Never complain, never explain

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En compétition

1
— Les Clash ? Vous êtes sûre Mme Camara ?
— Oui, oui… c’est ce que j’écoutais quand j’étais jeune, Mme Mercier !

La directrice de l’EHPAD « l’Âge d’Or » leva un sourcil dubitatif. Elle n’imaginait pas la plantureuse Awa Camara se déhancher sur les rythmes de ce groupe subversif. Pas plus qu’elle ne se représentait Mme Joubert moulinant de la canne anglaise en écoutant à tue-tête dans sa chambre « Anarchy in the U.K. »

— Mr Brossier s’est plaint que la chaine hifi de Mme Joubert interférait avec son sonotone et Mme Caron prétend qu’elle ne peut plus entendre « Questions pour un champion ».
— Eh bien… disons que Mme Joubert est quelque peu… atypique. Je vais mener mon enquête. Merci Mme Camara.

Jocelyne Mercier réajusta ses lunettes sur son nez. Il fallait qu’elle en ait le cœur net. Parfois, il lui semblait régenter une classe de maternelle plus qu’une honorable maison de retraite. Ragots, commérages et mesquineries allaient bon train et son bureau se transformait souvent en bureau des pleurs. Ses « petits pensionnaires », comme elle les appelait, ne semblaient pas tous avoir atteint l’âge de la sagesse…

Et encore, toute cette agitation était antérieure à l’arrivée de Mme Joubert. Bien que quelques mois se soient écoulés depuis son installation, elle demeurait l’attraction du moment. C’est sûr qu’elle dénotait dans le cadre « paisible et verdoyant » de la maison de retraite, comme l’indiquait la plaquette publicitaire de « l’Âge d’or ».
Exubérante, elle portait des vêtements colorés et laissait sur son passage un parfum capiteux… sans parler de cette manie de vouloir se faire appeler « Lizzie ».
D’un autre côté, elle avait un cœur d’or. Elle allait vers ceux qui semblaient esseulés, compatissante. Mais ces accès d’altruisme pouvaient disparaître aussi soudainement et elle semblait, pendant quelques heures ou quelques jours, totalement indifférente au monde qui l’entourait. Jocelyne Mercier mettait cela sur le compte de la maladie qui l’invalidait et l’avait obligée à renoncer à son autonomie : la polyarthrite rhumatoïde. Toutefois, Mme Joubert ne se plaignait jamais et suivait avec application les séances d’ergothérapie et de kiné. Même si elle chamboulait un peu l’ordonnancement bourgeois de cette résidence, la directrice ne pouvait s’empêcher d’éprouver de la sympathie pour « Lizzie ». Il fallait malgré tout éclaircir cette affaire de tapage nocturne (à 18 h 30 !).

— Comment démêler le vrai du faux ? soupira-t-elle. Soudain son visage s’éclaira. Elle savait vers qui se tourner : Sharon

2
— Bonjour, Mme Jou… Bonjour Lizzie.
— Bonjour ma petite Sharon. Oh ! Très joli, ce chemisier en dentelle noire : il vous va à ravir.
— Merci. Je l’ai trouvé dans le nouveau magasin qui vend des fringues vintage… Euh, je voulais dire des vêtements anciens.
— Tu me prends pour une vieille chose, n’est-ce pas ? Je sais très bien ce que veut dire vintage !
— Excusez-moi : c’est vrai que vous êtes à la page, vous. Ça me change des autres… Attention, Mme Mercier vous a dans le pif. Il paraît que vous avez fait du tapage nocturne ! s’esclaffa Sharon ?
— Moi ? Jamais de la vie !

La connivence entre Sharon et Élisabeth faisait partie des rencontres improbables qui parsèment l’existence. Quand la directrice lui avait présenté sa nouvelle « assistante de vie sociale », Élisabeth avait été surprise par son jeune âge. Son look gothique – bien qu’assagi – et son prénom en étaient des corollaires.
— Madame Joubert, voici votre nouvelle « AVS », mademoiselle Machard, Sharon de son prénom.

Sharon Machard, 20 ans, avait été envoyée par la Mission Locale de la ville. Son aspect vestimentaire n’aidait certes pas à son « insertion professionnelle », mais, munie d’un BEP carrières sanitaires et sociales, elle avait été fortement incitée à reprendre des études en alternance et à postuler à « l’Âge d’or » afin d’obtenir son diplôme d’AVS.
Si son rêve secret était de devenir photographe de stars, Sharon savait néanmoins composer avec la réalité. Elle avait assez vite éprouvé une certaine tendresse pour toutes ces personnes âgées, qui lui rappelaient confusément son arrière-grand-mère Marthe. Le règlement intérieur préconisait de ne pas instaurer de relations personnelles avec les résidents. Sharon avait néanmoins un faible pour Élisabeth Joubert, qui le lui rendait bien. Elles s’étaient reconnues, chacune sachant voir l’autre au-delà des apparences.

— Dites voir Lizzie, vous avez vu ce beau temps ? On ira faire un tour dans le jardin tout à l’heure. Mais avant, il faut que je passe le chiffon sur les meubles : avec le soleil, la poussière se voit bien !

Élisabeth regardait Sharon soulever avec précaution les rares objets posés sur la commode.

— Waouh ! Qu’est-ce qu’ils sont beaux ! s’exclama-t-elle soudain.
— Quoi donc, mon petit ?
— Ben eux… sur la photo, dans leur cadre. Ils sont trop classe !
— Alors comme ça jeune fille, vous êtes sensible au charme des photos en noir et blanc ?
— Ne vous moquez pas ! C’est juste pas possible le style qu’ils ont !

Une jeune fille longiligne, aux longs cheveux blonds, vêtue d’une courte robe trapèze, posait amoureusement sa tête sur l’épaule d’un jeune homme dont la dégaine vestimentaire et capillaire indiquait le caractère « rebelle ».
— Ils vous rappellent quelqu’un ?
— Non. Pourquoi, ça devrait ?
— La jeune fille, c’est moi…
— Naaan, j’vous crois pas ! Vous abusez !

Élisabeth défit son improbable chignon, retenu par une sorte de barrette-stylo. De longs cheveux, gris, étonnamment soyeux, tombèrent en cascade. Elle lui fit un clin d’œil :
— Et comme ça ?
Sharon ouvrait de grands yeux : incontestablement, il y avait « un quelque chose ». Tel un petit oiseau curieux, elle tournait la tête à gauche et à droite pour comparer l’original à la photo. Puis, elle s’assit sans plus de façon sur le lit, à côté d’Élisabeth.
— C’est bien moi, « au temps de ma splendeur »… Avec Stuart Preston…
Un ange passa…
— Avec qui ?
— Vous êtes décidément trop jeune ! Qu’écoutez-vous donc comme musique ?
— Du métal. Pourquoi ?

Sans attendre la réponse de Sharon, Élisabeth leva les yeux au ciel et sembla s’absorber dans la contemplation d’une fissure naissante du plafond de la chambre.
Sharon pensa alors que le qualificatif de « bizarre » accolé à sa protégée n’était peut-être pas surfait. Elle continua son travail sans mot dire.


3

— Bon sang qu’est-ce qu’il rame cet ordinateur !

De retour chez ses parents, Sharon s’était vite enfermée dans sa chambre. Assise en tailleur sur son lit, elle sirotait un Coca pour évacuer le trop-plein d’émotions de cette journée.
Enfin il est connecté ! Alors… Wikipédia… Rechercher… Stuart Preston.

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Stuart Preston (1962 —) : joueur de cricket australien
(1870-1930) : magnat de presse américain
(1937-1964) : chanteur de rock anglais

Sharon cliqua sur la troisième ligne

Stuart Preston, de son vrai nom Finn MacAlistair, était un chanteur et parolier de rock de la fin des années 50, originaire de Shipping Camden (Gloucestershire).
Biographie
Alors qu’il chante dans de petits clubs à Liverpool, il est repéré par l’impresario Brian Epstein. qui lui fait enregister son premier disque chez Decca Records en 1958. Mais c’est en 1960, avec son titre « Outraged » qu’il se place n° 1 des hit-parades anglais. Son premier 33 tours, « Longsome boy » est considéré comme un des albums majeurs du rock britannique. Son style à la fois nerveux et enjôleur lui vaut un succès jamais démenti. La police doit surveiller son domicile pour éviter l’intrusion de fans hystériques.
Été 1964, il enregistre ce qui sera son plus gros et son dernier succès « Abigaïl ». Cependant, ce titre fait hurler les puristes car il s’éloigne radicalement des fondamentaux du rock. Certains critiques le qualifieront même de « berceuse ». Stuart Preston envisageait-il de donner un nouveau tournant à sa carrière ? Cela restera un mystère car il est victime d’un accident de voiture le 21 octobre 1964, alors qu’il revient d’un concert qu’il avait donné à Birmingham. Il était âgé de 27 ans.

Sharon tomba à la renverse sur son lit : SON Élisabeth Joubert avec CE Stuart Preston ! Elle n’arrivait pas à « recoller les morceaux ». Pourtant il y avait bien Madame Joubert, 76 ans, qu’une polyarthrite rhumatoïde empêchait de se déplacer sans béquilles ; pourtant, il y avait un jeune rocker harcelé par des groupies et surtout, il y avait la photo de ce jeune couple « Stuart et Lizzie » visiblement amoureux, sur la commode de la chambre.
Malgré la clause de confidentialité et de respect de la vie privée de son contrat d’embauche, Sharon devait en savoir davantage.

4
Dans la salle dédiée aux « exercices physiques », Élisabeth regarda les autres patientes, qui, elles aussi, assistaient à la séance d’ergothérapie, menée avec douceur par le jeune docteur Chapelain. « Appelez-moi Kévin », leur avait-il dit dès la première séance. Toutes ces vieilles dames avaient alors « fondu » devant ce jeune praticien qui « aurait pu être leur petit-fils ».
Quelle bande de vieux tromblons nous faisons toutes ! Si Stuart me voyait aujourd’hui ! sourit-elle en son for intérieur.
Stuart… Bien sûr, il était toujours là, à la couver du regard du haut de la commode. Il l’encourageait de sa présence « Come on baby ! ». Mais avoir parlé de lui à Sharon avait fait remonter tous les souvenirs à sa conscience. Il lui semblait occuper encore plus de place que d’habitude. Élisabeth ne savait pas si les émotions qu’elle ressentait étaient douloureuses ou bienfaisantes. Un mélange des deux peut-être ? En tout cas, elle se sentait frémissante et vivante comme si elle avait 20 ans…
— Alors Élisabeth, on ne suit pas le rythme ce matin ? Que se passe-t-il ? À quoi rêvez-vous ? interrogea Kévin
— À l’amour ! répondit-elle, un peu trop vite.

Cette réponse ne manqua pas de faire glousser l’assistance : sacrée Madame Joubert, toujours à se faire remarquer !

— Bien, bien, conclut le docteur d’un air chafouin. Je ne doute pas que l’amour soit un remède puissant. Toutefois, n’oubliez pas de faire régulièrement les exercices que je vous ai montrés. Et pour celles que cela intéresse, je tiens à votre disposition la brochure et les coordonnées du laboratoire Bio-Sogemar, pour les décoctions dont je vous ai parlé au début de la séance. Vous ne risquez rien : c’est à base de plantes.
— Il faut toujours se fier aux plantes, vous avez raison, conclut Élisabeth en le gratifiant de son plus beau sourire.

5
— Ma… daa… me… J… Jou… bert… Ce n’est pas raisonnable voyons ! Sharon trottinait sur le sol caillouteux aussi rapidement que ses stilettos le lui permettaient.
Élisabeth sortait d’un des petits cabanons qui encerclaient sur trois côtés le « jardin thérapeutique » créé à l’initiative du docteur Chapelain. Chaque pensionnaire de l’Âge d’Or qui en faisait la demande se voyait octroyer un petit lopin de terre ainsi qu’un appentis où ranger ses outils.
Glissant une petite pochette dans son cabas, elle sortait juste de son cabanon et se laissait choir sur un des bancs judicieusement installés tout près.

— Ouf ! Voilà, c’est fait ! Mais quelle calamité, ces douleurs !
— Madame Joubert ! Vous savez que je dois vous accompagner pour aller dans le jardin ! Si vous tombez, personne ne pourrait vous entendre appeler au secours.
— Oh, la paix Sharon ! Arrêtez de me traiter comme une vieille gâteuse ! J’en ai vu d’autres ! la rabroua-t-elle.
— C’est vrai que tout le monde ne couche pas avec une star du rock ! s’exclama vivement Sharon, piquée au vif. À peine avait-elle fini sa phrase, qu’elle mit ses mains devant la bouche, réalisant ce qu’elle venait de dire.
— Eh bien, nous sommes en forme toutes les deux aujourd’hui ! continua Élisabeth, l’air goguenard.
— Oh, Mme Joubert, je suis vraiment désolée… Ce n’est pas ce que je voulais dire ! bafouilla Sharon, cramoisie, qui se voyait déjà renvoyée pour faute grave.
— Mais si, c’est ce que tu voulais dire et tu avais raison. Stuart fut le grand amour de ma vie. J’ai vécu avec lui mes plus beaux jours… et mes plus belles nuits, sourit-elle, considérant son lopin de terre avec une tendresse démesurée.
— Comment vous êtes-vous rencontrés ?
— Ah… c’est une longue histoire… Tu vas m’accuser de radoter…
— Pas du tout : vous avez une vie tellement passionnante ! se récria Sharon qui tentait de rattraper sa bévue.

— Alors, allons-y ! Je suis née en 1938, à Ouistreham. C’est dans le Calvados, près de Caen, pour te situer. Mon père était militaire : le commandant Pierre de Beaulieu. Petite, mais ancienne aristocratie normande, désargentée, mais avec « une certaine idée de la France ». Si bien qu’en juin 40, il fut l’un des officiers à rejoindre le Général à Londres. Le général de Gaulle, crut-elle utile de préciser.

— Ouais ben ça va, ch’uis pas aussi nulle que vous croyez. Je connais de Gaulle. Même qu’en 3e on a fait une sortie scolaire au Mémorial de Caen.

— Nous sommes sauvées alors ! Où en étais-je ? La guerre. Par la force des choses, je n’ai vu mon père qu’en 1945, alors que j’avais 7 ans. Pendant toute l’Occupation, ma mère m’avait régulièrement parlé de lui, de Londres, de la Résistance et tout le reste. Il en résulta que je conçus une vive passion, non pour les militaires, mais pour l’Angleterre ! J’ai donc suivi des études littéraires afin de devenir professeur d’anglais. Mon commandant de père, à qui mon choix devait secrètement plaire, proposa de se rappeler au bon souvenir de « son ami des années sombres », le major Neil Prescott.
Contre une légère rémunération de ma part, il consentit à m’accueillir pendant mes études. Vous n’imaginez pas ma joie… et mon dépaysement quand je suis arrivée à Chiswick, quartier sud de Londres. En comparaison, la France me parut bien vieillotte et corsetée. En 1959, le rock anglais en était à ses débuts, avec les premières idoles en blouson noir. C’était autre chose qu’Yvette Horner et André Claveau !
On sentait un frémissement dans l’air, un renouveau… Je m’étais sagement inscrite en faculté d’histoire de civilisation britannique. Là, j’ai sympathisé avec un étudiant qui m’invita à son club de photo, sa passion. J’avoue que cela me plut. J’y retournais régulièrement. Un jour, l’animatrice nous demanda de réaliser des portraits pris sur le vif, en extérieur. J’empruntais le Leica de mon ami et je suis entrée au hasard dans un club. J’y reçus le choc de ma vie. Pour la première fois, je voyais un groupe de rock ! Mon dieu ! Quelle énergie, quelle sensualité se dégageaient d’eux ! On comprend qu’ils aient choqué les dames patronnesses…
— Pourquoi ?
— Vous connaissez le poster de Marlon Brando, tiré du film « l’Équipée Sauvage » ? Oui… Eh bien pour les filles de l’époque, un tee-shirt blanc et un blouson de cuir moulant, c’était très sensuel, voire érotique…
— Vraiment ? dit poliment Sharon, qui se demandait ce qu’un tee-shirt pouvait bien avoir d’érotique.
— Oui Sharon, vraiment ! Leur dégaine, leur comportement, les textes de leurs chansons, tout était révolutionnaire pour nous… Je délaissais « un peu » mes cours à la faculté et je passais de plus en plus de temps à photographier des musiciens de rock. Je ne me débrouillais pas trop mal : je vendais quelques clichés à des magazines. À l’époque on pouvait photographier les rockers comme on voulait. Ils restaient accessibles : ils n’étaient protégés ni par des gardes du corps, ni par des services de sécurité… C’est en écumant les clubs londoniens que j’ai découvert mon Stuart. Même s’il se voulait rebelle, il avait l’air d’un grand bébé blond, joufflu et potelé. Ses fossettes le rendaient irrésistible.

Sharon regardait le visage d’Élisabeth : elle semblait rajeunir à vue d’œil.

— Il débutait dans le métier. Comme il n’y avait pas beaucoup de public au « Blue Monkey » et que je suis revenue plusieurs fois, il m’avait repérée… Il était peut-être irrésistible, mais moi dans mon genre… je n’étais pas mal non plus… Le major Prescott voyait d’un très mauvais œil mon nouveau style de vie. Son ami français lui avait vanté une enfant sage comme une image et il se retrouvait avec une… gourgandine. Nos relations sont devenues si tendues qu’en juin 1961, je fis mes valises et partis habiter chez Stu. Mes parents ont failli s’étouffer quand le major les a appelés pour les en avertir. Évidemment, nos conversations téléphoniques furent plutôt houleuses. Ils me supplièrent de revenir, me menacèrent de me couper les vivres, d’appeler la police… Rien n’y fit. J’étais majeure et je me fichais du reste. J’étais amoureuse…
— Waouh ! Vous étiez vachement rebelle à l’autorité, Lizzie !
— Nous étions jeunes, Sharon. Nous vivions une époque incroyable, remplie d’espoir, d’insouciance et de musique. Stu devenait de plus en plus célèbre. Avec son look improbable, sa musique agressive et rythmée, ses chansons qui parlaient au cœur des gens… il était devenu incontournable. Et moi, j’étais sa girlfriend. Sa french girlfriend ! Sharon la regardait, comme hypnotisée :
— Et alors ?
— Alors ? Nous avons vécu deux années merveilleuses dans un tourbillon de concerts, de tournées, de disques d’or, d’émissions télévisées… Enfin, un tourbillon secret…
— Comment ça ?
— Stu déclenchait l’enthousiasme des foules et particulièrement l’hystérie de la gent féminine. L’amour de la musique se confondait pour ces groupies avec l’amour tout court. Sa maison de disques lui avait interdit de révéler mon existence. Nous ne devions pas non plus être pris en photo ensemble. Il parait que cela aurait fait baisser les ventes si on l’avait su ! Mais dans la vie de dingues qu’il menait, j’étais son point d’ancrage, celle qui le ramenait à la réalité. Il était passé de l’adolescence au star-system. Moi, je l’avais connu avant son succès. Je le traitais comme quelqu’un de normal, ou presque. Oh, je n’étais pas dupe. Stu n’était sûrement pas un saint. Je ne doute pas qu’il ait parfois succombé aux avances de ses fans. Mais moi j’aimais Stu.

Alors que l’atmosphère confinée du jardin thérapeutique devenait torride, Mme Mercier arrivait, les poings sur les hanches, l’air mécontent.
— Madame Joubert, vite ! Vous allez être en retard. C’est l’heure de votre séance de kiné ! Mademoiselle Machard, on ne vous paye pas pour regarder les plantes pousser que je sache !
— Le devoir nous appelle ma pauvre Sharon, soupira Élisabeth en se levant précautionneusement. Allons-y !


6
Le lendemain, Sharon retrouva Élisabeth, assise sur son lit, souriante, telle un Bouddha, détachée des contingences matérielles.

— Bonjour Lizzie. Vous avez l’air d’aller bien aujourd’hui.

— Oui, je suis parfaitement détendue

— Vous souvenir de belles choses du passé vous fait du bien, assura Sharon, doctement.

— Pas faux… Vous voulez que je continue ? Où en étions-nous ?

— Votre vie cachée avec Stuart…

— Oui… J’étais sa muse. Il me jouait en avant-première ses compositions. Bon, pour être franche, il n’était pas très ouvert à la critique, voire un peu susceptible. Mais de toute façon, j’étais en admiration devant lui. Il avait un tel charisme. Et puis, je continuais à prendre des photos… des concerts de Stu… mais aussi des autres rockers qu’il fréquentait.
Élisabeth marqua une pause, les yeux dans le vague.
— Évidemment, après… j’ai dû ralentir mes activités… j’allais les reprendre quand… quand c’est arrivé...

— Quoi donc ? demanda étourdiment Sharon.

— L’accident, laissa-t-elle tomber laconiquement.

Elle s’interrompit pour boire une gorgée de la tisane posée sur sa table de chevet.
— Stu avait décidé faire une pause. Ce fameux été 1964, nous avions décidé de nous « installer ». De nous embourgeoiser en quelque sorte. On voulait s’acheter une maison pour y abriter notre vie de famille. Mais avant de s’arrêter, Stu devait honorer son contrat auprès de sa maison de disques et finir sa tournée. C’est en revenant d’un de ses derniers concerts qu’il est… qu’il… Un camion lui a refusé la priorité sur une petite route de campagne.

Sharon sentait les larmes lui picoter les yeux alors qu’Élisabeth serrait sa tasse très fort contre elle.

— L’hiver 1964 fut pour moi apocalyptique. Je ne savais plus qui j’étais… Je suis rentrée en France car en Angleterre je n’étais plus rien… pour personne… Mes parents ont été assez chics. Vu ma situation, ils m’ont « pardonné mes écarts » et accueilli dans la maison familiale.

— Et après ? ne put s’empêcher de demander Sharon.

— Mon père n’oubliait pas le sens des convenances. C’est ainsi qu’en juin 1965, je fus quasiment mariée malgré moi au fils d’un de ses amis, le capitaine Henri Joubert. Je l’ai suivi au gré de ses affectations, donnant des cours d’anglais dans des institutions privées. Ça, ce n’était pas Stu, mais mon père m’avait dit que j’avais de la chance de trouver un mari alors que je n’étais plus « une rosière ». Je n’avais plus rien à ajouter. Je n’ai plus jamais eu de contact avec le milieu musical. De toute façon, à la fin des années soixante, les choses commençaient à changer. L’argent et le business remplaçaient l’innocence et la joie de vivre des débuts… Ah si, mon seul contact avec la musique fut d’écouter les hits des radios anglaises. Comme une gamine, j’attendais que mon mari soit parti pour écouter les Clash dans la cuisine. Ce cher Henri est mort il y a deux ans, d’une rupture d’anévrisme. Il n’était pas désagréable. Il ne m’a jamais reproché, ni même parlé de mes années anglaises. Pourtant, il avait de quoi… Il était simplement d’une rigueur toute militaire… et d’un manque total de fantaisie.

Sharon sentit son cœur se serrer et ne savait que dire devant cette vie gâchée.

— Vous voulez voir mes robes ? demanda soudainement Élisabeth.
-... ?
— Les robes que j’avais achetées à l’époque. À Carnaby Street. Venez voir.

— Attention Mme Joubert ! s’écria Sharon en la voyant bondir sur ses pieds et se précipiter vers son placard.
— Et voilà, fit-elle avec un ample geste de la main.

Une dizaine de vêtements impeccablement conservés s’offraient à la vue : un assortiment de robes dont les couleurs acidulées le disputaient aux motifs improbables.

— Elles vous plaisent ? Essayez-en une !

Sharon osait à peine y toucher. Elle finit tout de même par choisir un modèle aux rayures horizontales mauve et orange, loin, très loin de son style habituel. Après un passage par la salle de bains, elle revint, la démarche gauche et l’air emprunté.

— Mais regardez-vous Sharon ! Vous avez l’air d’une vraie femme, pas d’un moineau tombé de son nid. Venez près du miroir. Mais souriez, Sharon : habillée comme ça, vous êtes un petit soleil !

Être comparée à un soleil quand on a consacré son adolescence à avoir le teint diaphane des gothiques aurait pu froisser Sharon. Mais en se regardant dans la glace, elle sut qu’Élisabeth avait raison.
— Mouais… Bon, c’est vrai, c’est assez chic… pour dissimuler un enthousiasme contraire à ses valeurs vestimentaires.

Elle tendait la main vers la penderie pour essayer une seconde robe quand la réalité lui revint :
— Ouh là ? Quelle heure est-il ? Il va falloir que je rentre : j’ai des devoirs à rendre pour lundi.

— Des devoirs ?!

— Eh oui. Vous savez bien, je l’ai déjà fait : 3 semaines à la Résidence, 2 semaines de cours. Ça me gave, mais c’est le principe du contrat en alternance.

Après avoir revêtu ses habits « de ville », la jeune fille fila en coup de vent en disant :
— Ne vous inquiétez pas : pendant ces quinze jours, une autre AVS de l’Âge d’Or me remplacera. Ne m’oubliez pas !

— Sharon ! s’écria Élisabeth.

— Oui ?

Il faut toujours croire à ses rêves. Toujours. Il faut toujours faire le maximum pour les réaliser !

Sharon sentit sa gorge se nouer malgré elle

— Je n’oublierai pas Lizzie promit-elle. Et elle courut dans les couloirs pour dissimuler son trouble.

7
— Rappelez-vous que votre patient a droit à toute votre attention et tout votre respect… Voilà, c’est tout pour aujourd’hui. Sharon mordillait distraitement le capuchon de son stylo.
Que fait Lizzie aujourd’hui ? Si je me rappelle bien, le jeudi c’est séance de kiné puis chorale. Le chef de chœur a dit que sa façon de chanter était spéciale, mais intéressante.

— Sharon, vous passerez voir le directeur avant de partir : il doit absolument vous parler, ajouta le professeur en bouclant sa sacoche.

— Entrez Mademoiselle Machard. Asseyez-vous. Hem… Je dois vous annoncer une mauvaise nouvelle…

— Ch’uis virée ? demanda Sharon, mi-agressive, mi-angoissée.

— Non, rassurez-vous de ce côté-là. Tout le monde est unanime sur votre comportement. C’est la maison de retraite qui a appelé. Madame Joubert est décédée mardi et la directrice souhaiterait que vous passiez samedi.

Sharon crut recevoir un coup de poing dans l’estomac. Le souffle coupé, elle n’arrivait pas réaliser.

— Je sais que c’est dur à entendre. Vous aviez apparemment un très bon relationnel avec cette dame, je crois. Mais ce sont les aléas de votre métier. Il faudra vous y faire, malheureusement.
Par défi, Sharon arbora ce samedi-là un pantalon blanc et une ample tunique rouge : le noir ne pouvait être pour elle la couleur du deuil. Elle eut un choc en entrant dans ce qui fut la chambre d’Élisabeth. Tout ou presque avait été déménagé. C’était redevenu un endroit froid et impersonnel, prêt à accueillir une nouvelle résidente.
Mme Mercier discutait à voix basse avec une femme d’une petite cinquantaine d’années. Grande, mince, les cheveux poivre et sel coupés court, ses fossettes auraient pu la rendre agréable si elle avait quitté cet air revêche. Elle dévisagea Sharon sans aménité.
— Ah ! C’est donc vous… Ça ne m’étonne pas après tout : ma mère avait toujours de ces lubies !
Sharon la regarda sans comprendre. Mme Mercier reprit avec douceur :
— La semaine précédant son « départ », Mme Joubert nous a fait part de son souhait de vous donner ses robes des années soixante. Elle l’avait noté par écrit, c’est pourquoi j’en ai informé sa fille, Mme Lebrun, qui ne s’y est pas opposée. Acceptez-vous ce cadeau ?
— Oui. Si Madame est d’accord, fit Sharon d’une toute petite voix, en fixant ses chaussures.
— Pfff ! Si ces vieilles nippes vous plaisent. Ma mère était tellement farfelue. Heureusement que mon pauvre père avait la tête sur les épaules. Elle le critiquait car, d’après elle, il manquait de fantaisie. « Pas assez rock » avait-elle l’habitude de dire. Je t’en ficherai du rock, moi ! C’est à cause de ça que j’ai un prénom ridicule !

Surprise par son ton véhément, Sharon détourna la tête vers la fenêtre, quand son regard fut arrêté dans la corbeille à papier : à l’intérieur, s’y trouvait, froissée, la photo de Stuart et Lizzie. Encore une fois, son cœur fit un bond.
— Apparemment vous connaissez cette photo, Mademoiselle… Souchard. Vous savez qui c’est, lui ?
— Nn… non. La photo était dans un cadre, sur la commode…
— Eh bien, ça devait être quelqu’un d’important. Elle devait beaucoup y tenir pour qu’on la retrouve… là où on l’a retrouvée, ironisa-t-elle. Il faut croire que les drogues lui avaient fait perdre tout bon sens. Quand je pense à ce qu’elle faisait, mon Dieu ! Heureusement, mon pauvre papa n’a pas été témoin de tout cela.
Mme Lebrun consulta sa montre avec agacement.
— Mme Mercier, je sors fumer une cigarette pour me calmer et je vous retrouve dans quinze minutes dans votre bureau pour régler toute la paperasse.

Puis elle tourna les talons, sans un regard pour ce qui avait été la chambre de sa mère.

Sharon se baissa pour récupérer la photo, la larme à l’œil.
— Je peux ?
— Bien sûr : elle ne mérite pas de finir à la poubelle !
— Pourquoi sa fille a-t-elle fait cela ? Comment la fille de Lizzie peut-elle être aussi méchante ?! Pourquoi a-t-elle parlé de drogue ? Je ne comprends rien !

Le visage de Madame Mercier s’empourpra et elle toussota, gênée.
— Hem… C’est un peu délicat… Je peux compter sur votre discrétion, Sharon ? Oui ? Bon… Alors : ce que je vais vous dire nuirait à la réputation de notre résidence… mais aussi à la mémoire de notre chère Élisabeth… Vous me promettez ? Mardi matin, nous avons retrouvé Mme Joubert comme endormie, souriante, apaisée et elle tenait entre ses mains la fameuse photo. Elle est morte pendant son sommeil, d’un arrêt du cœur, si je puis dire… Elle n’était pas cardiaque, mais l’abus de certains… médicaments peut y conduire. Élisabeth souffrait de polyarthrite rhumatoïde, comme vous le savez. Pour atténuer ses douleurs… elle… elle avait entrepris de cultiver… dans le cabanon du jardin… une plante un peu spéciale… du cannabis ! jeta-t-elle dans un souffle. Voilà, c’est dit ! Elle… se faisait des tisanes car elle croyait dans les vertus thérapeutiques de cette… chose.

Sharon esquissa un sourire malgré sa peine. Lizzie était vraiment unique !
Prise d’une subite inspiration, elle demanda :
— Madame Mercier, pourquoi la fille de Lizzie a-t-elle dit que son prénom était ridicule ?
— Je ne sais pas. Moi, je le trouve très joli et original. C’est Abigaïl.

Sharon sentit le sol vaciller autour d’elle.

Elle ne sut jamais comment elle arriva à rentrer chez elle, tellement elle était abasourdie par ce qu’elle avait compris.
Abigaïl était la fille de Stuart Preston, qui lui avait dédié sa dernière chanson. Quand le brave capitaine Joubert avait épousé Élisabeth, il était aussi devenu le père de cette « enfant de l’amour ». Il n’en avait jamais fait grief ni à l’une ni à l’autre. Et le secret de famille avait été bien gardé pendant tout ce temps…

De retour dans sa chambre, elle ouvrit les fenêtres, régla le volume de son ordinateur à fond. Avant de lancer la chanson, elle murmura :
Lizzie, je vous promets que demain je me renseigne pour commencer une formation de photographe de mode. Je vais croire en mes rêves et je vais les réaliser pour que vous soyez fière de moi !

Maintenant, tout le quartier va pouvoir profiter de votre chanson :

Abigaïl, you are my little star...
I open my arms and you snuggle up to me
I open my heart and here you are
I never thought the bliss you could be

Abigaïl, you are my little baby
Your smile so cute
For you, there is no substitute
I’ll never leave you, whatever you will be

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Mireille Bosq · il y a
J'ai particulièrement aimé les détails mode: celle gothique de Sharon, et les robes issues de Carnaby Street et du coeur de ces années 60 avec l'explosion des groupes. Moins les séquences Ehpad, plus connues mais l'entrain et la jeunesse enlèvent le tout et l'histoire d'amour...inoubliable et pour cause.
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Fleur A. · il y a
Vôtre histoire est tout simplement formidable
Un merveilleux moment de lecture

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Vero. La Comete · il y a
Voici un récit prenant, plein d'humour, et de réflexions sur la succession des générations. il trotte dans la tête après lecture (je lis souvent plusieurs fois à quelques jours d'intervalle avant de laisser un message) et on rêve de le voir grandir, s'étoffer, et devenir roman. Il y a matière ! A écrire une histoire s'étalant sur plusieurs décennies. Ceci dit, pour être critique, je tique sur quelques détails. Arachy in the UK n'est pas de Clash, mais des Sex Pistols. Le titre "London calling", de Clash, aurait peut-être mieux convenu, d'autant que ça aurait été un rappel au séjour du papa à Londres. Puis, si Lizzie est née en 1938, elle frôle la quarantaine au moment de la sortie de Anarchy in the UK, et même pour une Lizzie déjantée, les Sex pistols à 40 ans c'est peut-être un peu too much. Puis je calcule que l'histoire ne se passe pas en 2020, si Lizzie a 76 ans, les dates ne collent pas. Enfin, le cannabis en tisane me laisse dubitative... les principes actifs ne sont pas solubles dans l'eau. Alors quant à en mourir d'un arrêt cardiaque... Ces quelques remarques en toute bonne amitié. J'aime vraiment cette histoire, vivement la suite !
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Fabienne Luisa · il y a
J'ai adoré ce récit !!! Les références à la culture britannique me parlent!!!! merci!
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un récit haut en couleurs sensible et émouvant . Le lien qui se tisse entre Sharon et Elisabeth montre l'existence d'une autre vie derrière les murs d'une maison de retraite , celle racontée par les résidents et leurs souvenirs.
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien conçue, bien menée, fascinante et très agréable à lire ! Mon soutien ! Une invitation à venir vous dépayser dans mon “Dépaysement au Royaume des Animaux” qui est en lice pour le Prix Short Paysages – Isère 2020. Merci d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/depaysement-au-royaume-des-animaux

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Fred Panassac · il y a
Magnifique histoire aux multiples facettes : le grand âge, le personnel des EHPAD, la complicité des deux femmes, le passé glorieux du rock’n roll, les morts tragiques ( Stuart meurt à 27 ans comme tant d’autres chanteurs à cette époque selon une prétendue malédiction) , le clin d’œil sur le cannabis en tisanes et le jugement sévère de la directrice, une double fin émouvante avec la découverte de la filiation, ce texte est l’un des tout meilleurs et j’espère vivement le voir au moins finaliste du Prix d’été.
Une histoire passionnante et bien écrite.

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