No future

il y a
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Les livres m'ont sauvée de 7 ans de pension ... et un jour j'ai tenté ma chance , je ne me prends pas au sérieux mais j'écris sérieusement et pour le plaisir du partage et de l'échange  [+]

La maison était bien trop grande pour moi, j’en avais hérité à la mort de ma tante restée vieille fille et sans descendance. Elle aimait son isolement loin des rumeurs de la ville et de son agitation Petite, j’avais joué dans le parc, quand la famille se réunissait encore, avant les premières prises de becs, les départs précipités, les noms d’oiseaux à la fin des repas quand les langues se déliaient pour les règlements de comptes. J’avais longtemps hésité pour m’y installer : les couloirs immenses, les pièces poussiéreuses, l’entretien du parc .Et puis s’y accrochaient trop de souvenirs, des moments heureux quand je montais dans les arbres avec mes cousins, d’autres beaucoup moins drôles à cause des adultes.
Mais comme mon travail précaire ne me laissait guère le loisir d’avoir des états d’âme, j’avais fini par admettre qu’elle me sortait, comme on dit, une belle épine du pied. Je n’avais cependant pas envie de vivre seule dans cette immense maison et j’avais donc décidé de passer une annonce pour proposer l’aile ouest à la location. J’avais vidé toutes les pièces pour me débarrasser de toutes ces vieilleries encombrantes. Plus de meubles, de bibelots, de vieux bouquins cornés, plus de linge, de vêtements. Brocante, poubelle, tout était parti. En fait j’avais espéré trouver une famille avec des enfants courant dans le parc, j’avais imaginé des pique-niques joyeux, un chien à garder ou à promener pendant les vacances, histoire de compenser sûrement ce qui m’avait manqué. J’avais reçu beaucoup d’appels, guidé bien des visites et puis j’avais accepté un locataire bien loin de mes attentes: un vétérinaire qui avait décidé de s’intéresser aux insectes, il avait besoin d’un laboratoire pour ses recherches. Tout de suite, là, j’avais dû faire une drôle de tête car il m’avait vite promis d’être discret et m’avait affirmé que ses petits pensionnaires ne seraient guère encombrants: quelques vrombissements d’ailes de mouches, des stridulations, des bourdonnements, le grincement de quelques mandibules, des petites pattes frappant le carreau de la paillasse qu’il installerait; à l’autre bout de la maison, je ne pourrais les entendre.
Les premiers jours il m’arrivait de penser que j’étais folle d’avoir accepté aussi vite cette présence plutôt insolite mais le temps avait passé et je m’y étais habituée. Bien sûr au début mes rêves étaient peuplés de petites bêtes rampantes, la porte de ma chambre s’ouvrait en grinçant poussée par des pattes crochues, de minuscules griffes s’accrochaient aux draps de mon lit et des yeux globuleux m’observaient en silence. Je me réveillais alors en tremblant vite rassurée par le moelleux des oreillers. Mes nuits par la suite redevinrent calmes: la mante religieuse ne balançait plus sa patte sur mon visage et le hanneton ne trouvait plus le chemin de mon oreille.
Depuis que X s’était installé, je n’avais pas eu à me plaindre, j’étais même étonnée par le silence de l’aile ouest, c’est à peine si j’entendais le grincement de la grille quand il sortait. Quand nous nous croisions, nous n’échangions que des formules de politesse, des impressions sur le temps. Il m’arrivait tout au plus de prendre des nouvelles de la santé de ses pensionnaires en faisant semblant de m’intéresser à ses recherches.
A la fin de l’hiver les arbres du parc commencèrent à mettre leurs feuilles tendres, les massifs se réveillaient lentement et les haies masquaient de nouveau le mur d’enceinte. La vie reprenait. Depuis peu quelque chose pourtant me tracassait: j’avais observé des nuées bien étranges dans le ciel, et respiré une odeur de souffre vite balayée par le vent. Etait-ce mon imagination? Un soir par hasard je le rencontrai en rentrant du travail et je lui fît part de mes craintes mais il n’avait rien remarqué, par contre, me dit-il, ses petits protégés avaient de temps à autre un comportement agressif qu’il ne s’expliquait pas. Il pensait tout simplement qu’il avait encore beaucoup à apprendre d’eux. Pour me rassurer, il me proposa de l’accompagner un jour dans le parc, il m’en révèlerait la vie secrète. Il croyait me faire plaisir mais je n’ai pas un amour immodéré pour tout ce qui peut grouiller sous les herbes ou dans la terre. Pourtant j’acceptai. Il me ferait signe.
Les beaux jours étaient enfin arrivés les feuillages et les herbes folles avaient transformé le parc en un vrai labyrinthe mais je n’entendais plus comme avant le chant des oiseaux, ils semblaient avoir déserté les lieux. Les nuées m’inquiétèrent quand elles prirent une teinte rouge violacé et que l’odeur de souffre se fit plus insistante. Et puis la nuit des grondements qui semblaient monter des entrailles de la terre m’avaient réveillée à plusieurs reprises. Des jours plus calmes succédèrent à ces moments d’angoisse et quand il me proposa un soir de faire le tour du parc ; je n’hésitai pas une seconde. Je rentrais du travail et je ne pris même pas le temps de me changer pour ne pas le faire attendre. Je le suivis avec mes chaussures à talons aiguille et ma robe à fleurs, courte et légère, les seules fantaisies que je m’autorise dans ma vie, somme toute, bien rangée. Sa présence m’avait tout de suite rassurée et je n’avais pas osé lui faire part de mes nouvelles craintes.
J’eus droit à un exposé qui ne réussit pas à me captiver mais j’étais bien avec lui, mes pensées noires s’étaient estompées et quand il me proposa de m’asseoir dans l’herbe à ses côtés, je décidai de m’intéresser à ce qu’il me racontait, histoire de faire durer le plaisir. Il m’apprit que le peuple de l’herbe et des profondeurs de la terre était capable de percevoir bien des choses qui nous échappaient et survivrait aux catastrophes, nucléaire, chimique et autres. Pas les hommes. Puis il avait insisté sur les antennes, les mandibules coupantes qui étaient à l’œuvre par milliers à l’endroit même où nous étions assis. Je me levai d’un bond en criant et restai paralysée de peur sur les dalles de pierres de l’allée, le regard fixé sur mes pieds, la robe relevée à mi-cuisses dans une attitude complètement stupide. Mais il réussit à me calmer tout en se moquant de ma peur irraisonnée: les petites bêtes des herbes folles étaient au travail et se désintéressaient de moi trop occupées à chercher de la nourriture, à se camoufler pour échapper à un prédateur ou attendre une proie, ou encore en quête d’un endroit pour se protéger de la nuit. Mais je préférai rentrer et je le plantai là sur le carré d’herbe avec ses bestioles. Quelque chose me tracassait de nouveau. C’était des traces de brûlures sur les herbes. Ce soir là je m’enfermai à double tour.
Le printemps était bien avancé quand d’étranges éclairs zébrèrent le ciel accompagnés de vents violents et de vapeurs acides. Depuis l’air est irrespirable. Au travail la peur se lit sur les visages: nous savons maintenant que l’astéroïde se rapproche de la terre et que les perturbations s’accélèrent. Les dernières mesures et observations se veulent cependant rassurantes : il n’y a aucun risque de collision. Ce soir l’angoisse est devenue insupportable à cause de la terre qui vibre et gronde comme une immense bulle prête à éclater. J’ai couru jusqu’au laboratoire en traversant le parc qui n’est plus qu’un champ de pierres noircies et les arbres des silhouettes calcinées se découpent sur un ciel d’enfer. Quand il m’ouvre je sais tout de suite en voyant la peur au fond de ses yeux que la menace est bien réelle. Dans les vivariums et les terrariums la confusion est totale, les parois de verre semblent palpiter et les bourdonnements et les vibrations affolés emplissent l’air jusqu’à couvrir nos voix. X s’approche de moi. Nos corps s’apprivoisent pour conjurer l’angoisse et le désespoir. Notre première nuit, la dernière sans doute. J’imagine déjà l’astéroïde, il frôle la terre et la réduit à un immense désert de sable stérile. Un peu partout des petites pattes et des antennes se dégagent pour en prendre possession.
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Thara · il y a
Un récit qui oscille entre la nouvelle et la science-fiction, on aurait aimé une suite pour savoir ce qu'il est advenu de Monsieur X et, de cette jeune femme !
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Laika · il y a
Merci d'avoir pris le temps de me lire , à mon avis ils vont passer un mauvais quart d'heure et ils font bien d'en profiter!!!!!
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Utilisateur désactivé · il y a
A regarder de près, on observe la grandeur du minuscule ; au final nous sommes bien peu de choses !
merci bien

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Richard · il y a
j'aime bien cette fin du monde, pour deux raisons: elle est très bien écrite! et elle n'est pas possible, hein???
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invitation dans "mon chatêau" ma 1ère nouvelle, une autobiographie... en finale.
merci ;-)

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Laika · il y a
si c'est possible mais on ira décampé d'ici là !!!!
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Yannickclaude · il y a
J'ai 2 dessins comics strip en compétition
http://short-edition.com/oeuvre/strips/allumes-du-bocal-27
et
http://short-edition.com/oeuvre/strips/allumes-du-bocal-28
je vous invite à aller les voir...et voter si le cœur vous en dit.

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Patricia Burny-Deleau · il y a
La fin de l'humanité vue par une si gentille héroïne ! On l'accompagne dans son parcours, on espère une rencontre amoureuse et paf !!! Bernard Werber !
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Laika · il y a
Oui , c'est pas de "bol" !
Merci de lire mes textes et de m'envoyer toujours un mot bienveillant .