7
min
Image de Sailormoon

Sailormoon

335 lectures

59

Qualifié

Un jeudi soir quasiment ordinaire dans le supermarché de cette ville de province située dans le bocage normand. Il existe depuis près de 40 ans et autour de lui, d'autres magasins se sont implantés, au grand désarroi des petits commerçants de cette petite ville de 8000 habitants.
« Joyeux Noël ! »  crie à la cantonnade Momo l'agent de sécurité sénégalais à l'attention des hôtesses de caisse qui encaissent les derniers clients, « pensez à moi ce soir, la nuit va être longue ».
Marie-Thérèse dite Marie-Thé, à la caisse centrale, vient d'éteindre les lumières et la musique de Noël, pressant les derniers retardataires vers la sortie.Quand elle se retourne, elle se retrouve nez à nez avec le visage souriant de Momo qui lui dit « Bouh ! ». L’hôtesse d’accueil fait semblant d'être effrayée et ils éclatent de rire tous les deux.
« Il paraît que c'est ton dernier jour, Marie-Thé ? »
Elle acquiesça « Je suis ici depuis 37 ans, j'ai assez donné. Place aux jeunes ! Je viendrais faire mes courses ici, juste pour vous embêter...
— Tu ne retournes pas chez toi, au soleil ?
— Mon pauvre chéri ! Que veux-tu que j'aille faire à Basse-Terre ? Je suis ici depuis que j'ai 20 ans, j'en ai 64 cette année ! Et mon Jeannot est enterré ici, je ne peux pas le laisser... »
Un ange passa. Elle fit le tour du comptoir pour l'embrasser
« Mon Momo, prends soin de toi et de ta famille. C'est important, la famille ! Joyeux Noël à toi et aux tiens
— Joyeux Noël Marie-Thérèse. » Ce petit bout de femme pressa le géant contre elle. Elle pense à la solitude qui l'attend, une fois les portes du vestiaire franchies. Elle se voyait continuer encore quelques années, mais l'ambiance et surtout son chagrin suite à la perte de son mari l'avait tellement bouleversée qu'elle n'avait pas refusé d'être mise en retraite. Elle avait précisé « pas de pot de départ ! » et seules les hôtesses de caisse les plus anciennes s'étaient cotisées pour lui offrir une orchidée blanche. Elle ôta ses lunettes et essuya une larme en tenant le pot de fleur contre sa hanche. Elle ne se pressa pas, elle prit soin de laisser un petit mot à Karine, sa remplaçante, une brunette de 25 ans pour qui elle avait un grande affection c'est elle qui l'avait formée, elle griffonna son numéro de téléphone avant de le barrer. « Elle saura se débrouiller toute seule, la gamine » murmura-t-elle ; Monsieur BROUGNON, directeur, comme à son accoutumée, vient saluer les dernières employées avant de fermer boutique.C'était un directeur à l'ancienne, un vieux loup de mer, au port altier, toujours en costard-cravate, et qui avait toujours un mot pour ses employés, il s’enquerrait de la santé des parents, des époux, de la scolarité des gamins qu'il prenait le plus souvent en stage ou en job d'été.
« que puis-je vous souhaiter Mme PREVILLE ? » demanda-t-il quand il arriva à hauteur de la future retraitée.
« la santé, Monsieur BROUGNON, la santé » murmura-t-elle. Il lui serra la main chaleureusement en lui rappelant ce qu'il lui avait dit cent fois depuis l'annonce de son départ « vous êtes une perle, Marie-Thérèse. Ce fut un plaisir de travailler avec vous » avant de prendre congés.
Elle se dirigera à son tour vers les vestiaires. Elle se retourna vers la galerie commerçante, vide. Elle était la dernière. Même le patron, d'habitude le dernier à badger, était déjà parti. Momo avait entamé sa ronde dans la partie supermarché, elle soupira et dit adieu mentalement à ses années de carrière, elle pensa à sa soirée devant Drucker à manger un plat Picard à peine réchauffé au micro-ondes.
Elle s'attarda dans le vestiaire, vida son casier, décrocha les photos, les cartes postales qu'elle lut une à une avec émotion. Elle passa un chiffon de façon à faire place nette, entassa ses affaires dans un sac, enleva du bout de l'ongle le bout de sparadrap où était marqué « Marie-Thérèse PREVILLE, Miss Guadeloupe 1976 », une blague entre collègues car elle adorait ce concours qu'elle ne ratait pour rien au monde. C'était fini.
Elle s'assit sur le banc en bois et pleura.

Un bruit sourd dans le magasin. Elle hésite à y aller et se souvient que Momo le vigile y est seul ; Peut-être a-t-il fait un malaise ?
Elle se glisse jusqu'à la porte sécurisée des vestiaires communiquant avec la galerie.
Elle cria « Momo ! Tout va bien ? »
Momo lui répondit de loin « BROUGNON est avec toi?
— Non, je suis seule. Un problème ?
— Je suis au rayon surgelés. Je vais avoir besoin d'aide, rejoins-moi... »
Elle sortit son portable et s'éclaira jusqu'au comptoir de l'accueil, elle alluma l'éclairage du magasin.
De sa démarche chaloupée, elle se rendit auprès de son ami.
« Les gens abandonnent n'importe quoi... » dit-il en désignant un landau.
Elle s'avança prudemment vers la voiture d'enfants. Un vagissement discret, puis de plus en plus fort se fit entendre.
« Jésus Marie Joseph... » murmura-t-elle. Elle regarda Momo et lui dit « dans ma carrière, j'ai vu des choses bizarres, mais là, ça dépasse l'entendement... 
— Que fait-on ?
— Appelle ton supérieur, ainsi que Monsieur BROUGNON. Et la police. Je vois que ça . En attendant, je vais prendre ce petit chat avec moi dans la salle de repos. Il fait trop froid ici.
— Tu es un ange, Marie-Thé »
Elle s’en alla, de sa démarche nonchalante, poussant le landau. Momo l’entendait chantonner « Kan pitite an mwen Ka mandé mwen tété Mwen kalé ba li manjé matété Kan pitite an mwen Ka mandé mwen tété Mwen kalé ba li manjé matété... »
Le vigile se gratta le tête d’un air songeur. Un oubli ? Comment peut-on oublier son enfant dans un centre commercial, le jour de Noël, qui plus est ?
Il se rendit au PC sécurité effectuer les démarches qui lui semblait les plus pertinentes, vu la situation. Son supérieur tomba de haut, se rangeant derrière les services de la protection de l’enfance qui s’amèneront avec la police inévitablement. Il laissa un message sur le répondeur du directeur du magasin et s’apprêtait à prévenir les forces de l’ordre quand celui-ci le rappela.
« — Une urgence, Momo ? Je n’ai pas pu prendre votre appel... Je suis à l’église mais comme j’ai vu que c’était vous... murmura le directeur, malgré la musique et les chants religieux
— Je m’excuse de vous déranger, mais vu la situation... J’ai retrouvé un bébé dans le magasin...
— Merde ! » ce mot avait dû résonner dans l’église, Momo n’entendait plus que le prêtre qui se grattait la gorge, le portable fût raccroché en urgence.
Il patienta quelques minutes et le directeur rappela.
« — Vous êtes seul ?
— J’ai prévenu mon responsable, je m’apprêtais à prévenir la police mais Marie-Thérèse était présente quand j’ai trouvé l’enfant, elle est restée.
— Écoutez... Je vais contacter la police et quand elle sera là, je vous rejoindrai. »
Momo, une fois les formalités terminées, rejoignit sa collègue et l’enfant.
La vieille dame était assise dans un vieux fauteuil de la salle de repos, cadeau d’une ancienne employée quand elle avait changé son salon. Le fauteuil était défraîchi, aux couleurs passées, le coussin s’enfonçait sous le poids de son occupant. Elle tenait l’enfant, contre elle, comme pour le réchauffer, elle le regardait avec bienveillance tout en lui chantant des berceuses, dans une langue qu’elle croyait avoir oubliée. Sur la table, du lait, une bouteille d’eau minérale, des couches.
« Il s’appelle Diego, il est né en octobre. C’est ce que j’ai trouvé dans le panier du landau. Alors, des nouvelles ? demanda-t-elle au vigile.
— Les personnes concernées ont été averties, il ne reste plus qu’à attendre... »
Il réfléchit un instant avant de s’adresser au nourrisson.
« Bonjour Diego, moi c’est Moussa, mais tout le monde m’appelle Momo. Ma petite dernière Aïssata a ton âge, c’est son premier Noël, mais ce soir, c’est avec toi que je le fêterai. »
Puis à l’attention de son amie « tu as trouvé une lettre ? »
Elle secoua la tête « Son carnet de santé, dans le sac à langer.
— On l’a abandonné...
— J’en ai l’impression »
Il serra ses poings de colère et fit les cent pas dans la petite pièce, il s’arrêta pour lire les tracts du panneau d’affichage
« — Abandonné le soir de Noël... Quel parent peut faire ça ? »
Marie-Thérèse qui berçait l’enfant cessa sa ritournelle avant de lancer « quelqu’un qui ne pouvait pas faire autrement »
Momo respira un grand coup avant de lancer « — Je ne peux pas comprendre ça.
— Il n’y a rien à comprendre, Momo, parfois, la vie décide pour nous...
— Tu as des enfants, Marie-Thérèse ?
— Non, murmura-t-elle, au bord des larmes. J’ai élevé ma plus jeune sœur à la mort de ma mère. Puis, dès qu’elle est entrée à l’école, je suis partie en métropole, j’ai rencontré mon mari ici, il était chef de rayon, moi à l’accueil, on s’est mariés et puis les années ont passées... »
Il secoua la tête, confus de l’avoir peinée. Il se mit à chantonner  « bambali bamba soye bali bamba bamba li bamba yé yé wanatoli bayé, c’est une chanson que l’on se transmet, nous les piroguiers sénégalais » en souriant.
Elle lui rendit son sourire. « Je croyais avoir oublié les chansons de chez moi, et tu vois, en voyant cet enfant, ça me revient, les chansons enfantines, et ce soir, je me souviens des fêtes, des plats traditionnels, des odeurs, des saveurs... Je crois que je vais faire un long voyage pour rentrer chez moi. Parle-moi de ton pays, des piroguiers... »
Et Moussa parla, parla... Il parla du désespoir de son père, quand il dût partir sous des cieux plus cléments pour nourrir sa famille, abandonner le métier qu'il avait hérité de ses ancêtres, le même depuis des générations. Un moment, il la crût endormie et cessa son monologue. Il voulut prendre l’enfant qu’elle portait toujours pour le déposer dans son landau, mais elle se réveilla.
« — Momo ? Je peux t’avouer quelque chose ?
— Pas de soucis, Marie-Thérèse
— Je t’ai menti »
Le grand gaillard la regarda, interloqué.
« — Quand j’étais jeune fille, on allait à la période du Carnaval danser dans les bals des villages avoisinants et on était plusieurs à faire le chemin, filles et garçons. J’avais un amoureux, mais comme j’étais une fille bien, je ne voulais pas, avant le mariage... Ce garçon, il m’a violé dans un coin de forêt. Je suis tombée enceinte et le déshonneur s’est abattu sur moi. Mon père m’a chassé de la maison, je suis partie chez une de mes cousines, à la ville. Quand les douleurs sont venues, elle m'a emmené chez les Soeurs. Quand je me suis réveillée, je n'avais plus d'enfant en moi. On m'a dit que c'était un mort-né, qu'il valait mieux que j'oublie. Le Bon Dieu m'a puni : je n'ai jamais réussi à mener une grossesse à son terme. Je suis retournée chez mon père, quand ma mère est morte, parce que j'étais l'aînée et qu'il y avait encore une enfant à élever. Il ne m'a pas adressé la parole directement jusqu'à ce que je quitte définitivement la maison. Tu vois Momo, il ne faut pas juger les parents de ce gamin. Ils ont fait ce qui leur paraissait le mieux pour lui. »
Il lui caressa la joue et l'embrassa sur le front.
Une sirène de police retentit dans la nuit. Momo quitta la pièce pour les accueillir sur le parking, le directeur du magasin les suivait de près.
Quand ils revinrent à la salle de repos, l'enfant était dans le landau, endormi. Quand à Marie-Thérèse, le visage apaisé, les lunettes lui étaient tombées sur le visage, elle semblait également dormir, un sourire aux lèvres. Un agent s'approcha de la femme, lui prit le pouls. Il secoua doucement la tête et ils comprirent que la vie, comme tout produit de consommation, a une date de péremption. Ni repris, ni échangé.

PRIX

Image de Printemps 2018
59

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Yann Olivier
Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
De mon côté, je suis en compétition pour Imaginarius 2017 (sujet : la brume) : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

·
Image de Noels
Noels · il y a
Image de Angel
Angel · il y a
J'ai aimé parcourir votre nouvelle, merci.
·
Image de Coraline Parmentier
Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici...
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

·
Image de Maour
Maour · il y a
Respect pour ce texte qui mérite d'aller le plus loin possible. Je vais arrêter mes lectures de ce soir là-dessus... je ne trouverai pas mieux!
Je reviendrai vous lire Sailormoon. Merci!
Je vous propose toujours mon Petit Poucet: http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-veritable-histoire-du-petit-poucet

·
Image de Didier Lemoine
Didier Lemoine · il y a
Bon texte. Mes voix pour vous. Venez me lire et éventuellement votez pour "la princesse Alexandra" en route pour IMAGINARIUS ici : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-princesse-alexandra
J'aime · répondre

·
Image de Jean-Baptiste van Dyck
Jean-Baptiste van Dyck · il y a
Une nouvelles fort bonne et bien émouvante ! De très beaux personnages ! Mes 5 votes et tout mon soutien. Je vous souhaite également de joyeuses fêtes et vous invite au Vietnam le temps d'un songe si ça vous tente, Sailormoon http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/you-hanoi-me-part-2
·
Image de Antoine Finck
Antoine Finck · il y a
Belle scène. On imagine bien les personnages. Mais pourquoi appeler Marie-Thé "la vieille dame" au milieu du récit. Cela m'a dérouté un peu. Ce n'est pas l'image que l'on a d'elle. Pendant quelques secondes j'ai cru qu'il s'agissait de quelqu'un d'autre... Mais c'est un détail.
·
Image de Pascal Depresle
Pascal Depresle · il y a
Un très beau texte tout en ombres et lumières. Mes votes. Si le cœur vous en dit je vous invite à visiter mon univers.
·
Image de Zouzou
Zouzou · il y a
triste et beau la fois !+5
je vous convie , si vous les aimez , dans mes 2 haïkus en lice sur ma page , et mon court ' ensuquée' pour le prix Brume , merci

·