller en ville. Je visite plusieurs magasins avant de trouver ce que je veux mais, quand je rentre enfin à la maison, on peut dire que je suis comblée.

Soir : tu tressailles légèrement en voyant mes achats mais tu n’as le temps de rien dire : c’est l’heure de la météo et je ne veux pas la rater. Malheureusement, la neige n’est pas encore prévue, et je m’inquiète pour le bonhomme. Il a déjà pris un sacré coup de vieux, j’ai eu un choc en le voyant, à mon retour, tout plié sur lui-même comme un grand-père abandonné. Lorsque j’autorise enfin la prise de parole, tu me demandes, désignant la clepsydre, ce que c’est que cela. « Une horloge à eau », je t’explique, et tu n’as rien le temps de dire car Lucas t’entraîne pour te montrer le « super sablier que Maman a acheté ». J’ai eu du mal à le trouver : c’est un sablier qui mesure l’heure. Nous sommes loin des trois minutes de l’œuf coque ou du scrabble. Tu hésites. Tu souris. Une femme au foyer, il faut bien que ça trouve un moyen pour tuer le temps n’est-ce pas ? Alors, entreprendre une collection, faire du patchwork ou des réunions Tupperware, quelle importance ?

Ce que, au fil des jours, tu aimes moins, c’est cette propension que j’ai à me planter devant toi en retournant un sablier – j’en ai tous les soirs un nouveau à te produire, il y en a partout dans la maison à présent, chaque pièce, même la salle de bains ne fait pas exception –, en t’enjoignant de prendre la mesure de ce temps qui s’enfuit. Tu commences à penser que je suis folle et, si ça peut te rassurer, je ne suis pas loin moi aussi de le croire. Mais c’est plus fort que moi, et mes journées de solitude s’écoulent pour leur plus grande partie les yeux fixés sur le filet de sable qui s’écoule, sur la pendule, sur l’affichage numérique de ma montre. J’aime tout particulièrement ce moment où tournent les chiffres, de cinquante-neuf à zéro zéro, signant le passage de la minute. C’est vite devenu une obsession : saisir la pointe extrême de la seconde, avant, juste avant de basculer de l’autre côté de la pente. J’aime tout particulièrement les passages signifiants – l’heure ; la redondance de deux nombres (seize heures seize par exemple) ou mieux, et qui me donne des frissons de bonheur : le plongeon dans le jour d’après. De vingt-trois-heures-cinquante-neuf minutes cinquante-neuf secondes, je plonge dans le vide du 00h00’00’’ et c’est déjà demain. À cette heure-là, tu ronfles doucement tandis que, tendue comme une corde à l’extrême limite de sa résistance, je scrute le cadran lumineux de ma montre jusqu’à en avoir – simple effet dû à l’insomnie, rien d’autre –, les larmes aux yeux.

Je sais que tu n’y es pour rien. Du moins, pas pour grand-chose. Quand je me vois au long de mes journées femme seule isolée au milieu de tous ces instruments à mesurer le temps (j’en achète un peu plus chaque jour) avec comme unique avenir qui me semble valoir la peine, cette idée fixe d’un cadran solaire à installer sur la façade sud au retour des beaux jours, je me dis bien que quelque chose cloche. Cloche et carillonne pour me rappeler chaque heure, chaque quart, chaque demi. J’erre dans la maison, tournant un sablier, m’asseyant devant le minuteur du four, seulement libérée à l’instant de la sonnerie mais pas pour bien longtemps non, pas pour bien longtemps, après, je me plonge dans les arcanes de la gnomonique – j’ai acheté un tas d’ouvrages sur les cadrans solaires, je règle une nouvelle pendulette, ou bien je ne fais rien, je regarde les dégâts des jours écoulés sur le triste bonhomme de neige plus qu’à moitié fondu au milieu du jardin à présent.

Je devrais prendre du repos. Voir des amies. M’inscrire à un club. Pas rester seule ainsi à mesurer le passage du temps.
Tu t’inquiètes. Tu me regardes chaque soir d’un regard un peu plus appuyé que la veille. Lucas ne va pas bien.

La neige, enfin !
Je l’attends depuis si longtemps que je n’y croyais plus. Tous ces soirs après l’autre à guetter avec impatience le bulletin météo, et n’y voir rien que du soleil. Mais là, il va neiger, la chose est sûre. Hier, tu m’as prise tendrement dans tes bras. « Pardon » as-tu soufflé. Tu m’as dit : « Je suis désolé ». Je ne t’ai pas repoussé mais je sais bien que c’est trop tard. Tout vient trop tard. Ce temps que nous avons laissé s’enfuir jusqu’à n’être plus l’un pour l’autre que deux étrangers en cavale, poussés par les années qui passent. Tu m’as trompée ? La belle affaire ! Moi, je ne t’aime plus et depuis si longtemps que j’en ai le vertige, mal au ventre et dans la poitrine. Simplement, je ne le savais pas, prise au piège des habitudes et des années qui passent.
Maintenant j’ai compris, et c’est tout.

La neige tombe en grillage serré. Lucas a demandé la permission d’aller dormir chez un copain. Tu rentreras très tard ce soir, une histoire de réunion d’affaires (ou peut-être une femme, mais cela n’aura bientôt plus la moindre importance).
J’ai noué une écharpe rouge à mon cou. Pour le bonnet, j’ai bien cherché, il n’y a pas moyen : comment en effet le poser sur ma tête après qu’elle soit recouverte de neige ?
J’ai eu quelques difficultés techniques : la chaleur de mon souffle faisait fondre un flocon après l’autre. Mais maintenant, avec le froid du soir qui tombe, cette eau se transforme en pellicule de glace. Je ferme les yeux et retiens ma respiration. Il y a bien longtemps que je ne sens plus ni mes pieds ni mes bras, figée dans cette position de statue malhabile. Mon cerveau s’engourdit peu à peu. Ce n’était pas mon idée de départ : je voulais seulement rendre vie au bonhomme de neige balourd, abandonné, condamné à une mort lente. Mais quand la neige a commencé à s’accumuler autour de mes jambes, j’ai trouvé amusant de la tasser, l’aider à se transformer en carcan pour devenir moi-même peu à peu une bonne femme de neige. Nous allons former un grotesque couple éphémère, planté au milieu du jardin. Le temps cette fois joue pour moi, je le sais. Et, quand tu rentreras tout à l’heure, minuit passé, déjà demain, tu ne comprendras pas tout de suite. Tu resteras un moment sans comprendre, à appeler mon prénom sans savoir que je passe la nuit – l’éternité –, avec un autre, sous un linceul de glace.

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