Nico, t'es pas beau!

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Image de Eté 2016
L’eau était glacée. Depuis longtemps déjà, elle ne sentait plus ses pieds. Mais elle s’en moquait. Elle s’en moquait éperdument. C’était à l’intérieur que tout aurait dû se paralyser. Pour que la douleur cesse. Qu’elle cesse de lui broyer les entrailles, le cœur, les neurones.
Elle ne savait plus le temps. Elle marchait, là, sur cette plage qu’elle ne connaissait pas. Dans cette eau glacée qu’elle ignorait. Elle était venue avec mari et enfants passer un week-end au bord de la mer. Quelques jours tranquilles, en famille. Quelques jours de bonheur paisible. Enfin, c’est ce qu’elle pensait. Avant.
Avant que le ridicule ne surgisse.

****
Il était descendu sur la plage en sifflotant, les mains enfoncées dans les poches de son jean. Le temps invitait à la flânerie. Première douceur d’Avril. Il avait accompli consciencieusement sa journée de travail. Il se sentait léger.
Il l’avait tout de suite remarquée. A cette époque de l’année, les touristes étaient rares. Et ceux qui osaient approcher l’eau et y tremper leurs pieds l’étaient encore davantage.
Mais ce n’était pas seulement la présence de cette inconnue qui avait retenu son attention. C’était sa démarche, peut-être. Elle avançait avec une élégance mêlée à un entêtement presque enfantin. Son pas était sûr, rapide, puis il s’en dégageait comme une incertitude, une hésitation. C’était un mélange curieux.
Et il se surprit à la suivre.
En même temps, il se sourit à lui-même et accrocha dans son regard une lueur malicieuse. Eternel adolescent amoureux. Il se connaissait bien. Il s’aimait bien parfois. Mais sans prétention.
La femme continuait sa marche, sans s’arrêter, sans regarder autour d’elle. Ses pieds fendaient l’eau d’un geste vif, sans cesse répété. Elle semblait avancer sans autre but que celui de s’éloigner le plus loin possible de son point de départ.
Sa silhouette offrait des courbes gracieuses, séduisantes. Ses cheveux courts et bouclés ne donnaient que peu de prise au vent. Seules, quelques mèches dansaient légèrement sur sa nuque. Il en ressentit une légère émotion.
Elle était vêtue d’un simple jean, et d’un tee-shirt. Dans chaque main, elle tenait une ballerine. Il ne pouvait lui donner d’âge, il avait envie de voir son visage.
Inconsciemment, il accéléra le pas.

Il était coutumier de ce genre d’aventures.
Tomber amoureux était naturel chez lui. Le reste était secondaire. La durée pouvait atteindre quelques mois, comme s’éteindre après une poignée de minutes. Son record était 197 jours. Mais il n’y prêtait pas attention.
L’appréciation générale inscrite sur tous ses bulletins scolaires était gravée sur son disque dur : « Peut mieux faire ». Il aurait pu écrire la même remarque pour ses amours....
Les moqueries de ses camarades sur la cour de récréation résonnaient encore quelque part en lui : « Nico, t’es pas beau Nico, t’es pas beau... » Et si aujourd’hui, tout avait changé, s’il n’était plus un enfant, les mots continuaient à scander silencieusement ses amours au rythme de ces 5 syllabes : Ni-co, t’es pas beau

Il savait aussi que ce refus de « faire mieux » cachait une détermination secrète : celle de ne pas se plier aux convenances. Parce qu’il ne pouvait y adhérer. Il ne pouvait se résoudre à choisir « une » femme. Il lui faudrait alors apprendre à dire « sa » femme et il trouvait l’ajout de ce tout petit mot tellement scandaleux ! Entrer en possession de quelqu'un. Quelle ignominie!
Il aimait la sensation de liberté qu’offrait l’état amoureux. Il en connaissait aussi l’évanescence...
Il remarqua alors qu’une petite vingtaine de pas seulement le séparait maintenant de sa nouvelle ondine. Sans qu’il s’en aperçoive, elle avait ralenti sa promenade.

****
La colère avait remplacé la douleur. Tout en elle grondait de rage. Et tout revenait à la surface : les rancœurs, les humiliations, les incessantes réflexions, les concessions qu’elle lui avait accordées de bon cœur, mais qui se métamorphosaient, là, soudainement, en sacrifices.
Et tout ça pourquoi ? Parce qu’elle avait oublié de mettre dans la valise la combinaison de plongée de Monsieur !
Il était entré dans une colère sourde et froide. Elle n’avait que cela à penser, faire les valises, et elle n’était même pas capable de le faire correctement. Il bossait lui, plus de 50 heures par semaine. et patati et patata....Elle connaissait déjà toute la suite par cœur.
Le silence pesant qui suivrait, puis avec la nuit les mains qui soulèveraient la nuisette, les mots susurrés à son oreille , allez on ne va pas se fâcher pour ça, et son corps qui malgré les appels au secours de son cœur, accepterait...
Elle serrait les dents, plissait les yeux sous la force du tonnerre qui ne cessait de tempêter à l’intérieur.
Elle aurait voulu savoir hurler comme un animal sauvage afin que toute cette bouillasse qui la retenait prisonnière s’échappe.
Elle ne voulait plus de cette vie de femme. Pourtant, elle l’avait tellement désirée : construire une famille, se marier, avoir des enfants....
Dans la notice de montage, elle avait dû oublier de lire les effets secondaires éventuels : disparition progressive de liberté, service 24heures sur 24, objet de tous les désirs de l’être choisi, objet responsable de toutes les frustrations de l’être choisi....
Et la liste pouvait prendre des pages et des pages...
Elle respira un grand coup. Puis un autre. Et encore un autre.
L’air salé pénétrait ses poumons, et elle sentit qu’elle s’apaisait.
Elle réduisit alors lentement le rythme de ses pas jusqu’à s’arrêter et regarder enfin l’immensité de la mer.

****
Elle s’était arrêtée. Il se sentit idiot tout d’un coup.
Il avait envie de voir son visage. La couleur de ses yeux. La courbe de son nez. La hauteur de ses pommettes. L’ourlet de ses lèvres...
Tout en elle éveillait le désir.
Elle était une invitation.
Il fit vers elle encore quelques pas, mais elle ne bougeait pas.
Elle offrait son visage aux derniers rayons du soleil.
****
Tandis qu’elle penchait la tête vers le soleil, elle sentit une présence tout près d’elle. Elle en ressentit une pointe de peur.
Son mari ? L’aurait-il suivie ? La cherchait-il ?
Lentement elle décida de se retourner pour voir.
Elle découvrit un homme immobile, eut un imperceptible mouvement de recul. Quand ses yeux accrochèrent les siens, elle vit un regard très doux. Bizarrement, elle se sentit belle.
****
Elle était ravissante.
Il tenta un sourire, mais ne put ignorer l’anneau qui brillait à son annulaire.
****
Le trouble s’insinua instantanément en elle. Ce sourire l’emmenait déjà.
****
Il regardait les yeux de son ondine fixer ses lèvres et se perdre. Il avait envie d’elle, ici et maintenant.
****
Elle répondit à son désir. Sans un mot, sans un geste.
Puis dans une infinie lenteur, son regard fut attiré par un imperceptible mouvement au loin.
****

Aussitôt il comprit.
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