Noah

il y a
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J'avais quinze ans à la publication de mes premiers textes. Ais je beaucoup changé depuis ? Sans doute, bien plus cynique, bien plus d'aversion pour le déballage de grands mots savants pour rien  [+]

Il était seize heures quand Noah rentrait de l'école. Il avait huit ans et portait fièrement son cartable bleu sur le dos, celui avec un chien orange dessiné dessus. Il l'aimait beaucoup ce cartable. Dedans, il y avait ses cahiers, un rouge pour les mathématiques et un vert pour la correspondance avec les professeurs. Celui-là, ses parents ne l'ouvraient pas beaucoup, et Noah préférait ne pas le leur montrer, parce qu'ils se disputaient en le voyant, ou plutôt, ils criaient plus fort. Il avait aussi un classeur, orange comme le chien, avec ses leçons de grammaire à l'intérieur. Il aimait bien la grammaire, surtout quand l'institutrice le félicitait après ses interrogations réussies. Ses parents, eux, ne le félicitaient pas.

Noah avait une peluche râpée, fripée, rêche et sèche. Un chien orange, comme celui du cartable bleu. Sa mère lui avait dit qu'ils étaient frères, donc ils étaient identiques. Mais sa maman était toujours saoule. Bourrée comme disait son père. Alors peut être qu'ils ne l'étaient pas. Mais Noah aimait beaucoup son chien en peluche plein de crasse et de bave accumulée depuis le berceau et jamais nettoyé. Il l'avait emmené à l'école une fois, et son institutrice l'avait trouvé joli. Elle avait regardé le bouton marron qui lui servait d’œil gauche, la trace pâle laissée sur le coton par celui qui avait disparu. Le chien était borgne, mais elle lui avait souri quand même. Il avait servi à son père de serviette pour essuyer sa bouche quand il vomissait, mais elle n'avait rien dit.

Ses autres jouets lui avaient été offerts par sa grand-mère quand il était tout petit. Son père lui avait pris. Il lui avait expliqué qu'ils devaient partir en voyage, voir leurs amis qui habitaient très loin. Mais sa mère disait qu'il était toujours shooté, alors ils n'avaient sûrement pas dû voyager bien loin, jusqu'à la brocante, vendus pour quelques pièces, très probablement utilisés pour les médicaments de papa. Son père était très malade, il lui avait expliqué son problème un soir, quand Noah lui avait demandé pourquoi il prenait autant de pilules colorées. Ces gélules multicolores coûtaient très cher, et il fallait habiter dans ce petit appartement sous les toits pour économiser sur le loyer et pouvoir acheter les gélules de papa. Maman avait dit que c'était n'importe quoi, mais son père l'a frappée, alors elle s'est tut. Il avait continué en lui interdisant d'inviter des amis, parce que la maison n'était pas assez jolie, et d'aller chez d'autres camarades après l'école, parce que les leurs étaient sûrement plus laides encore.

Noah ne s'était donc pas fait d'amis, ses camarades ne l'aimaient pas et se moquaient de lui parce qu'il n'avait pas le droit de venir jouer avec eux au parc, et qu'il n'avait pas de beaux vêtements. Leurs mères en grand manteau le regardaient de haut lorsqu'il marchait en souriant vers elle et en leur lançant un « bonjour » enthousiaste, auquel elles répondaient par un souffle méprisant et un silence gêné. Alors, sans cesser de sourire, comme lui avait dit son institutrice, il faisait demi-tour alors que dans son dos elles jasaient et riaient. Noah ne pleurait jamais, jamais devant elles. Il allait voir la gentille femme dans sa salle de classe et lui racontait comment il les avait salués. Elle souriait encore, comme quand il lui avait montré son chien en coton, elle lui disait qu'il était un gentil garçon, qu'elle était fier de lui, et que ses parents devaient l'être aussi. Mais sa mère était saoule et son père drogué, alors ils n'étaient pas fiers, ils ronflaient sur le canapé, une bouteille à la main, une de celles auxquelles il n'avait pas droit, avec des liquides bruns qui donnaient mauvaise haleine à l'intérieur.

Dans sa petite chambre, il y avait un matelas couvert d'un drap qu'il bordait tout seul que sa maman appelait « lit », une planche sur deux tréteaux que son papa appelait « bureau » et une ampoule vissée sur un socle en plastique noir qu'ils appelaient « lampe ». Au-dessus de l'oreiller dégarni, son père avait accroché au mur un cadre avec une photo de ses parents le jour de sa naissance. On voyait un bébé rouge violacé bercé par une couverture blanche et le plexiglas de la couveuse, derrière sa mère enlaçant un homme carré aussi rouge que le nouveau-né oublié à l'arrière-plan. Elle avait l'air heureux et lui avait l'air ahuri, perdu ou noyé dans les litres qu'il devait déjà boire. Sa mère lui avait dit qu'à l'époque il était déjà malade, mais qu'elle croyait toujours à sa guérison. Et puis elle avait pleuré, en le pressant contre sa poitrine. Noah n'avait pas vraiment compris, mais il s'était laissé serrer, longtemps, une heure peut être, deux ou trois sûrement. Puis une clef avait tourné dans la serrure, elle avait séché ses larmes, tenté d'apaiser ses yeux bouffis et lui avait demandé de ne rien dire à son père. Lequel avait évidemment remarqué ses rougeurs oculaires et avait agi en conséquence. Ce soir-là, son père avait crié, sa mère avait supplié et il n'avait pas mangé. Il avait juste serré son chien orange contre son cœur, comme sa mère l'avait fait avec lui.

Le matin, il se levait et trouvait dans le réfrigérateur une bouteille de lait et une plaquette de margarine, le seule chose que sa mère veillait à garder en quantité suffisante pour lui. Il devait alors chercher une baguette avec des centimes glanés dans le portefeuille paternel, entre les gélules et les tickets de caisse jaunes datant de trois ou quatre mois. De temps en temps, il découvrait sur le canapé sa mère pleine d'ecchymoses et parfois de sang, bouche béante et cheveux hérissés. L’œil chargé de larmes, il allait jusque dans sa chambre et posait sa couverture sur le corps froid de sa génitrice avant de partir en silence, son cartable bleu sur le dos et sa tartine dans la main.

Y pouvait-il quelque chose ? Noah l'a demandé à son institutrice, plusieurs fois, elle lui disait que non, que les grandes personnes étaient responsables et qu'elles savaient mieux que lui comment faire. Mais ses parents n'étaient pas responsables et ne savaient visiblement pas comment faire, puisque son père hurlait toujours, sa mère pleurait encore et lui ne mangeait pas le soir.

A midi, à la cantine, la grosse femme en t-shirt rose bonbon refusait de le servir plus de deux fois, parce que son protocole le stipulait. Elle le toisait et avec une moue de mérou, bavait un refus à la figure du pauvre garçon, puis chaussait ses lunettes vert pomme et allait éclater une louche de betterave dans l'assiette d'un camarade grassouillet qui s'amusait à les lancer sur la tête de son voisin en riant.

Comme il s'ennuyait tout seul dans sa chambre avec son chien orange, il chercha longtemps quelque chose qui puisse l'occuper. Il n'osait demander de jouets à son père qui devait acheter ses gélules, celles dont il ne voulait pas se séparer quand bien même sa mère le lui demandait tous les jours. Il n'osait pas demander d'amour à sa mère qui devait brûler ses regrets comme sa raison à l'alcool, celui qui ondulait dans ces bouteilles renversées partout dans le salon. Il n'osait pas sans comprendre pourquoi il n'avait pas droit aux habits de marque dont ses camarades étaient si fiers, ni aux sourires de sa mère à la sortie de l'école, ni au ballon de foot que ses voisins envoyaient dans la rue, ni aux égards de son père, ni aux amis, ni au rire, ni au bonheur.

Son institutrice ne pouvait rien contre cet Hercule, qui se disait le père de son petit protégé, venu une fois à l'école pour l'inscription de son rejeton, sans y prêter grande attention. Elle avait demandé à Noah de rester après l'école, mais s'il rentrait en retard et que son père était déjà rentré, comment l'expliquerait-il ? Alors elle glissa dans son cartable bleu, ce joli cartable avec un petit chien orange dessus, entre le cahier rouge, le vert et le classeur orange, un livre de poche en souriant. Il l'avait remercié et était rentré en courant chez lui.

Ses parents se disputaient encore dans le salon, ils lui crièrent d'aller dans sa chambre. Au fond du couloir, derrière sa porte, il se sentait à l'abri, terré dans une petite pièce dans laquelle, d'ici quelques années, il ne rentrerait plus. Il ferma les yeux, écouta la mélodie muette du silence brisée par les échos des insultes et le bourdonnement de ses tympans meurtris. Ouvrant les paupières, il tendit la main vers le livre offert par l'institutrice et lut « Le Petit Prince ».

Ce livre, ce fut le premier qu'il lut en entier, tout seul. Ce fut son premier pas vers le refus de voir sa maman frappée, de laisser son père la réduire en exutoire à tous ses maux, de s'abandonner à l'oubli, d'accepter l'assassinat de son enfance par l'alcool. Ce fut le début de sa révolte, sa petite révolte, contre le destin, contre cette force occulte qui le tuait lentement.

Noah a eu treize ans le mois dernier. Son père n'est pas rentré ce soir-là. Sa mère a presque souri à un moment, alors qu'il ouvrait l'unique paquet cadeau qu'elle lui tendait. Un livre, le premier à lui appartenir réellement. Il aurait bien pleuré, mais sa mère était devant lui, usée, couverte de cicatrices et mortellement blessée au cœur par cet homme qu'il ne supportait plus d'appeler son père. Il ne voulait pour rien au monde effacer cette illusion de force et soutien qu'il voulait lui offrir, quand bien même il lui fallait ravaler ses plus primitives pulsions. Il a murmuré un remerciement et s'est efforcé de ne rien laisser paraître.

Il se savait déjà orphelin en observant le regard vide et las de sa mère, son visage ridée alors qu'elle n'avait pas quarante ans, ses cheveux arrachées par poignées entières, en écoutant sa voix rauque brisée par l'alcool et le tabac, ses quintes de toux qui l’éreintaient autant que les coups de l'homme, en lisant dans son regard perdu son désir de révolte éteint par son impuissance. Il avait encore la carrure d'un enfant mais la volonté d'un adulte, il ne voulait plus de blottir contre le sein maternel mais laisser à sa mère le loisir de se lover contre lui, de lui offrir le rêve d'un rideau derrière lequel elle pourrait pleurer en paix, d'une armure sous laquelle son cœur pourrait se sentir fort, d'une aile qui l'emmènerait caresser les étoiles.

Il voulait se révolter pour elle contre cet homme, pour elle qui n'en avait plus la force, pour elle qui ne le pouvait plus ou peut-être ne le savait plus possible. Il voulait l'appeler maman sans sentir un sanglot s'échouer sur ses cils, lui prendre la main sans sentir un tressaillement craintif et animal lui parcourir l'échine, la voir heureuse et sereine loin de ces murs en parpaings qui la retenaient prisonnière. Il voulait lui donner tout son amour, celui que l'homme lui avait refusé, la préserver de la haine, celle que l'homme lui avait imposée. Il voulait, il voulait... Il voulait tant de choses que sa mère n’espérait plus.

Il se promettait, se jurait, d'être le poing qui se lèvera contre l'homme, d'être le cœur battant qui impulsera un sang neuf dans les veines maternelles, d'être la voix qui hurlera son nom dans le vent lorsqu'elle sourira, d'un vrai sourire sans mélancolie ni amertume.

Il sera sa volonté dans leur révolte.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Une enfance gâchée mais un petit bonhomme fort et fier qui en est sorti, on espère que la lecture pourra encore le soutenir et lui permettre de se forger un avenir.
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JadeGo · il y a
N'est ce pas là un aspect merveilleux de la lecture ? Une arme puissante pour se jeter dans l'arène de la vie et y surmonter les difficultés qui ne manqueront pas de survenir. Merci de la vôtre !
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Elena Lmr · il y a
Oh, Noah... ❤