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— Bonsoir les amis !
C’est par cette formule immuable que le Wooper accueille l’ensemble de ses fans au démarrage de son Live Youtube, quasiment chaque soir. Et cette fois-là ne fait pas exception à la règle. Ce soir, il va jouer à Full Attack Guérilla IV – Death Commando, édition Black Platinum, en direct, devant des milliers d’internautes connectés à sa chaîne. Le son est bon, le retour vidéo est OK : on voit bien l’écran du jeu et on voit bien sa trogne à lui, incrustée dans un petit cadre en bas à gauche.
— Est-ce qu’on est bon sur le bon gros Tchat’ les amis ? On dirait bien que oui !
À droite de l’image, en effet, apparaissent des messages, de différentes couleurs : c’est le « Tchat’ », c’est à dire le chat, la « conversation » en anglais. En bleu foncé s’affichent les messages des internautes membres de la communauté du Wooper, qui sont abonnés et qui le soutiennent avec des dons monétaires ; en rouge vif, les messages des modérateurs ; en gris sombre, ceux qui ne sont pas encore enregistrés, qui ne font que passer, ou qui le suivent depuis longtemps eux aussi, mais sans pour autant l’aider financièrement.
Les messages défilent et se succèdent de plus en plus vite : il y a du monde ce soir. Et tous ont l’air contents que le Wooper fasse enfin ce jeu vidéo ce soir. C’est la toute dernière production d’un gros studio américain, sortie depuis un petit moment déjà. Tout le monde espérait que le Wooper s’y colle très vite. Mais – fidèle à sa malheureuse habitude de contrecarrer les attentes de ses fans – hier, on a eu du rétro, et pas ce formidable jeu qui va sûrement être élu jeu de l’année. Oui, on a eu de l’abandonware hier soir (c’est-à-dire un très vieux jeu) et les gens n’étaient pas contents au début. Mais Wooper s’en fiche, car même s’il a plus de cent-mille abonnés à sa chaîne et toujours plusieurs milliers de téléspectateurs lors de ses directs, il ne lit quasiment jamais les messages des centaines d’internautes qui commentent son émission : il vit sa vie, partage sa passion, et tant pis si tout ne plaît pas à tout le monde.
Étrangement, c’est aussi pour ça qu’il a du succès. Et, hier, les neuf heures de live du Wooper sont passées comme une lettre à la poste : plus de trois-mille internautes le suivaient encore, à six heures du matin, épuisés par cette longue veille, alors que pointait un jour nouveau. Ils étaient tous écrasés de sommeil, mais ravis de le voir et de l’entendre rager, faire et refaire des niveaux difficiles, hurler de désespoir après avoir oublié de sauvegarder au bon moment et, finalement, vaincre le boss final après des dizaines de tentatives infructueuses, mettant sa patience et ses nerfs à rude épreuve.
Et tout le monde était au final bien heureux, partageant l’indicible sentiment de faire partie d’un même groupe d’enragés, de faire partie de la même tribu de passionnés de jeux vidéo, de la même communauté de fans, de geeks, noobs et autres otakus.

*

20h15. Il allume son smartphone et se connecte sur le célèbre site de vidéos en ligne, directement sur la chaîne du célèbre youtubeur. OK, il a bien démarré son live, avec quelques minutes de retard comme d’habitude : son fauteuil a grincé, il a salué sa communauté, leur a parlé de tout et de rien pendant vingt minutes, comme d’habitude, commentant l’actualité, les derniers jeux, ceux qu’il fera sans doute bientôt, ceux qu’il ne fera sans doute jamais, il a lâché un mot ou deux sur quelques autres youtubeurs, des mots caustiques comme d’habitude, rien de méchant, mais des mots justes. Et c’est pour ça que les gens aiment le Wooper : pour ses avis éclairés, pour ses goûts sûrs, et parfois pour ses coups de gueule, même si on y décèle assez souvent une pointe de mauvaise foi. Il a ensuite lâché ses phrases rituelles (« bon, allez préparation terminée, moteur ! »), et quelques autres expressions typiques qui annoncent le démarrage imminent de sa séance de gaming, des formules que toute sa communauté connaît par cœur depuis neuf ou dix ans, et qu’elle reprend parfois dans les messages qu’elle poste.
Lui-même vient d’envoyer un petit message (« Moteur ! Moteur ! ») : inutile puisque le Wooper ne lit quasiment jamais les messages qu’on lui envoie, mais cela ne fait rien, il a envoyé son petit mot quand même.

*

Déjà une heure et demie que le Wooper est en direct sur sa chaîne, en train de découvrir le jeu qu’il a sélectionné pour ce soir. Comme d’habitude, il a rapidement passé la phase dite « tutoriel » pendant laquelle les commandes sont expliquées au joueur. Du coup, il galère un peu dans les premières minutes, comme d’habitude… Les fans s’en donnent à cœur joie dans leur message, commentant tour à tour le jeu, l’encensant ou le démolissant (il n’y a pas de juste milieu chez les gamers, on aime ou on déteste), la manière de jouer du Wooper (catastrophique, là tout le monde est d’accord), son esprit de déduction hors-norme (dans le mauvais sens du terme, hélas), sa barbe d’ours, son accent des Pyrénées, ses références cinématographiques vieillottes, ses plaisanteries éculées, bref tout ce qui fait son charme et son charisme.

*

21h53. Encore deux minutes. Il respire profondément. Inspirer. Souffler. Cela ne calme pas son cœur qui bat la chamade, mais c’est trop tard pour s’inquiéter de ça. Plus qu’une minute à présent. Respire. Respire. Le smartphone est bien connecté, la 4G passe sans problème, il a préparé son message, il n’aura plus qu’à cliquer sur « Envoyer ». Souffle. Attention, on approche. Respire. Top ! Il clique.

*

— Oh, un don de Sekhmet09 ! Merci mon ami !
Cela fait vingt minutes que l’infatigable youtubeur bloque sur une énigme – pourtant simple a priori si l’on en croit les dizaines de messages qui se succèdent soit pour l’encourager soit pour fustiger sa logique peu commune – alors il rage, il vitupère, il s’énerve contre les développeurs du jeu qui n’ont rien compris à la mécanique de gameplay et qui nous ont encore sorti un game design du fin fond des enfers. Comme ça fait un moment qu’il bloque sur ce niveau, alors il lit un message, ce qui est très inhabituel de sa part, car il redoute de se faire gâcher son expérience de jeu ou de lire sans le faire exprès la solution d’une énigme qu’il est en train d’essayer de résoudre. Mais cela lui arrive quand même de temps en temps. Il repère ainsi un don de six euros d’un membre de sa communauté et il l’en remercie, puis il retourne au jeu : il faut résoudre cette énigme et passer cette séquence, bon Dieu, on ne va pas rester coincés là-dessus comme un gros cachalot !

*

Le message est parti : il peut y aller. Et, en plus, le Wooper l’a lu ! Parfait. Il se lève, inspire un grand coup et se dirige vers l’escalier. Il monte doucement les marches. Pas de craquement, ou très peu : tout va bien, il n’a fait quasiment aucun bruit jusqu’à présent. Il y a juste son cœur qui cogne dans ses oreilles bourdonnantes et, du fond de la cave, là où il a installé son bureau, monte en échos la voix lointaine et assourdie du Wooper en plein direct live sur Internet. Il aurait peut-être dû fermer la porte du bureau ? Respire. De toute manière il est trop tard pour s’en inquiéter. Souffle. Ah ! Basta ! Saleté de chat ! Cet imbécile a surgi de nulle part et s’est faufilé juste dans ses pieds, manquant de le faire tomber. Basta redescend à présent les escaliers en miaulant de mécontentement. Pfff. Il n’a jamais pu le blairer ce chat. Toujours dans les coins où il ne faut pas, toujours à miauler pour bouffer. C’est bien son chat à elle, pfff. En temps voulu, il s’occupera de lui…
Bon allez, on y est presque, se dit-il pour s’encourager, tout en essayant de reprendre une respiration normale. Il arrive enfin sur le palier qui dessert plusieurs portes. Celle de la chambre est entrouverte… Il peut ainsi clairement se rendre compte que la pièce est éteinte : tout va bien, elle doit certainement dormir. Souffle. D’ici, on n’entend plus rien. Il pousse doucement la porte, elle ne grince pas, comme prévu – il a bien fait d’huiler les gonds quelques jours plus tôt. Respire. Il entre, tout doucement, tandis que ses yeux s’habituent à l’obscurité : oui elle est là, dans son lit, elle dort. Normal, avec la tisane qu’il lui avait préparée… Respire…

*

— Mais quelle daube ce jeu ! Non, mais, les amis, vous vous rendez compte ? On voit même pas le reflet de notre personnage dans le miroir de ces toilettes de la gare !
Le Tchat’ est en transe. Wooper est à fond ce soir, il démolit le jeu depuis maintenant plus d’une heure, tout ça parce qu’il a du mal à avancer, qu’il ne comprend pas les énigmes, que les personnages du jeu lui mettent des bâtons dans les roues en permanence, qu’il n’y a aucune logique dans les scènes, que le level design emprunte à tous les stéréotypes du genre : une mine, des égouts, un générateur à activer…
Les internautes – en grand nombre ce soir – se moquent gentiment du Wooper, de ses expressions, de sa physionomie et de ses grimaces, et de son skill, son talent, de joueur incroyablement moyen, médiocre, malgré pourtant plus de deux décennies passées à jouer à tous les types de jeux possibles et imaginables.

*

Respire, respire, respire. Putain respire ! Et lâche la poignée de cette lame ! Respire. Doucement. Voilà. Lâche-le. Il ne partira plus à présent ce couteau. Il est bien planté. Respire. Elle n’a pas souffert, c’est sûr. Même si elle aurait mérité ! Respire. Elle t’en a tellement fait baver… Voilà. Souffle. Pas la peine d’un second coup, c’est bon, la lame s’est plantée dans le cœur, c’est sûr, au vu de l’énorme tâche de sang qui se répand rapidement sur la chemise de nuit. Respire. T’as fait le plus dur. Elle ne te reprochera plus jamais quoi que ce soit. Souffle. Vous ne vous engueulerez plus pendant des heures le soir ; elle, parce qu’elle veut que vous regardiez ensemble une série TV à la mode ou que vous alliez au resto ; toi, parce que tu as un jeu vidéo que t’as laissé sur pause depuis un moment et que tu brûles d’envie de le finir pour connaître la fin. Elle ne t’empêchera désormais plus jamais de t’adonner à ta passion.
Pourtant, la vie à deux c’était beau au début. Au tout début. D’ailleurs, il se souvient très bien de la première fois qu’il l’avait rencontrée. On aurait dit une princesse elfe sortie d’un jeu vidéo des années quatre-vingt-dix : la peau blanche et satinée, les cheveux longs et blonds, les yeux bleus et clairs, la voix toute douce, suave et enfantine. Il avait même apprécié son chat adoré lorsqu’elle le lui avait présenté : Basta, un matou tout noir aux yeux verts, brillants, un félin qu’elle possédait depuis très longtemps et à qui elle confiait tous ses secrets.
Ils s’étaient rencontrés à une convention régionale, dédiée à l’univers du jeu vidéo, de la bande dessinée et de l’animation, par un tendre après-midi de novembre. Il avait tout de suite eu le coup de foudre. Elle avait remarqué ses regards timides, alors elle était venue lui parler, ce qui était une chance : tellement peu de filles s’intéressaient à lui… Ils avaient ensuite échangé quelques banalités, partagé leurs goûts, s’étaient découvert des points communs, puis ils avaient diné ensemble… Il avait été très spirituel ce soir-là, il s’en rappelait. Elle avait été très intéressante de son côté, se montrant cultivée, critique et, surtout, célibataire. C’est ce soir-là qu’il lui avait dit, un peu niaisement, qu’il se souviendrait toujours de cette date, le 11 novembre, parce que cela faisait 11/11. Elle lui avait rétorqué qu’elle ne suivait pas le même calendrier que lui : pour elle, novembre était le neuvième mois de l’année. Étymologiquement, « novem » en latin voulait dire « neuf ». Elle lui avait d’ailleurs fait remarquer que « septembre » contenait le chiffre « sept », qu’on reconnaissait facilement « octo » dans « octobre » (comme dans « octogone »), et que même « décembre » voulait dire « dixième mois ».
Fasciné, il l’avait écouté pendant des heures lui expliquer pourquoi – il y a des milliers d’années de cela – l’année commençait le premier mars chez les romains ; pourquoi ces derniers – fidèles à leur propension à intégrer rapidement des éléments extérieurs à leur culture – avaient volé cette science, culture, coutume (il ne se rappelle plus très bien comment elle avait qualifié cela), à des peuplades encore plus anciennes, disparues ; pourquoi ils avaient nommé ainsi certains mois ; pourquoi cela avait ensuite changé ; pourquoi elle continuait à s’y conformer de son côté (mais cette partie-là n’avait pas été très claire), etc.
La grosse tache noire – réelle, présente – qui macule sa nuisette produit un contraste singulier avec le tendre souvenir qui vient – involontairement – de se rappeler à lui. Comment a-t-il pu passer de la féérie des débuts à cet enfer ?
Oh, c’est bien simple… La sirène avait cessé de chanter assez vite après leur mariage, célébré en petite pompe et à la hâte, avec quelques parents et amis de son côté à lui, et avec deux témoins taciturnes de son côté à elle – ses parrains disait-elle. Cela avait commencé par de petites remarques sur la nécessité de devenir adulte à présent. Puis, les mois passants, des réflexions anodines puis des brimades sarcastiques, devant les amis puis devant la famille, se firent de plus en plus fréquentes.
Encore quelques années, et elle en était arrivée au mépris. Oui, elle le méprisait, ou plutôt elle méprisait ce qui avait pourtant été leur passion commune. Elle disait qu’il fallait grandir, que la vie c’était plus compliqué qu’un jeu vidéo, qu’il fallait un travail sérieux. C’était, à la longue, devenue une vraie harpie, lui tombant dessus dès qu’il avait un moment de calme. Toujours un peu de ménage à faire, de la vaisselle à ranger, un tiroir à arranger, un meuble à monter, des mauvaises herbes à arracher dans le jardin, appeler le plombier… Et avec cette voix, de plus en plus aigre, de plus en plus sifflante.
Alors il jouait le soir, lorsqu’il se retrouvait enfin seul et tranquille, ce qui n’arrivait que de plus en plus tard. Et elle restait alors dans sa chambre, avec son chat qui avait fini par lui ressembler, miaulant méchamment dès qu’il le voyait. Elle se levait de plus en plus tôt et lui de plus en plus tard, ou plutôt c’est elle qui le réveillait, en hurlant comme une possédée, ne comprenant pas qu’à son âge on s’endorme à son bureau ou qu’on fasse la grasse matinée. Il avait tenu, un moment, mais, petit à petit, le poison de la haine s’était insinué en lui, comme une toxine qui était dans l’air et qu’il respirait malgré lui, le contaminait, faisait grossir sa rancune, sa bile, et développait une tumeur maligne, invisible et amère.
C’est ainsi qu’un triste soir de novembre… il imagina se débarrasser d’elle, comme ça, pour voir, en pensée, ce que cela donnerait. Cela semblait difficile au début, surtout l’exécution proprement dite du monstre, mais l’aperçu de ce que serait sa vie sans elle, après, était tellement… tellement… reposant… qu’il comprit que le seul chemin qu’il pouvait désormais prendre était celui-là. Il n’arrivait pas à appeler ça un « meurtre » dans son esprit, non. D’ailleurs, on n’assassine pas un serpent ou une hydre ou un dragon : on en débarrasse le monde. Il avait bien conscience que son épouse était – malgré les apparences – un être humain et non un monstre de fantasy – même s’il en doutait parfois. Alors, il qualifiait son plan d’accident. Oui, un « accident ». Un accident de la vie.
Et quel meilleur moment que le mois anniversaire de leur rencontre – ce neuvième mois de l’année selon elle et d’obscurs barbares disparus – pour effacer le souvenir de toutes ces années perdues avec ce démon ?

*

— Alors là, il va falloir m’expliquer… Comment on peut – en 2019, les amis – avoir un environnement qui n’est pas interactif avec le joueur ? Mais regardez-moi ces bouteilles ! Je tire dessus et… ? Il ne se passe rien ! Même pas un impact de balle, rien ! Moi je dis que c’est se foutre de la gueule des joueurs. Ah oui !
C’est un festival ce soir… une véritable pluie de phrases-chocs, mais ô combien classiques et bien connues de notre Wooper préféré. Les internautes s’en font d’ailleurs l’écho, voire le devance : on le connaît tellement le Wooper qu’on sait à l’avance le genre de phrase qu’il va dire…

*

Mettre la chambre en désordre… Tirer les tiroirs de la commode… Défaire le lit… Jeter par terre les habits… Ouvrir la fenêtre… Oups ! Les battants lui échappent des mains sous le vent mugissant qui s’engouffre d’un seul coup et, sous le choc, une vitre se brise.
Bon, ce n’est pas grave, même si cela l’a surpris : la mise en scène est bonne, ça suffira comme ça. Il jette un dernier regard sur le lit. N’a-t-elle pas changé de position ? Non… Impossible. Il se rapproche pour vérifier quand même. Avec appréhension… l’appréhension qu’elle pourrait avoir un sursaut terrible, telle une gorgone se dressant tout à coup sur son corps de serpent convulsionné, ouvrant d’horribles yeux morts, vitrifiés, et tendant un doigt accusateur et terrible vers lui…
Non c’est bon. Elle ne bouge vraiment plus… On dirait qu’elle dort encore. C’est curieux, mais, dans le sommeil, ses traits se sont détendus. Elle a presque le visage qu’elle avait avant. Avant qu’elle ne révèle sa véritable personnalité. Avant… Il l’aimait bien à cette époque, il faut dire la vérité, mais cela n’était plus possible, il faut le dire aussi. Il ne pouvait plus vivre, il n’arrivait même plus à respirer ! Lui, il avait ses besoins et, elle, elle avait les siens. Les siens à elle c’était lui. Lui, les siens, c’était les autres.
Bon, ne pas penser au passé. Respirer profondément. Ce qui est fait est fait. N’oublie pas les invectives qu’elle te lançait, comment elle te maudissait parfois, les sorts qu’elle te jetait : les poubelles à mettre dehors, le balai à passer, les ampoules à changer, la voiture à faire réviser, aller dire au voisin de baisser sa musique, t’es un homme, c’est à toi d’y aller ! Souffle. Souffle.
Direction la salle de bain. Même mise en scène. Vider la boîte à échantillons de parfums (ou plutôt ce qu’elle appelait, elle, des parfums, car, pour lui, certaines fioles ont des odeurs épouvantables). Il dira plus tard que c’était là qu’elle cachait ses bijoux, qu’ils ont tous disparu… Il évite le miroir, car il n’a pas envie de se voir en ce moment.
Il redescend dans le salon. Respire, tu y es presque.

*

— Oh oui. Oh oui. Oui ! Je vais l’avoir… Oh ! Oh non ! Non, mais c’est pas possible, cette hitbox ! Quelle injustice ! Non, mais les gars, avouez-le, vous pouvez pas ne pas être d’accord avec moi sur ce coup-là ! Si ça, c’est pas de la malchance ! Nom de… !
Le Wooper craque avec ce boss de niveau. Les membres du Tchat’ postent de plus en plus de commentaires, qui ne seront jamais lus par le Wooper, car, d’une part, les messages défilent beaucoup trop vite et, d’autre part, il est beaucoup trop concentré sur son jeu et sur les ennemis qu’il doit abattre, notamment ce boss de fin, particulièrement récalcitrant et qui met ses nerfs à rude épreuve.

*

Il redescend tranquillement, en respirant à chaque marche, la voix du Wooper se faisant de plus en plus distincte au fur et à mesure qu’il se rapproche de la cave où il a installé son petit bureau, son espace privé, et où l’ordinateur est resté allumé. Le live continue. Tout va bien.
De retour dans le salon, il s’assoit devant la cheminée. Bon allez, toute la mise en scène est quasiment terminée, tout va bien. Reste quelques preuves à faire disparaître et tout sera fini. Avec sa main gauche, gantée, il enlève doucement le gant de sa main droite, celui sur lequel le sang a giclé.
Il regarde ces taches en étoile, vermeilles, accusatrices, mais il n’en a cure. Cela ne prendra qu’un instant pour ranimer le feu de la cheminée et, dans un moment, de puissantes flammes auront englouti à jamais cette preuve terrible. Il souffle sur les braises pour les ranimer, difficilement car il a du mal à contrôler sa respiration depuis un moment, mais il ne s’en rend pas vraiment compte et impute ses échecs répétés au vent coulant de novembre qui se love dans l’âtre à contre-courant. Elle, elle faisait toujours partir le feu du premier coup.
Au bout d’une dizaine de tentatives, le foyer rougeoie enfin de nouveau. Il jette alors le gant sur une bûche incandescente et, en une poignée de secondes, il se ratatine, se recroqueville en boule, chuinte, bouillonne et dégage une horrible fumée pestilentielle. Au bout d’une minute et demie, il ne ressemble plus qu’à une tâche verdâtre et craquelée, qu’il disperse soigneusement au milieu des cendres brûlantes.
Par mesure de sécurité, il brûle aussi le second gant : ce serait bizarre qu’on n’en retrouve qu’un seul. Il rajoute une bûche et du petit bois pour que le feu continue encore un peu son œuvre : on n’est jamais trop prudent même si, jusqu’ici, tout va bien.
Il a aussi du sang sur sa chemise bien sûr, mais ce n’est pas grave. Il dira que, quand il l’a vue, allongée, ensanglantée, inerte, il a eu très peur, il a paniqué, il l’a prise dans ses bras, sans penser un instant qu’elle était sans vie. Puis, qu’il a voulu la ranimer, désespérément. Il s’en rajoutera d’ailleurs un peu tout à l’heure, pour faire plus vrai. Oui, il a le souci du détail, de la mise en scène.
Il pousse un profond soupir devant les flammes qui dansent. Elle aimait bien se tenir là elle aussi, près du feu, y faisant parfois cuire sa soupe du soir dans sa vieille casserole – pas lui : il lui fallait de la viande à presque tous les repas lui, et il ne supportait pas tous les mélanges d’herbes qu’elle réalisait parfois. Parfois, il se forçait un peu pour goûter ses préparations. Il grimaçait. Alors elle riait. Et il riait à son tour… Il repense ainsi, malgré lui, à tous ces petits moments de vie à deux et il ressent comme un pincement au cœur. Ah non ! Il ne manquerait plus qu’après avoir empoisonné sa vie, elle continue à le faire par-delà la tombe ! Non, elle ne lui nuira plus jamais. Il se forge cette conviction petit à petit, tandis que, du fond de la cave, résonne encore et toujours la voix du Wooper.

*

— C’était en 93. En 93 ou en 92. Peut-être en 92. Je ne sais plus. On va dire 93. Quoique, c’était peut-être bien 92, car Legend of Ancient Space-fantasy Tales était sorti depuis plus d’un an. Bon en 92 alors, bref on s’en fout, j’étais au collège de toute manière.
Le Wooper a fait une pause et raconte sa vie, ou plutôt les anecdotes de jeu vidéo liées à sa vie. Les internautes l’écoutent et assaisonnent sa logorrhée de commentaires, généralement relatifs à leur propre expérience. C’est toujours un moment sympathique où chacun se reconnaît plus ou moins, soit avec le Wooper lui-même, soit avec d’autres internautes en train de poster leurs messages sur le fil de discussion instantanée.

*

Il promène un regard de plus en plus tranquille tout autour de lui. Le salon regorge d’objets insolites qui venaient d’elles : un vase ancien, une collection de chapeaux horribles, des fleurs fanées, des photos de chat… De toute manière, dans quelque temps, il virera tout ça à la poubelle. Tout ce qui était à elle. Pour qu’il retrouve son espace, sa vie… D’ailleurs, il virera aussi le chat. Allez Basta ! À la fourrière, ah ah, ainsi tu porteras bien ton nom ! Ou, peut-être, simplement le perdre quelque part. Le noyer ? Cela risque d’être difficile : le matou ne se laissera pas faire. L’empoisonner ? Peut-être oui, cela sera le plus simple. En tout cas, il ne faudra pas faire tout cela tout de suite, cela le rendrait suspicieux. Mais il est prêt à patienter. N’a-t-il pas d’ailleurs démontré sa patience d’archange pendant toutes ses années avec elle ?
Dans moins d’une heure, il téléphonera à la police pour signaler le crime. Il jouera les maris éplorés. Venez vite ! C’est horrible ! Il a répété son rôle, aucun souci. Oh mon Dieu, ma femme ! Promettez-moi de les retrouver et de les arrêter, ceux qui ont fait ça ! Et puis il sait faire l’acteur sans problème. D’ailleurs, ne joue-t-il pas un rôle, soir après soir, devant des milliers d’internautes en train de le suivre pendant qu’il joue à des jeux vidéo ? Oui, lui, le Wooper, il fera très bien semblant.

*

— Bon voilà, c’était une bonne console pour l’époque, mais moi j’ai jamais compris pourquoi les gens l’adoraient tant : je comprenais rien à l’histoire de certains jeux ni ce qu’il fallait faire ou ne pas faire (il faut dire que j’avais la version japonaise et que les dialogues étaient pas en français donc c’est sûr que bon…).
Les membres de la communauté du Wooper continuent de l’écouter et de poster des messages, tout en sachant qu’il ne les lit que très peu et ne réagit qu’exceptionnellement à ce qu’ils écrivent. Ce n’est pas grave : ils discutent entre eux et les modérateurs animent les échanges ou les censurent au besoin.

*

Bon. Il est l’heure. Il est complètement calmé à présent. Il respire encore un grand coup comme pour évacuer les derniers effluves de stress encore présents dans son organisme. Cela fait plus de quatre heures qu’elle est morte. Les légistes établiront sans problème son décès vers 22h30. Or à cette heure-là, il était en pleine émission en direct live, devant plusieurs milliers de témoins en train de le regarder jouer. Il est insoupçonnable ! Personne n’imaginera jamais par quel stratagème il a réussi à faire croire qu’il était en direct alors qu’en réalité il se débarrassait d’une épouse devenue insupportable et qui menaçait de détruire sa vie, ses passions, à lui, le Wooper, le célèbre youtubeur, l’homme aux centaines de milliers d’abonnés, le plus grand passionné de jeux vidéo depuis des dizaines d’années !

*

— Bon les amis, on va se quitter, car il est tard, près de trois heures du mat’ environ, alors je vous dis bonsoir et à la prochaine. Je suis content d’avoir fini ce jeu, même si c’est pas le jeu de l’année pour moi – je sais que je vais me faire des ennemis en disant cela – mais bon, soyons honnêtes, ça reste un bon jeu.
Le tchat’ n’a jamais été aussi actif à cette heure pourtant tardive. Mais les messages ne sont pas ceux que l’on peut lire d’habitude. Beaucoup de points d’interrogation, beaucoup d’internautes qui ne comprennent pas. Il y a même quelques insultes.

*

Il descend une volée de marches afin de retourner dans la cave où il a installé tout son matériel : ordinateur, consoles de jeux de marques et d’époques différentes, caméra, micro, etc. Et même, dernièrement, un rétroprojecteur de la meilleure qualité et définition qui soit. Et ce rétroprojecteur est justement en train de fonctionner ce soir. Depuis 20 h 07 il projette, sur le mur blanc du fond, une vidéo du Wooper, en train de jouer à Full Attack Guérilla IV – Death Commando, édition Black Platinum. La caméra de son ordinateur est donc en train de filmer, d’enregistrer, et de diffuser sur Internet une projection vidéo du Wooper, et non le Wooper lui-même en train de jouer. L’illusion est parfaite.
Il est particulièrement satisfait de sa mise en scène qu’il n’a mis que quelques jours à trouver, à installer et à tester. Tout fonctionnait parfaitement, il s’est donc lancé dans la phase finale de son plan, en s’enregistrant la semaine dernière en train de jouer sur ce jeu récent, et en simulant un direct ; il a fait semblant de s’adresser à un public présent, il a fait comme d’habitude, il a même fait semblant de voir un donateur qu’il a exceptionnellement remercié à 21h55. Don qu’il avait bien entendu prévu de s’envoyer à lui-même, à la même heure, le jour J, pour créer une plus grande illusion de direct. Il fallait juste être bien synchronisé.
Aucun enquêteur ne pourra jamais le soupçonner : il a plusieurs milliers de témoins pour lui ! Son plan était véritablement parfait, dans les moindres détails.

*

Les messages sont de plus en plus virulents sur le tchat’, bien que le Wooper annonce calmement que le live va se terminer et qu’il souhaite une bonne nuit à tout le monde. Le compteur de vue augmente – plus de trois-mille – il s’emballe et dépasse les quatre-mille-cinq-cents viewers en moins d’une minute : par un effet de buzz incompréhensible, de plus en plus d’internautes se branchent sur la chaîne du Wooper – voici que la barre des six-mille est franchie.

*

Il rentre dans son bureau sans faire de bruit et constate que tout marche correctement, le live touche à sa fin. Il souffle une dernière fois un grand coup. Le vidéoprojecteur a bien fonctionné, Internet n’a pas coupé. Il y a juste… Un chat… assis… là sur son bureau, en train d’essayer d’attraper l’image du Wooper sur le mur. Les internautes sont sidérés par cette ombre féline venue se glisser juste devant leur écran. Ils comprennent, certains lentement, d’autres instantanément, qu’ils regardent en fait, depuis 20 h 07, une vidéoprojection de Wooper en train de jouer, et non Wooper lui-même en direct. Et le compteur de vue continue d’augmenter…

Wooper est pétrifié. Il regarde le mur du fond, le chat, le mur du fond et l’ombre terrible du chat Basta, son chat, sa saleté de chat à elle, encore elle, qui se détache clairement dessus, révélant l’ignoble supercherie.
Basta se retourne alors vers lui, et lui jette un regard bleuté, terriblement humain, terriblement féminin, presque le même que celui que sa femme lui jetait lorsqu’elle le surprenait en train d’essayer de mentir (elle avait toujours su le démasquer). Le chat, son chat à elle, toujours elle, lui jette donc un regard terrible, accusateur, malveillant, un regard qui lui coupe le souffle et qui semble dire : tu as encore perdu, mon pauvre, pauvre ami.
Wooper n’arrive plus à respirer : toute sa mise en scène s’est effondrée… En direct… Tout le monde s’en est rendu compte… Impossible de rattraper le coup ni d’étouffer l’affaire : il vient juste d’être démasqué publiquement, en direct, devant neuf-mille témoins…

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