Nicole & Gérard

il y a
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Finaliste
Jury
Celle qui revient du cinéma et envoie valdinguer ses sandales avant de s'affaler dans un fauteuil : c'est Nicole. 



Nous sommes en 1969, dimanche 20 juillet, et cela fait précisément un an qu'elle a forcé les barreaux de la cage – le domicile de ses parents. Ces derniers, son père surtout, l'ont élevée dans la tradition : la rigueur, rênes courtes et bride sur le cou. C'est peu dire qu'ils n'avaient pas goûté les évènements du printemps alors que Nicole s'était révélée, emportée par la bourrasque contestataire. À tout juste vingt ans, elle avait obtenu un poste de dactylo et, plutôt que d'aller chez l'écureuil planquer une épargne de précaution, comme on lui serinait, elle s'était mise en quête d'un logement. Elle leur avait annoncé la nouvelle un soir – j'étouffe, je pars... —, balancé tout ce qu'elle avait sur la patate, et ça faisait gros. Estomaqués, ils avaient eu du mal à trouver le sommeil. Nicole était fille unique. Sa mère, une femme soumise, avait tenté de la retenir. La perspective des tête-à-tête avec son homme lui collait des maux de ventre. Mais voilà, Nicole n'avait pas flanché. 



Celui qui la regarde depuis l'immeuble d'en face, enroulé dans l'ombre du rideau, c'est Gérard.



Pour faire connaissance avec Gérard, il faut d'abord aller voir du côté de son géniteur. On trouve alors un beau pourri qui s'est définitivement éclipsé un matin après avoir beurré deux biscottes, avalé un crème et allongé quelques torgnoles alentour. Distribution générale et généreuse, une manie, un défoulement, un exutoire... Gérard allait sur ses huit ans, le poids de l'enclume qui lui barrait la poitrine et l'empêchait de respirer s'était alors envolé, mais bien plus tard, comme s'il attendait quelque chose, on le voyait encore, le regard perdu, osciller d'une jambe sur l'autre et d'avant en arrière. On l'aurait dit pris de vertige au bord d'un précipice, et c'est peut-être à ce moment précis que le souvenir de la frappe sèche de son père lui revenait.



C'est une journée ordinaire. Comme chaque dimanche, Nicole a passé la soirée au Reuilly Palace. La semaine dernière, c'était « Ma nuit chez Maud » et aujourd'hui, « La piscine » de Jacques Deray. À peine revenue, elle allume la radio qui crache la chanson d'une jeune Anglaise et d'un type aux grandes oreilles qui prédisent une année érotique. Elle a aussi une petite télévision dont elle a coupé le son, où défilent les images du triomphe d'un Belge aux joues creuses qui vient de gagner le tour de France. Le vélo, elle s'en fout, mais ces petits culs moulés dans les cuissards... Elle éteint et se promet de rallumer plus tard pour voir un Américain rebondir sur la lune. Pour l'heure, elle pose un quarante-cinq tours des Moody Blues sur son teppaz et rêve. Elle rêve d'Alain et de Romy, et ce soir encore, elle va s'inventer une vie où il se passerait quelque chose, une vie de passions et de drames, comme dans les films, car il faut bien le dire, à part Bernard, il ne s'est rien passé depuis un an. Bernard, sa seule aventure... Lui qui, descendu un soir acheter des boîtes pour le chat, n'est jamais remonté. Elle était tellement dévastée que le félin n'avait rien bouffé pendant trois jours. Rien que d'y penser, et c'est de la buée sur les carreaux. Pour chasser ce sale souvenir, elle préfère se remémorer le sourire de l'agent immobilier lorsqu'elle cherchait son meublé. Celui-ci n'avait pas manqué d'air en affirmant que six étages à pied ne pourraient que parfaire sa silhouette déjà bien agréable... Elle avait piqué son fard. De toute façon, elle le sait, les jambes c'est ce qu'elle a de mieux ! Et elle se dit qu'elle devrait les montrer un peu plus ; ça tombe bien, cet été, le port de la mini-jupe est incontournable ! Sauf que certains regards sont insupportables et qu'ils lui donnent l'impression d'être à poil. Alors ce soir, pour son plaisir, devant le miroir du salon, elle s'apprête à en passer une petite en daim qu'elle a dénichée sur un catalogue de vente par correspondance. Elle porte une culotte blanche à liseré de dentelle et la doublure satinée de la jupe glisse sur un collant fin et légèrement opaque. Elle remonte la fermeture éclair, passe une paire d'escarpins, virevolte, face, profil, s'admire, elle est satisfaite. Il n'aurait pas fallu que son regard se porte jusqu'à la fenêtre de l'immeuble d'en face pour brusquement se figer...



Pour comprendre ce qui explose parfois dans la tête de Gérard, il faut aussi aller voir celle qui n'avait pas trouvé la force de fuir, malgré les affronts et les coups, celle qui n'avait pas refait sa vie, mais qui s'était pourtant redressée au fil des jours, retrouvant un peu de fierté. Et certains soirs, au bout d'une journée harassante, lorsqu'elle sentait le sommeil la prendre et que Gérard l'embrassait avant de regagner sa chambre, elle finissait par éprouver du plaisir. C'était bien exclusivement auprès de lui qu'elle trouvait du réconfort, uniquement pour lui qu'elle s'arc-boutait. Durant toutes ces années, le gamin avait fait de son mieux. Pas franchement doué pour les études, mais sérieux, bien consciencieux ; à la maison, serviable, attentionné. Pourquoi avait-il fallu qu'il grandisse si vite et qu'il finisse par ressembler à tous ces hommes avec leurs envies et leurs vices, s'interrogeait-elle ? Après plusieurs échecs, des scènes effroyables, Gérard avait finalement renoncé à lui présenter quiconque pourrait ressembler à une éventuelle fiancée, certain que sa mère n'y verrait, selon ses propres termes, « qu'une putain de plus avec laquelle elle lui promettait bien des déboires » ! On peut dire, à ce sujet, qu'elle s'était bien trompée : les putains, il les aimait beaucoup et les fréquentait régulièrement. Au moins, elles ne se moquaient pas et c'étaient les seules qu'il arrivait à baiser. Alors, il s'était résolu et comme sa mère le désirait, il était resté auprès d'elle. En échange, elle le laissait se divertir un peu... pour autant qu'il consente certains soirs, comme quand il était môme, à se blottir contre elle pour une bonne soirée devant la « piste aux étoiles ». Il avait aussi attrapé cette manie, un alcool sec qu'il se servait en rentrant du bureau et qui avait fini par lui provoquer des accès de sueurs et de légers tremblements qu'il parvenait à maîtriser en augmentant la dose. Ainsi, les jours avaient fait des mois et les mois des années. Il n'aurait pas fallu que sa mère tombe si brutalement malade, d'une sale affection dont on hésitait à prononcer le nom et qui l'avait envoyée « ad patres » en moins de trois mois.


Le bail n'étant pas transmissible, c'est dans cet appartement situé au sixième étage d'un groupe d'immeubles aux loyers modérés qu'il avait emménagé. Il faut bien l'avouer, depuis le départ de maman, les choses s'étaient passablement dégradées. Cela aurait pu être un soir ordinaire. Il s'est particulièrement bien accommodé au « Johnny Walker » avant de jeter dans une assiette les reliefs de la veille et de se rassasier debout, devant le spectacle offert en face. S'en suivra un moment d'extrême tension qu'il finira par surmonter dans un gémissement libérateur et, sortant sur le petit balcon, ira se percher sur l'étroite rambarde métallique afin d'offrir, à son tour, un numéro. 
Il a d'abord entendu les cuivres, les coups de cymbales sont venus après, et puis tout l'orchestre à l'unisson. Dans les gradins, au premier rang, face à lui, cette jolie femme et un chat, gros comme un tigre. Du centre de la piste où il se trouve, il peut aussi distinguer les autres spectateurs, surtout sa mère, endimanchée et souriante, prête à applaudir. Un observateur avisé aurait également discerné, au-dessus de l'assemblée, l'ombre portée d'une main. Une main leste et dévastatrice à la taille démesurée.

C'est lorsque Gérard a commencé à osciller d'avant en arrière et d'une jambe sur l'autre que le premier cri a jailli. On peut dire alors que Nicole était la parfaite incarnation de l'effarement, la main sur la bouche légèrement ouverte, les yeux s'écarquillant à lui manger le visage.

C'est au son du bruit mat d'un corps qui s'écrase que Nicole s'est évanouie.
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Les Histoires de RAC · il y a
On s'attend au pire assez vite mais c'est bien construit & très agréable à lire, compliments ♫
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Phil BOTTLE · il y a
Et dire que j'avais oublié de voter. Voilà qui est réparé...
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Choubi Doux · il y a
Le vertigineux de la chute est d'une adroite justesse. Des étoiles pour l'âme de celle qui reste.
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Mitch31 M · il y a
On se laisse sans effort emporté par votre belle écriture. Bravo
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Nino De La Negra · il y a
Merci de ton passage Mitch !
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Fred Panassac · il y a
Je réitère mon premier commentaire élogieux et en relisant ce beau texte je remets cinq sous dans la musique ! 🎶🎶
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Nino De La Negra · il y a
Merci Fred, Cinq sous c'est beaucoup !!!
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mirabelle leroy · il y a
Une fin à laquelle on ne s'attend pas , la solitude de ces deux personnes est bien décrite ! je vote 😉
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Nino De La Negra · il y a
Merci de votre lecture Mirabelle !
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Nino De La Negra · il y a
Merci beaucoup Alice !
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Alice Merveille · il y a
Un texte que je découvre avec grand plaisir. Je vote pour votre belle plume et bonne finale Nino !
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A. Sgann · il y a
Solitude est-tu là...?
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Nino De La Negra · il y a
Je l'ai trouvée devant ma porte. Un soir, que je rentrais chez moi (Barbara).
Merci de votre passage ! A.Sgann

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J. Raynaud · il y a
Je déplore, comme chez certains autres textes, ces carrés disgracieux que viennent ponctuer certains de vos paragraphes (Short doit supprimer ces trucs disgracieux (J. Raynaud)) . Short devrait les supprimer. Mais je vote quand même.
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Nino De La Negra · il y a
Merci de votre contribution !

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