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Pierreheint

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Qualifié

Baptistin était un enfant du terroir. Son père avait une maisonnette dans la plaine du Var bordée de quelques lanières plantées de légumes et de quatre serres. La vie de Baptistin était là : il aimait palper cette terre, savourer le croquant des légumes, sentir les effluves issues du figuier ou des citronniers, parfois accompagner sa mère au marché pour la vente, et louer, persuasif, les trésors de leur production.
Le soir, il enfourchait un vieux vélo rouillé et partait retrouver les copains au bord de mer. On jouait au pilou, rivalisait de prouesses sportives, mais on ne refaisait pas le monde : on le pensait immuable. On plaisantait des drôleries du vécu dont faisaient souvent les frais ces « estrangers » qui ne comprenaient pas toujours les spécificités niçoises. Aux beaux jours on se regroupait aux fêtes : les « mais », les cougourdes, celles des villages voisins...
Son père aurait aimé le voir aller vers un métier tranquille : instituteur.
« Les études ne coûtent pas cher, tu seras nommé par ici, ça compte, et l’emploi est sûr » disait-il.
Cependant Baptistin n’aimait pas étudier. Il était finaud, imaginatif, mais terre à terre et décidé. C’était une tête dure, comme on dit ici, et il répondait :
« La vie n’est pas dans les livres, mais dans notre terroir ; j’aime vivre de ce que je sens sous mes pieds plus que de ce que j’ai du mal à déchiffrer dans les bouquins ».
Alors on essaya de faire au mieux avec ses goûts.
Il aimait faire la cuisine, en particulier le dimanche, avec sa grand-mère, toute pétrie de vieilles recettes niçoises : une connivence teintée de suggestions, critiques, essais, avec forces gestes. Le gamin écoutait le savoir, l’expérience mais voulait toujours y ajouter sa touche. Cabotin et perfectionniste, il cherchait, tout en conservant l’essentiel, à trouver le plus qui sanctifierait sa participation. Le grand-père souriait, les entendant baragouiner dans un langage mêlé de français et d’expressions niçoises, disant parfois regardant l’autre berge : là-bas c’est la France on fait comme ça, mais ici...
La grand-mère déversait avec amour son savoir non écrit dans les livres, mais hérité et façonné par une longue pratique. Admirative, elle répétait parfois :
— Le petit est doué mais c’est une tête de lard.
Pour Baptistin, c’était un compliment et il savait que le lard donnait du goût.
A l’adolescence on crut que la meilleure solution était de le faire entrer dans un collège hôtelier où il pourrait approfondir ses talents culinaires, tout en recevant une formation utile. Il en fut satisfait.
Vers les 16 ans bien qu’attaché à son antre familial, fleurant les plaisirs du dehors il commença à s’en écarter : combinant bon sens et esprit filou, il alla à la découverte de belles vacancières. C’était son dessert exotique, mais pour rien au monde il n’aurait quitté sa maisonnée pour suivre ces tourterelles de passage.
Il fit un autre apprentissage : les plaisirs merveilleux des attraits charnels teintés de quelque chose d’inattendu venu d’ailleurs. Tout en restant enraciné, il perçut que le monde était porteur d’effluves captivantes. Un intérêt nouveau, que son imaginaire exacerba, le rendit attentif à ces extérieurs. Il vécut alors dans les vertiges de ces mirages captivants et évanescents qui donnaient un parfum sensitif à ses cultures du terroir. Il se sentait fortement d’ici avec des rêves et des attentes d’autres horizons. Il n’avait pas besoin de se déplacer : sa ville attirait : après les cueillettes du terroir venait celle des tourterelles en quête de soleil et d’originalité.
Vers les 20 ans on voulut le marier avec une fille du pays, voisine de ses parents : Ernestine. Dans la vallée les familles sérieuses, pétries de traditions, pensaient qu’il ne fallait pas laisser les jeunes se disperser. On se devait d’organiser un futur structuré et de bon aloi : une relève de jeunes s’enracinant, et qui, avec le consentement de tous, assurent la pérennité des activités.
Lui qui avait goûté à des épanchements savoureux venus d’horizons lointains, pensa qu’il pouvait encore mordre aux plaisirs de la vie, et n’était pas rassasié qu’il était trop de se contenter sa vie durant de ce dessert présenté, qui toutefois avait toutes les apparences de la qualité.
Cependant, esprit curieux et gourmet, il voulut comparer. Teinté d’une malice paysanne, il voulut essayer : cela pouvait l’informer sur un choix ultérieur. Quel plaisir pouvait-il avoir à tout faire découvrir à une fille d’ici un rien naïve mais prête à tout apprendre et offrir ?
Roublard, il décomplexa la belle en lui narrant quelques audaces des jeunes estivantes, la poussa à tenter juste un peu, puis lors d’une promenade sur les rives buissonnantes du Var, Ernestine apprit beaucoup. Baptistin perçut cependant qu’Ernestine n’était pas si ignorante que cela : elle avait déjà appris !
Peu de temps après Ernestine tomba enceinte. La fierté de Baptistin était ébranlée : il n’était pas le premier. Bien lui en avait pris d’avoir osé essayer. Les filles d’ici n’étaient pas aussi sûres qu’il le pensait : la modernité, telle une maladie, transformait les coutumes, portant en elle un souffle de tentation jusque dans ces recoins perdus. Plus important : il estima qu’il n’était pas sûr d’être le père. Sa culture locale et son orgueil tranchèrent : Ernestine, par ses écarts, n’était plus tout à fait du terroir et il ne pouvait assumer un enfant d’origine incertaine. Dans le doute, il fallait s’abstenir et renoncer au mariage.
Il ne pouvait cependant trop accabler Ernestine. Il renonça en ne disant rien, ne donnant aucune explication. Renonçant à toute explication il assuma, fautif, sa décision. Il y avait en lui ce mélange étrange d’homme du midi, bardé de préjugés, qui utilise tous les arcanes de la séduction, même perverses, car il faut vaincre et posséder ; mais tel un bandit d’honneur respecte sa victime et en paie le prix.
Dès lors, il ne pouvait plus être accepté dans la vallée, il lui fallait partir : un lourd tribut sachant ses attaches locales. Cet exil signe d’aveu et de débarras d’un coupable atténua le scandale dans la vallée.
Encore éloignée de la grande ville, la vallée avec ses replis cloisonnés était un monde où les familles se connaissaient de générations en générations avec des codes et des traditions qui perduraient. Il y avait un repli conservateur qu’on jugeait protecteur. La modernité qui l’effleurait, était perçue souvent comme un travers dénaturant. Certes, il y avait eu ici bien des entorses que les commérages racontaient tout bas : mais cela restait au niveau des suppositions. Il ne fallait pas que les pressentiments, les faits cachés ne prennent le sceau du réel.
Beaucoup de jeunes étaient partis vers d’autres mirages, souvent décriés, et les restants par respect n’osaient contester et s’affirmer. Ces familles vieillissantes s’estimaient défenderesses de leurs traditions : leur héritage, leurs valeurs qui donnaient le sens de leurs vies.
S’astreindre aux contingences c’était conserver ses racines : il ne fallait pas déflorer les usages. Pour Baptistin rester c’était avoir sur soi et sa famille la chape de plomb des ragots et du mépris. Il ne pouvait être d’ici et vivre ici ainsi avec ce qu’on dirait de lui. L’étranger serait mieux toléré.
Son père, par des annonces, découvrit vite une place de cuisinier à Londres et lui dit d’un ton acide :
— Tu iras là où vivent des gentlemen.
Le départ du fils maudit lavait l’honneur de la vallée et de la famille.
Baptistin forcé de s’éloigner, jugea que le destin lui offrait la fuite la moins dépaysante : il y avait à Nice quelque chose d’Anglais : la Promenade, le château de l’Anglais ; la reine Victoria avait aimé sa ville. Même le stockfish avait une consonance anglaise. Il n’allait pas dans un milieu totalement étranger. Alors en retour, il irait faire preuve de réciprocité : découvrir ceux qui avaient aimé sa riviera !

Il déchanta assez vite. A Nice, le soleil l’éclaboussait, faisant transpirer son être d’effluves remontant de ses racines. A Londres les pluies et brumes tissaient un voile diaphane d’où émergeaient des réminiscences fantomatiques qui édulcoraient le présent. Il lui fallut travailler dur pour s’assumer : ce devint une gestuelle mécanique de routine. Son esprit était ailleurs.
Son imagination fut sa planche de salut : il vivait ici avec l’esprit tourné vers là bas. Londres devint ce purgatoire, adouci, tempéré par l’intrusion d’images d’autres temps d’un paradis perdu. Ce qu’un artiste n’aurait su créer, il le fit inconsciemment. Ce n’était plus un art culinaire qu’il créait mais un monde onirique où Buckingham tamisé de brumes se transformait en château de l’Anglais proche de la mer ; où les quais de la Tamise devenaient une promenade des Anglais sans galets, où les couleurs du club d’Arsenal se fondaient dans celles de Nice. A Coventry Street le moindre bruit était le coup de canon qu’ordonnait le Lord au mont Boron. Avec un soupçon de soleil, il somnolait à Hyde Park, fermant les yeux et créant dans son imaginaire les oliviers de Cimiez.
Il préparait les plats dans une restauration rapide proche de la City. On y voyait défiler costumés les employés de banques affairés ; pour lui c’était comme les pingouins vus à Monaco. Quand un chapeau s’envolait, il s’exclamait : « rauba capeu », et revoyait la brume venteuse du cap de Nice. A la station de métro Victoria, il tissait un patchwork mental où les grilles s’élargissaient afin de donner sur la demeure niçoise de la reine, proche des arènes.
Il ne fuyait pas le réel mais le recréait, cela l’amusait ; parfois il y croyait un instant. Il eut peur de devenir un peu fou, mais se rassura en songeant que cette folie était le mal du pays qui sublime. Il était étranger ici, et il se rappelait qu’à Nice on traitait ces étrangers créatifs de fous avec toutefois un grain d’admiration. Là bas il y avait les folies des millionnaires et artistes ; ici il était le pauvre riche de ses folies. Les petites Anglaises rencontrées un peu délurées lui rappelaient celles qu’il tentait de lutiner jadis. Il en vint même à donner un rendez-vous rue Cavendish !
Il comprit que les Anglais n’étaient pas venus vers la Riviera pour son terroir, ses habitants, mais pour son soleil, sa lumière ; que là, ils avaient crée des bribes de leur univers par nostalgie. Lui faisait de même, mais mentalement et non avec du concret. Cependant, il tournait trop en rond. Son imagination s’épuisait ; il se sentait prêt à lever les amarres.
Une occasion se présenta. Un jour, un Américain de passage qui avait connu la Côte d’Azur et avec lequel il avait sympathisé lui proposa une opportunité dans un restaurant de Californie. Il avait une chaine de restaurants et pouvait lui offrir une place. Il lui dit que le climat était celui de la Riviera. Il le crut : sachant qu’une avenue de Nice portait le nom de Californie, ce devait être vrai. D’ailleurs les films venus de là avaient des paysages teintés de lumière et soleil avec des filles un rien ensorceleuses comme celles qu’il avait admirées avec envie à l’entrée des grands hôtels de Nice. Il accepta.
Le restaurant de San Diego se voulait « branché », servant des plats et vins français pour une clientèle aisée. Il retrouva avec plaisir des aspects de sa culture, mais se sentit un peu frustré : la direction refusait ses propositions de spécificités niçoises, considérées comme peu attractives pour une clientèle marquée de clichés français différents.
On appréciait sa cuisine, on le félicitait parfois, mais il percevait qu’on appréciait ce qu’il avait appris à l’école et qu’en bon élève il dupliquait avec soin. Toutefois perduraient en lui des souches non issues de ses apprentissages, mais de sa vie : les recettes de la grand-mère, les plats du cru commentés dans les réunions familiales, les saveurs du jardin qu’on savait exhaler au gré des saisons. Un art de vivre et de cuisiner : un Nice art.
Alors les jours de repos, il allait flâner sur les plages en quête de ses racines. Il savait bien que Nice était de l’autre côté mais son instituteur lui avait dit que la terre était ronde, et il avait lu «  le tour du monde ». Les rouleaux d’écumes avec leurs gerbes éclatantes se transformaient en paillettes de carnaval ; peu à peu il voguait vers les lointains se voyant journaliste culinaire faisant un tour du monde afin d’enseigner son terroir, sa cuisine. Il souriait parfois des malentendus rencontrés qui serviraient de plaisanteries avec ses copains.
Cet imaginatif méridional toutefois n’errait pas jusque dans la déraison. Sa souche lui donnait un sens pratique : il savait retomber sur ses pieds, et avait l’audace un peu macho des hommes du Sud qui savent oser pour s’imposer. De plus, dans son univers, même les femmes agissaient : son instituteur lui avait appris les audaces de Ségurane, l’épopée de Garibaldi... Cette culture venue d’un autre temps avait forgé son esprit : on pouvait forcer le destin.

Ayant épargné et obtenu un petit pécule, il osa bientôt le grand saut, plaça toutes ses économies pour acheter un vieille bâtisse mexicaine et la transforma en restaurant. Finaud, il la baptisa : MERENDA BAPTISTIN NICE ART. Il songea : ici on fait court, on va à l’essentiel, ce contre-pied va intriguer, susciter la curiosité. D’ailleurs c’est un « melting pot » à la sauce américaine : un mélange d’évocations religieuses, exotiques, artistiques, agréables, qui va attirer.
L’ancienne arène se mua en rotonde avec au-devant la Baie des Anges en peinture, et derrière des posters du vieux Nice. Les tables portaient les noms de rues de Nice, les plats s’accompagnaient de son imaginaire : raviolis à la Garibaldi, soupe au pistou des Colettes, tourte de blette Ségurane, mesclun de Tourette, socca Risso, sauces des bugadières, beignets de courgettes Barla, stockfish du Paillon, glaces du Mercantour...
Le menu affichait les mets dans un français mâtiné de niçois, notre latin, affabula-t-il. L’originalité entraîna la curiosité : cet exotisme sans pareil interpellait. On voulait découvrir, savoir, tester.
Avec sa volubilité imaginative il traduisait, expliquait, dérivant vers des lubies de fantaisies qui enjolivaient son réel. Le restaurant fonctionnait le soir. Le midi, on servait sous une tonnelle du « pan bagnat » avec des vins pour une clientèle pressée. Les serveuses avaient une capeline niçoise et donnaient l’addition sur des cartes postales du comté.
Il fit vite fortune. Son savoir faire, sa cuisine, sa faconde, sa drôlerie attirèrent les gens huppés. Un peu artiste comme certains il crut à sa mission : il offrait non une récréation mais une recréation de son univers perdu.
La communauté française locale fréquenta le lieu et il fut de bon ton pour les Californiens d’y venir, histoire de rencontrer des gens originaux ou importants. D’autres en partance pour la France venaient y puiser quelques informations et conseils. Baptistin se sentait bien dans cette casquette de Français niçois. Sa créativité enhardie le poussa à élargir ses goûts vers un midi proche. Il enrichit sa carte : aïolis, artichauts à la barigoule, bouillabaisse... Celle-ci devint le plat à ne pas manquer.
Il connut quelques succès féminins qui s’accrurent quand il enseigna que l’amour était la rencontre de l’homme fruit de la terre et de cuisines qu’il pouvait composer inspiré par les appâts rencontrés. Toutefois il perçut que s’il pouvait être séduit, il aurait du mal à vivre avec quelqu’un de trop étranger à ses racines. Un jour, il perçut que ses élucubrations l’égaraient ; le bon sens de son héritage refit surface. Il lui fallait rentrer au bercail, retourner aux sources.
Il y avait quelque chose de sympa mais de factice dans sa reconstruction. Il vivait dans un Etat où tout changeait à une vitesse phénoménale. Il voulait saisir les vraies souches de son Nice avant qu’elles ne disparaissent. Il percevait les premières traces de l’âge, et renaissait son âme d’enfant.
Fortune faite, vingt ans plus tard, il vendit et rentra au pays.

Son Nice avait changé ; il en vint même à regretter un peu celui imaginé. La ville avait grandi tel un champignon gagnant du volume, et semblable à une pieuvre lançant ses tentacules partout. Cependant tout n’avait pas disparu : il fallait dénicher, retrouver les perles d’avant : le vieux Nice, l’église orthodoxe, la vue du mont Boron, le marché aux fleurs...
Il fut même illuminé par ce qu’il avait naguère négligé : entrant au monastère de Cimiez, il éprouva une émotion devant un Brea, perçut dans la vieille ville le charme complexe du baroque. Il eut alors comme une révélation : sa cuisine, son identité c’étaient l’addition des valeurs issues du terroir entre mer et montagne et des fantaisies du baroque, sorte de sauce éveillant l’imaginaire des sens.
Il voulut retrouver sa vallée. Ses parents décédés avaient vendu. Le terrain était mité de villas. Plus loin, là où vivait jadis Ernestine, le changement était moindre. Un jeune homme s’activait dans une serre comme lui jadis. Il entra, voulut acheter quelques légumes et dans l’entretien des deux connaisseurs rejaillit un souffle de son passé. Il revint plusieurs fois : une sympathie complexe naquit entre les deux hommes. Il finit par se demander même si ce Désiré n’était pas son fils.
Il vit de loin Ernestine : elle avait perdu son aspect juvénile et avait l’apparence d’un fruit un peu trop mûri en serre. Avec le temps, l’avidité perdue, il pourrait la déguster lentement, voire retrouver quelques saveurs d’antan. Il y vit une souche de sa jeunesse qu’il eut envie de vivifier : une sorte de paradis perdu d’autrefois qui conservait des fumets d’antan sans être trop décrépi. Elle avait dû le reconnaître et faisait semblant de l’ignorer. Etait-ce du mépris ou une gestuelle provocatrice espérant un retour ?
Il lui fallait oser. Après une prière à Sainte Rita, il se présenta avec un bouquet d’œillets et une batte pour se faire pardonner. Elle rit aux éclats, utilisa la batte avec mollesse, mais resta muette comme une carpe face aux interrogations sur son passé, osant d’un sourire malicieux une comparaison :
— C’est comme une horloge un peu détraquée par un horloger qui n’a rien compris, et qui essaie de mieux faire aujourd’hui.
Ils parlèrent toutefois de la vallée : leur monde s’effritait, les serres disparaissaient. On y avait établi de grands magasins, on traçait de nouveaux axes, de nouvelles activités s’implantaient, un grand stade apparaissait... Une grande vague de modernité envahissait les recoins où avait régné le conservatisme des anciens.
Baptistin eut des larmes de nostalgie : il avait été exclu de ces lieux, mais ils lui avaient donné un sens premier : celui de son enfance, de ses racines. Ernestine voulait résister, ne pas vendre, faire perdurer les quelques serres restantes, regrouper les horticulteurs...
Baptistin était devenu rationnel. Son exil américain lui ouvert les voies du réalisme.
— Ca va devenir le cimetière de notre passé sans les tombes, et quelques serres musée d’un passé que les gens ignoreront. Il faut imaginer autre chose : recréer de l’authentique vivant au milieu de la modernité, et s’y intégrant. Avec les prix qui montent notre horticulture disparaîtra, avec les grands projets, on risque d’être expropriés. Survivre, c’est s’adapter. On ne peut vivre noyés tels des îlots insolites et exsangues au milieu du reste. On va prendre le train en marche.
Puisqu’on ne peut recréer ou conserver, on va faire un îlot de vie à l’ancienne, un héritage patrimonial qui attire : une sorte de musée grandeur nature qui évoque le passé. Ce sera le plus dans cette vallée l’enrichissant de l’empreinte de son passé. Ce sera un centre de cultures bio en relation avec des écoles, s’ajoutera un restaurant, notre restaurant, avec cuisine niçoise du terroir. L’exception culturelle dans la modernité, le retour aux sources attirent. Les autorités ne pourront qu’agréer. De plus, ajoute-il finaud, il y aura du monde et on fera fortune. Sans le savoir, il avait acquis au terme de son parcours cette folie créatrice qu’il avait remarquée chez les riches étrangers s’installant sur la côte. Ernestine pensa que l’Amérique avait perturbé son Baptistin, mais très terre-à-terre pensa :
« Puisque les autres réussissent chez nous, pourquoi pas nous ? » Elle fit semblant de résister avec des airs de matrone ; Baptistin savait que c’était sa manière d’accepter un peu plus tard. Il avait déjà connu cela jadis.
Naquit ainsi une zone « NICE ART » : avec NISSA BELLA bio (NICE BB), et MERENDA BAPTISTIN.
Il fit de l’authentique avec quelques fuites vers ses pratiques californiennes. On pouvait acheter directement au producteur du frais, visiter les serres, aller au restaurant, se détendre. Les vieux venaient par réminiscence, les touristes par curiosité, les groupes pour l’espace convivial. Le jeu de boules et une piscine californienne furent des plus. Le restaurant servait la cuisine du cru, Ernestine dirigeait le service avec sa faconde niçoise. Baptistin, un peu plus tard fit construire quelques chambrettes : histoire de mieux digérer, laisser s’évaporer les alcools, voire plus.
Certains l’appelèrent l’Américain, mais il se sentait d’ici avec des mélanges qui l’avaient fait évoluer sans tarir sa source de vie : une sorte de niçois ayant ôté les vêtements d’antan, gardien d’un temple où on venait encenser ce passé et dont il faisait revivre les feux sacrés.
Ses desserts avaient les fantaisies du baroque et il servait au final un cocktail Sainte Rita : mélange de génépi, de vin de Bellet, et de quelques plantes aphrodisiaques. Ce fut une réussite. Il en vint à se demander si c’était sa cuisine ou le breuvage qui l’expliquait, mais n’osa trancher. Il fit fortune. Ernestine aurait voulu connaître la Californie, mais il refusa. « Ma richesse est ici » disait-il. Ernestine ravie, pensa qu’elle en faisait partie.
Les clients partis, le soir il dégustait deux ou trois cocktails avant de retrouver Ernestine qui savourait cette nouvelle vie, avec en plus le bonheur de rester toujours attirante. Lui appréciait, mais regrettait toutefois de voir disparaître les buissons où jadis...

PRIX

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RAC · il y a
Quelle belle histoire. Un récit riche en images, vocabulaire & références. Bravo !
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Image de Lyriciste Nwar
Lyriciste Nwar · il y a
Bon courage
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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