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Ni fleurs, ni couronnes

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Caiuspupus

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— Voilà, nous y sommes ! clama le Prince Perceforest, les bras grands ouverts en direction de la forêt qui se dressait devant lui.

Il descendit de sa monture avec la légèreté d’un chat, tendit les rênes à son écuyer qui le suivait à pied et se retourna, dos à l’orée du bois. Les poings sur les hanches, il se perdit dans la contemplation du paysage qui s’étendait à l’infini. Au loin, la montagne de Hautecœur se dressait, fière, escarpée, baignée par les rayons d’un soleil radieux. Sur son flanc, il distinguait vaguement la silhouette du château royal, avec ses quatre grandes tours qui le faisaient ressembler à un cheval les quatre fers en l’air.

Que de chemin parcouru pour venir jusqu’ici ! Que de chemin parcouru pour sauver la princesse de la terrible malédiction qui pesait sur elle !

L’histoire de cette jeune fille circulait dans le royaume depuis des lustres : une sorcière, pour des raisons que l’on avait oubliées, avait plongé une jeune et très belle princesse dans un profond sommeil. La jeune femme était allongée au milieu d’une forêt magique depuis plus de cent ans, attendant qu’un beau jour, un prince, beau lui aussi, vînt la réveiller et se mariât avec elle.

Jusqu’ici, personne n’avait ni retrouvé la princesse, ni rompu le sort. Les prétendants qui s’étaient lancés dans cette entreprise n’étaient jamais revenus. On ignorait ce qu’ils étaient devenus. Mais Perceforest, avec la fougue de la jeunesse et des récits héroïques plein la tête, était décidé à mener cette quête à bien. « À cœur vaillant, rien d’impossible ! » pensa-t-il, le regard pointé vers le château de son père. C’était là qu’il amènerait la jeune femme après l’avoir libérée de l’affreux sortilège. Ils se marieraient, y vivraient heureux, et elle enfanterait de vigoureux garçons jusqu’à ce que son ventre n’en puisse plus, tandis que lui deviendrait Roi et administrerait son royaume avec autorité et bienveillance.

Le croassement d’un corbeau interrompit ses rêveries. Perceforest se tourna vers son écuyer et lui sourit, dévoilant au passage une dentition impeccable qu’un rayon de soleil fit étinceler.

— Ah, mon ami, c’est une bien belle journée ! Un beau temps pour que les cerisiers passent fleur ! Un beau temps pour sauver ma future épouse !
— J’admire votre enthousiasme, Monseigneur, et en même temps, je ne peux m’empêcher de trembler pour vous. Cette forêt ne me dit rien qui vaille, j’oserai dire qu’elle m’inspire grande crainte ! Voyez comme les branches de ces arbres sont tordues, voyez comme le feuillage est dense ! Et entendez-vous des bruits d’animaux tout autour ? Même pas le piaillement d’un oiseau ou le cri d’un renard ! Il semble que...

L’écuyer sembla hésiter. Perceforest le pressa de parler.

— Eh bien, vas-y, dis ce que tu as sur le cœur !
— Il semble... que tout soit mort à l’intérieur ! Et puis, aucun autre chevalier n’est rev...
— Fi ! Point de défaitisme ! Si les autres ont échoué, ce ne sera point mon cas ! Oublies-tu que je suis le valeureux et vaillant prince Perceforest, et que je ne crains rien ni personne ? C’est le Roi lui-même qui le dit.
— Non, certes, mais vous allez au devant de grands dangers !
— Tant mieux ! Plus ce sera difficile, plus l’exploit me couvrira de gloire ! Bon, il faut que j’y aille.
— Puis-je vous accompagner, afin de veiller sur vous ?
— Non, bien sûr. C’est une quête solitaire, il est écrit dans la prophétie que seul le prince doit se présenter devant la princesse. Tu m’attendras ici et tu garderas mon fidèle destrier, je ne serai pas long.
— Fort bien.

Le jeune prince n’avait pas osé l’avouer, mais les mots de son écuyer l’avaient ébranlé. Cette forêt inspirait la méfiance, il faudrait redoubler de prudence.

Il se concentra, prit une grande inspiration, leva le menton, flatta une dernière fois l’encolure de son cheval et pénétra dans la forêt par le large chemin qui en marquait l’entrée, sans se retourner.

Il tira son épée, serra le pommeau à deux mains, puis s'engagea sous les frondaisons, le pied ferme et les sens en éveil. Son écuyer avait raison, on n’entendait aucun bruit, pas même le bourdonnement d’une abeille ou le bruissement des feuilles dans les arbres. D’où venait ce maléfice ? Perceforest se consola rapidement : il était préférable de ne rencontrer personne, plutôt que d’avoir à affronter des araignées géantes, un dragon, ou pire encore, une armée de nains équipés de pelles et de pioches chantant « Heigh Ho, Heigh Ho ».

Tandis qu’il s’enfonçait plus profond dans la forêt, Perceforest réfléchissait au moment où il rencontrerait la belle. Il faudrait l’embrasser pour rompre la magie, il n’avait jamais déposé ses lèvres sur celles d’une femme, à peine deux ou trois garçons quand il était plus jeune, mais il préférait oublier ces moments gênants que la morale réprouvait : une jeune fille l’attendait. « J’espère qu’elle n’aura pas une haleine de bouc. Cent ans de sommeil n’est pas une garantie de bonne haleine » se dit-il en riant tout seul, avant d’avoir une pensée visionnaire : « Si je pose mes lèvres sur les siennes sans son consentement, j’espère qu’on ne me le reprochera pas le jour où les femmes décideront que les hommes n’ont pas le droit de les toucher sans autorisation ». Cette perspective le fit sourire. « Après tout, ce n’est pas prêt d’arriver, les femmes ont trop besoin de nous pour nous imposer quoi que ce soit ! »

Le jeune homme continua sa marche sylvestre en sifflotant pour se donner du courage, mais ses réflexions revenaient sans cesse à l’objet de sa quête. Que dirait-on de leur différence d’âge ? Après tout, elle avait plus de cent quinze ans, et lui seulement vingt ! « Ce n’est pas grave, elle a certainement conservé toute sa beauté » se rassura-t-il.

Il en était là de ses méditations quand une clairière apparut devant ses yeux. Au milieu, sur un lit, reposait une jeune femme.

« Déjà ! » se dit-il. « C’est trop facile ! Comment pourrais-je dire que j’ai bravé mille dangers pour elle ? » pensa-t-il avant de se raviser. « Il doit y avoir un piège, soyons prudent, il ne faut pas se fier aux apparences. La rose sait faire oublier ses épines, le roncier sait faire oublier ses fleurs. » 

Le prince, à fleur de peau, s’avança à tâtons, l’épée en garde, prêt à frapper, et pénétra dans la trouée de verdure. Le chemin dur et caillouteux avait fait place à une surface moussue et humide, agréable au contact. Un rai de soleil inondait la couche où dormait la jeune fille en fleur, des particules en suspension s’élevaient dans un air vaporeux.

En avisant son visage, Perceforest tomba immédiatement sous le charme de ses longs cheveux dorés entourés d’une couronne de fleurs des champs, de son visage à la peau pâle et douce, de ses paupières closes qui cachaient probablement des yeux d’un bleu profond, de la perfection virginale de ce corps généreux. Elle dégageait un parfum délicat et entêtant à la fois. Des effluves florales, douces, suaves, délicates.

Troublé, il se pencha auprès de la délicate créature et déposa ses lèvres sur la bouche carmin de la demoiselle pour lui offrir le baiser de l’amour censé la réveiller.

Au même moment, deux larges feuilles parcourues d’épines se dressèrent lentement sur ses côtés et se refermèrent sur lui pour l’engloutir tout entier, tandis qu’un liquide collant l’aspergeait et qu’il essayait de se débattre comme un beau diable. Ses cris étouffés firent rapidement place à un silence sépulcral.

Le pistil de cette plante carnivore géante de type Drosera imitait à la perfection la princesse endormie dont il était question dans les contes. Évolution astucieuse de la nature, ou création perverse à l’origine de ces fables, nul ne savait comment elle était arrivée là, au cœur d’une bien mystérieuse forêt.

Quelques jours après, elle recracherait à l’orée du bois ce qu’elle n’aurait pu digérer, casque, armure et épée, avant de se refaire une beauté pour accueillir un nouveau héros valeureux qui ferait office de futur déjeuner.

PRIX

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Samia.mbodong · il y a
Un adorable conte qui nous offre humour, satire, sortilège, fleurs et avec une fin ingénieuse. Et tout cela avec une plume légère et agréable à suivre.
Une belle nouvelle.
Bravo et merci à vous.
 Samia

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Lyriciste Nwar · il y a
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi des jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Eddy Bonin · il y a
C'est très fin et très drôle à la fois. Avec le sourire aux lèvres, je vous ai donné toutes mes voix.
N'hésitez pas à en faire de même si, seulement, ma nouvelle vous plait :) Un voyage au Japon en 3 minutes chrono : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-main-tendue-4

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Dimaria Gbénou · il y a
J'adore cette merveille. Je vous donne mes voix. Je vous invite à lire et à soutenir si cela vous plaît, mes deux œuvres en compétition " Sous le regard du diable ". https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/malchance

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Bonheur Mortorde · il y a
Bravo !! Excellent texte ! Vous avez ma voix ! Merci de jeter un coup d'oeil sur mon texte https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/09-mars-1
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Marie-Françoise · il y a
joli conte dont la chute surprend un max j'aime je vote. Mon lapin brun est en finale jusqu'à demain, viendrez-vous le soutenir ?
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Marie-Françoise · il y a
joli conte dont la chute surprend un max j'aime je vote. Mon lapin brun est en finale jusqu'à demain, viendrez-vous le soutenir ?
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Marie-Françoise · il y a
joli conte dont la chute surprend un max j'aime je vote. Mon lapin brun est en finale jusqu'à demain, viendrez-vous le soutenir ?
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Dranem · il y a
La belle au bois dormant revisitée; bravo pour ces noces végétales mortelles ! mon invitation à découvrir l'Ogre en finale pour le GP d'Hiver :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/logre-1

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Keith Simmonds · il y a
Un conte attachant et agréable à lire ! Mes voix ! Si le cœur vous en dit,
merci de venir découvrir “Justice for All” ! Bonne soirée !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/justice-for-all

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