Nez rouge

il y a
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Pourquoi on a aimé ?

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J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois...

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Il fixe son reflet dans le miroir piqueté de rouille sous le néon qui clignote. On devrait le changer, tout ici, dans cette loge miteuse aux murs craquelés de gris, devrait être changé. À commencer par lui.
Il étale le fard blanc sur son visage raviné. Dans sa jeunesse, il dessinait une goutte noire sous l'œil gauche pour marquer la tristesse, ce n'est plus nécessaire. Le long de ses rides profondes s'écoulent des larmes naturelles. Amertume et chagrin, il en a tant vu depuis qu'il est né. Sur ses lèvres gercées, il passe le bâton de rouge, puis le frotte rageusement d'un mouchoir douteux. On dirait une vieille pute, se dit-il, regrettant déjà ses pensées, lui qui a tant de compassion pour les petites gens à son image.
À quinze ans, aîné d'une famille nombreuse, trop de bouches à nourrir, il a suivi la roulotte qui passait au village et depuis il fait le saltimbanque sous un chapiteau de fortune, les toiles faseyent sur des haubans incertains, à peine si les fauves étiques savent encore rugir, le cirque a perdu de sa superbe. Il passe à nouveau le rouge d'une main tremblante, tire sur ses lèvres vers le haut, simulacre d'un sourire obscène, vers le bas et il a envie de pleurer. Il souligne les sillons de sa peau d'un noir charbon, ride du lion et pattes d'oie, front soucieux et joues creuses. Le clown est sommé de présenter au public une face de vieillard, le visage d'un homme d'expérience.
Son corps aussi doit faire illusion et représenter une jeunesse alerte et fringante. Autrefois, il entrait sur scène en multipliant les cabrioles, en avant, en arrière, le saut périlleux et la roue, le poirier et les galipettes, on aurait dit une poupée de caoutchouc, pas même essoufflé quand il se relevait. Il enchaînait les représentations, matinées, fins d'après-midi et soirées, ne sentait jamais la fatigue. Au premier tour de rein, il a compris que les années le rattrapaient, trop tard pour une reconversion, il ne savait rien faire d'autre que le pitre pour enfants.
Il vient d'enfiler sa veste à carreaux délavée et ses grandes chaussures de cuir marron. Pas un clown digne de ce nom sans ces souliers ridicules dans lesquels il trébuche depuis si longtemps sous les hourras des petits : « Patate, Patate », scandent-ils au bord de l'excitation. Certains sont debout, prêts à dévaler l'allée centrale pour mieux voir, d'autres, apeurés, s'abritent sous les jupes de leur mère. Peur et irrésistible envie d'avoir peur. Tous ont le regard qui brille, ils ne savent pas qu'ils se fabriquent des souvenirs pour plus tard.
Son nom de scène est Pataf, mais jamais on ne l'a appelé que Patate, il s'est habitué, pourvu que les gosses soient contents. Il reste maintenant le plus ardu : revêtir son âme d'enfant. Il n'a jamais fréquenté l'école du cirque, mais il sait que pour faire un bon clown, il faut trois ingrédients : un visage de vieux, un corps de jeune et une âme d'enfant. Le troisième est le plus difficile à mettre en place. Depuis qu'il a perdu son petit, un bébé de quelques jours mort d'avoir oublié de respirer, il n'est plus rien ni personne. Il ne sait plus faire rire et ce soir, c'est sa dernière représentation, le patron le congédie. Il rêvait d'apprendre le métier à son marmot, comme ça, pour le seul plaisir du partage. Pour le sérieux, il lui aurait choisi une autre voie, plus sûre, plus noble, mais il n'a pas eu le temps de fomenter de projets que son fils l'avait déjà quitté, au petit matin dans son sommeil. Alors sa femme aussi était partie et aujourd'hui il est seul au monde.
C'est à lui. Les jongleurs ont terminé et monsieur Loyal annonce le dernier tour du clown. Il chauffe la salle, c'est son métier, même s'il sait que le glas a sonné pour le grand Pataf. Il entre en scène, salue le public avec force mimiques. Soudain, il se sent tout nu, il a oublié son nez rouge et se met à pleurer, de gros sanglots venus de tous les âges, tourments d'une jeunesse gâchée, une vie de bohème, jusqu'au destin qui lui volait sa famille toute neuve. Sur les bancs, les gamins innocents ne voient pas le désespoir de l'homme, mais les facéties de l'amuseur. Ils hurlent et tapent du pied en trépignant. Jeune foule en délire pétrie d'une insouciante sève.
Lui a le vertige, il aperçoit tout en haut du dernier des gradins une silhouette nimbée de lumière blanche. C'est son fils qui lui fait de grands signes. Pataf lève le bras en guise de réponse puis s'écroule face à terre, personne ne remarque l'absence de son nez rouge.
Le clown gît sur le sable de l'arène. Alors l'orchestre entame une polka, les enfants rient de bon cœur, on a dégagé le corps. Le spectacle continue.
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Kruz BATEk Louya · il y a
Un récit vivant au regard de la tristesse mêlée de l'émotion...
Mon soutien à cette œuvre.

Je vous invite sous ce lien, mon texte en lice
Mon existence : c'est moi-même le maître (Kruz BATEk Louya)

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Pierre Leseigneur · il y a
Certains flous m'auraient donné envie de voir ce texte un peu plus approfondi. Mais j'adooooore les histoire de clowns tristes. Un univers fascinant! Et Une jolie écriture qui berce parfaitement sa mélancolie. Merci et bravo!
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Nicole Proton-Charlier · il y a
Triste mais tellement émouvant, superbement écrit !
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Pierre-Yves Poindron · il y a
"De gros sanglots venus de tous les âges". Quelle belle phrase !
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Jo Kummer · il y a
Plus cinq et mes félicitations! Le nez rouge est N° 2 bravo!
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Olivier Descamps · il y a
Le bilan d'une vie qui se termine par un dernier tour de piste émouvant. Bonne finale, Chantal !
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Joëlle Brethes · il y a
Soutien renouvelé. Bonne chance, Chantal ! // oups : déjà voté...
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Philippe Pays · il y a
Une histoire si triste et si émouvante !

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