Née sur Terre sans terres

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Après avoir exercé durant plus de trente ans la profession de journaliste en Suisse romande, j’ai commencé, en 2019, à écrire des textes littéraires à l’occasion de différents concours  [+]

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— Ton frère aîné reprendra le domaine. Et arrête de pleurnicher. Cela s'est toujours passé comme ça dans la famille. Ainsi le veulent le droit coutumier paysan et la tradition, respectés chez nous de génération en génération !
Maryline entend encore la voix forte de son père, debout, les bras écartés à l'extrémité de la longue table de la cuisine. Gustave Morel mit, ce jour-là, de l'intensité dans ses propos. Ses mains calleuses plissaient la toile cirée. La posture dominante du paternel accentuait encore la solennité du moment.
Maryline, 18 ans à l'époque de la décision qui allait bouleverser sa vie, avait souvent vécu ce genre de situation face à son père, têtu comme une mule. Elle savait qu'il était inutile, sur le moment, de répliquer ou de tenter d'engager le dialogue.
La seule manière de faire plier Gustave aurait été de revenir à la charge, câline, plus tard dans une ambiance détendue. Mais, cette fois-ci, le coup était trop dur. Seule fille entourée de deux garçons, Maryline n'avait plus le courage de se battre. Ou du moins plus dans le cercle familial, en particulier contre son père, persuadé d'avoir toujours raison en assénant, à chaque occasion, sa vision paternaliste et antiféministe du monde en général, et du cercle familial en particulier.
Il faut aussi dire que ses frères s'étaient toujours cloîtrés dans un lâche mutisme, dès que la question de l'égalité hommes-femmes se glissait, rarement, dans la conversation autour de la table familiale.
Ses frères approuvaient tacitement les propos misogynes de leur père. D'une autre génération, on ne pouvait cependant pas dire qu'ils pensaient comme lui. Ils affichaient, tout naturellement, une posture machiste, comme la plupart des ados mâles entre eux. Il ne leur serait jamais venu à l'idée de torcher des enfants ou de faire la cuisine, la vaisselle ou le ménage. Rien à voir avec la conviction de Gustave selon laquelle la femme doit obéir à son mari, mais simplement la paresse d'accomplir des tâches qu'ils estimaient ingrates et peu valorisantes.
Gustave justifiait, lui, la supériorité masculine par la génétique et un partage des rôles hérités de siècles de livres d'Histoire écrits par des hommes. « L'homme à l'extérieur, et la femme à la maison pour s'occuper des enfants et du ménage : ainsi va le monde », disait-il souvent.
Au début de l'année 1971, alors que la campagne de votation sur le droit de vote des femmes en Suisse débutait, et que Maryline entrait dans sa seizième année, le thème de l'égalité et de la répartition des rôles entre les sexes (à l'époque, on ne parlait pas de genre) avait suscité un timide débat au sein de la famille Morel. La discussion, lancée par Maryline à la fin du repas, lorsque le jambon à l'os était à peine dans les estomacs, avait tourné au vinaigre.
— Vous ne pensez pas que c'est vraiment le moment que les femmes aient les mêmes droits que les hommes ? lança la jeune fille.
— Et pis quoi encore, rétorqua Gustave. La nature a prévu de grosses différences. C'est la femme qui accouche, c'est donc à elle à s'occuper des enfants et de la maison. Et si elle s'intéresse à autre chose, la politique par exemple, elle délaissera gravement les tâches pour lesquelles elle est naturellement faite.
— C'est facile à dire, mais cela ne correspond pas à la réalité que nous vivons ici tous les jours. Que ferais-tu si maman se contentait de rester à la cuisine et s'occuper des enfants ?
— C'est normal, la femme doit seconder son mari et l'aider à accomplir son devoir de chef de famille responsable de fournir nourriture et logement.
Ariane, la mère, avait baissé les yeux. Aucun son ne sortait de sa bouche. Maryline ne comprenait pas ce mutisme sur les tous les sujets liés à l'égalité hommes-femmes. La jeune fille savait que sa mère partageait ses idées et soutenait, intérieurement, la cause féministe. Mayline en avait longuement discuté avec elle. « Tu sais, je ne veux pas de conflit dans la famille. Il vaut mieux que je me taise. C'est à ta génération de changer les choses, pas à la mienne. Ton père est bon et généreux sous son air bourru », répondait-elle, inlassablement.
Maryline avait espéré que l'approche du scrutin du 7 février pousserait sa mère à s'enhardir jusqu'à exprimer le fond de sa pensée à la table familiale. Espoir déçu. La jeune fille dut elle-même poursuivre la conversation, alors que son père commençait à s'énerver.
— Maman fait bien davantage que te seconder : elle accomplit nettement plus de la moitié du travail. Elle s'occupe des lapins, des poules, des veaux, t'aide lorsqu'une vache doit vêler, nettoie l'écurie, nourrit le bétail, gère toute la comptabilité de l'exploitation. Et en plus, elle prépare tous les repas et nous aide à faire nos devoirs scolaires. Et toi, pendant ce temps, tu te promènes sur ton tracteur, et livre le lait à la laiterie, bon moyen d'aller boire des verres avec tes amis après la coulée.
— Dis que je ne fais rien, pendant que tu y es ! s'énerve Gustave. Il y a énormément de travail à accomplir sur un grand domaine comme le nôtre. Les tâches effectuées par maman sont simplement celles liées à la condition de la femme de paysan. Cela n'a absolument rien à voir avec le droit de vote.
— Sauf que les femmes ont le droit de travailler, le plus souvent davantage que les hommes, mais elles n'ont pas celui de voter et de participer, démocratiquement, à l'évolution de la société. C'est de la discrimination pure et simple. Dans un autre contexte, on parlerait de racisme. Tu n'es pourtant pas raciste papa ?
— Tu mélanges tout, ma pauvre fille. On ne parle pas de couleur de peau, mais de ce que la nature a voulu pour les hommes et les femmes.
Dès midi, le 7 février 1971, le poste à transistors, posé sur le buffet de la cuisine, égrenait les résultats de la votation. Le verdict populaire fut clair : 65,7 % des citoyens du pays acceptaient de donner le droit de vote et d'éligibilité à leurs épouses, leurs mères, leurs filles. Pour leurs beaux yeux ?
Pas tous, puisque si le Conseil fédéral a décidé de changer la loi, c'est surtout pour permettre à la Suisse de signer la Convention européenne des droits de l'homme, et ainsi préserver la réputation internationale du pays.
À l'annonce des résultats, Gustave n'a rien dit. Il s'est enfermé dans son écurie. Il a trait les vingt-cinq vaches plus tôt que d'habitude. Il est aussi rentré à la maison très tard après la coulée à la laiterie. L'étape bistrot s'est prolongée jusque tard dans la nuit.
L'oreille collée contre la bakélite de la radio, Ariane a souri intérieurement. Maryline, elle, a laissé éclater sa joie en mettant à fond le dernier tube des Beatles, ou plutôt de l'un des rescapés du groupe récemment dissous, George Harrisson. « My Sweet Lord », titre pas vraiment de circonstance, fit trembler les murs de la maison.
Ses frères haussèrent les épaules en déclarant que, de toute manière, les hommes ne s'abaisseraient jamais à accomplir des tâches ménagères.
Maryline avait espéré que la décision du peuple suisse allait peu à peu faire évoluer les mentalités et les rapports hommes-femmes au sein de sa famille. Il n'en fut rien. Des trois enfants de Gustave et Ariane Morel, Maryline était la plus engagée dans l'exploitation de la ferme. À l'âge de 7 ans déjà, elle voulait participer à tous les travaux des champs, conduire le tracteur, traire les vaches. Elle ne négligeait pas les poules et les lapins, secteur d'élevage attribué d'office aux femmes, mais exigeait, avec le sourire, d'exécuter les mêmes tâches que les hommes.
Son père était fier d'elle. Il ne l'a jamais découragée dans ce qu'il considérait comme une aide précieuse alors que Maryline le vivait comme la simple justice d'une égalité méritée par le travail.
Ses deux frères, en revanche, plus âgés qu'elle, rechignaient à travailler la terre et se gênaient à l'école lorsqu'on les traitait de bouseux parce que cette sacrée petite odeur de fumier restait accrochée à leur peau. Gustave devait fréquemment les forcer à travailler en les décollant du canapé du salon. Il avait fait l'erreur d'acheter un poste de télévision noir-blanc qui ne diffusait que deux chaînes, une suisse et une française, la seconde étant très souvent brouillée malgré l'antenne accrochée au sommet de la grange. Les deux garçons passaient tout leur temps libre devant le poste.
En 1973, Gustave eut un accident en forêt lors de l'abattage d'un arbre. Le magnifique sapin avait poussé dans un secteur en pente, difficile d'accès. Il tomba du mauvais côté et lui brisa la jambe gauche. Après de longs mois de traitement, son état ne s'améliora guère. Il dut se résoudre à remettre le domaine à l'un des enfants.
Ses deux garçons avaient un gros poil dans la main, contrairement à Maryline, toujours dure à la tâche et très engagée dans l'exploitation. Gustave le savait parfaitement, mais il n'avait pas le choix : il devait céder le domaine à l'aîné, sinon il aurait été la risée du village et aurait violé une tradition ancestrale.
Les femmes avaient obtenu le droit de vote il y a deux ans, mais l'égalité était loin d'être acquise, surtout dans le monde rural lorsqu'il était question de succession.
Maryline connaissait la situation. Pourtant, en voyant son père confronté, jour après jour, au désintérêt manifeste du fils aîné pour la vie agricole, elle était persuadée que Gustave choisirait la voie la plus sûre pour pérenniser l'exploitation familiale, à savoir lui confier le domaine.
Maryline venait d'avoir 18 ans. Le soir de l'annonce de la cession de l'exploitation à son frère, elle ressentit un tel sentiment d'injustice qu'elle décida de quitter la ferme et de se séparer physiquement de sa famille. Sa mère, en pleurs, tenta de la retenir. Son père pensa que c'était une « sensiblerie » de femme, et que ça allait passer. Ses frères restèrent muets, comme d'habitude.
Maryline quitta donc ses études au collège, en section maths-sciences, prit une chambre chez le boulanger du village, et entama un apprentissage à la coopérative agricole du village, où elle avait souvent travaillé le samedi pour se faire un peu d'argent de poche.
Sa mère, désespérée, mais discrètement solidaire, lui faisait souvent parvenir une petite enveloppe. C'était facile : Ariane tenait toujours la comptabilité du domaine, et son fils aîné, comme Gustave, n'y comprenait rien aux chiffres.
Les compétences intellectuelles et le savoir-faire de Maryline furent très appréciés de son employeur, une coopérative agricole ramifiée dans l'ensemble du pays. Agrico ne payait pas de mine, car elle apparaissait aux yeux du public comme une mosaïque de petites coopératives locales sans liens entre elles. En fait, il s'agissait d'un groupe agro-alimentaire puissant qui avait centralisé certaines activités pour devenir l'un des principaux pourvoyeurs d'aliments du pays.
Maryline, entourée d'hommes, grimpa rapidement les échelons. Le hasard fit qu'elle devint soudain la bonne personne à la bonne place. Le comité directeur d'Agrico décida en effet de la placer à la tête du groupe pour ne pas provoquer de conflit entre deux gros actionnaires qui présentaient chacun un candidat.
Elle accepta le poste, mais dut subir la rancœur et la jalousie des membres du comité directeur écartés de la plus haute marche du podium. Thomas fut spécialement vicieux. Sous son air progressiste, en faveur de l'égalité hommes-femmes à la lumière des projecteurs, il multipliait, en coulisses, les peaux de banane à caractère sexiste, mélangeant fausses informations et allusions graveleuses. Il glissait souvent, avec ironie, en aparté, l'expression « sexe faible ». Sa phrase chuchotée préférée était : « C'est normal qu'elle soit fâchée aujourd'hui : elle a ses règles. »
La situation était devenue intenable. Maryline démissionna avec fracas et créa une entreprise dans un secteur typiquement masculin : le génie civil. Elle engagea uniquement des femmes, selon une méthode qu'on appellera plus tard discrimination positive.
La société, dénommée Batifam, déclencha la risée des entreprises établies. Les hommes qui les dirigeaient lui prédisaient la faillite dans les trois ans. La spécificité de Batifam, associée à de solides compétences peu à peu reconnues, lui ouvrit la voie du succès. L'entreprise fit régulièrement les gros titres des journaux : première femme grutière, première femme aux commandes d'un tunnelier, première femme à diriger le chantier du plus long pont de Suisse, ou à poser le sapin sur la plus haute tour du pays, fierté d'un groupe pharmaceutique bâlois.
Batifam étalait dans le domaine public le savoir-faire des femmes. Maryline en était fière. Pourtant sa réalisation préférée, inaugurée le 7 février 1996, était bien plus modeste : un monument célébrant les 25 ans du suffrage féminin, commandé par la commune d'origine de la famille Morel. Gustave n'en sut rien. Mais il se retourna tout de même dans sa tombe.
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Nelson Monge · il y a
Une saisissante "photographie" d'une époque qui file...
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Willy Boder · il y a
Merci, Nelson, pour ce commentaire.
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Elena Moretto · il y a
Un portrait très inspirant que celui de Maryline, je profite au passage pour m'abonner à votre page que je découvre à l'instant.
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Willy Boder · il y a
Merci beaucoup Elena pour votre confiance.
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Felix Culpa · il y a
De la terre à la terre, une histoire loin d'être terre à terre ! Mon vote Willy !
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Willy Boder · il y a
Ce n'est qu'il y a 50 ans seulement que les femmes ont obtenu le droit de vote en Suisse. Il fallait, pour cela, que les hommes l'accordent par un vote populaire ! J'ai d'ailleurs dû persuader mon père de voter oui car, à l'époque, la majorité civique était fixée à 20 ans, âge que je n'avais pas. Le gouvernement, qui faisait jusqu'alors la sourde oreille, a fini par soutenir le projet, non pas par profonde conviction de l'utilité de l'égalité des droits, mais surtout à cause de la pression internationale qui empêchait la Suisse, pays soi-disant démocratique, d'adhérer à des conventions internationales, donc celle, européenne, des droits de l'Homme (et de la femme !).
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M. Iraje · il y a
Un RE-vote après cette REnaissance. On n'est jamais trop prudent.
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Willy Boder · il y a
Merci. Quand les hackers nous obligent à nous redécouvrir...
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Willy Boder · il y a
Merci beaucoup Joëlle pour ces retrouvailles.
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Joëlle Brethes · il y a
De retour (pour me réabonner( en commençant par ce texte que j'avais apprécié... Bon dimanche :)
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Ginette Flora Amouma · il y a
Je suis de retour et je retrouve le plaisir de vous lire .
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Willy Boder · il y a
Pareil pour moi. Merci beaucoup, Ginette, pour votre fidélité.

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