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Ne vends pas la maison !

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Cécile Goguely

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C’est un long voyage pour un vieil homme fatigué. Fabert claque la porte de sa Ford et souffle un peu. Il faut franchir le seuil de la propriété en passant sous le haut portail. Ensuite, il faut cheminer jusqu’à la maison, traverser le jardin désormais sauvage, deviner sous les bosquets les bancs de fer, et puis sous l’arbre desséché la balançoire fantôme. Elle a cédé l’escarpolette, et sa petite planche de bois se cache peut-être sous les herbes folles. La porte en fer forgé se tient encore droite. Cinquante années ont passé sur sa lourde carcasse. Cinquante années de douce indifférence, de protection lointaine. Les neveux n’y sont même jamais allés. Ce pauvre Franz ne l’aurait pas cru, que Fabert se résigne à vendre la demeure familiale où ses trois frères et lui ont grandi. Il y a soixante ans de cela exactement, Fabert, le petit dernier, encore dans les jupes de sa mère, avait guetté l’arrivée du méchant bonhomme, celui qui voulait acheter la maison. Le type avait franchi le portail, piétiné l’herbe du jardin, alors disciplinée, de ses lourdes chaussures d’homme pressé de la ville. Il avait serré la main de sa mère et tous deux avaient discuté jusque tard le soir. Caché derrière les rideaux du salon, Fabert les avait observés. Il retenait des mots prêts à exploser sous son crâne. Maman, ne vends pas la maison! Et malgré l’insistance de l’inconnu, malgré la liasse de billets qu’il avait extirpés de sa mallette sinistre, la mère avait entendu l’appel de son fils. Comme il faisait nuit et que la maison était loin de tout, elle avait offert à son hôte de rester dormir dans la chambre du fond.

Fabert pousse la porte. Le vent qui s’engouffre alors dans la pièce, c’est comme une respiration posthume, une bouffée d’oxygène qui emplirait les poumons d’un cadavre et ferait craquer un peu ses côtes. Cinquante années d’indifférence respectueuse. Ils ont refusé toutes les offres. C’était le seul accord tacite qui tenait entre les frères dispersés : ils ne vendraient pas la maison. Fabert se souvient de la dernière fois qu’il a poussé cette porte. C’était pour l’enterrement de leur mère, il y a cinquante ans. Il était si jeune alors : seize ans. C’est à distance que Franz s’est chargé de l’entretien toutes ces longues années. Ils auraient pu la louer, mais personne ne voulait se charger des visites. Ils étaient tous trop loin. C’est un peu comme si pendant tout ce temps, ils avaient gardé un endroit spacieux pour leur mère, songe Fabert. Un espace plus vaste qu’une tombe, où son esprit pourrait se promener. Il ouvre les volets et laisse entrer une lumière du jour qui n’ose plus y croire, qui n’espérait même plus re-déposer un jour ses rayons sur le grand escalier. Fabert monte les marches ; le bois souffre et se lamente sous ses pas. Il y a soixante ans de cela, le petit Fabert avait souhaité s’accrocher aux jambes de l’homme indiscret qui s’introduisait sans s’excuser chez eux et martyrisait l’escalier de son poids. Il l’avait suivi en silence : il connaissait les marches qui ne craquaient pas et sa faible densité d’enfant de six ans lui permettait de sauter de cache en cache avec la grâce d’un elfe. Il s’était ensuite dissimulé derrière le rideau du salon, se faufilant derrière les deux adultes qui n’étaient pas encore entrés. Il avait au passage fait voler les rubans de la jupe de sa mère. Il se souvient dans un sourire de la caresse du tissu sur sa joue. Fabert, soixante-six ans, esquisse un saut léger en haut de l’escalier et manque de trébucher. Il est fatigué. Demain, il signe le contrat de vente dans ce salon et, comme il ne souhaite pas se lever trop tôt, il s’est dit qu’il coucherait ici ce soir, dans la chambre du fond. C’est certes une idée étrange, mais si souvent avancée dans ses rêves qu’il n’a pas su y résister. Il faut faire face au passé qui sommeille, rompre l’accord tacite entre lui et ses frères. Maintenant qu’ils ont filé droit dans la mort, il faut s’affranchir de sa promesse d’enfant. Il est plus que temps d’être raisonnable.

C’était faire trop d’honneur à l’inconnu que de lui offrir un toit pour la nuit. Fabert avait fait une scène à sa mère sans penser à la remercier d’avoir su résister à cet espoir de rentrée financière. Il avait hurlé son chagrin et elle l’avait envoyé se coucher. Il avait fait semblant de dormir et lorsqu’il n’avait plus perçu dans la maison que le souffle calme de ses frères et de sa mère, il avait monté quatre à quatre les marches de l’escalier qui conduit au salon et à la chambre d’amis. La porte du salon avait un peu grincé lorsqu’il l’avait poussée. Il s’en souvient encore. Le petit Fabert avait frissonné. Il ne fallait pas réveiller sa mère. Il s’était approché de la porte de la chambre où sommeillait l’homme qui voulait acheter la maison. La porte était entrouverte. L’homme se tournait dans les draps frais. Le souffle court, le jeune garçon s’apprêtait à se glisser derrière le rideau afin d’effrayer l’homme, comme si les fantômes faisaient peur aux grandes personnes. Une main s’était alors posée sur son épaule, une autre sur sa bouche. Il n’avait pas eu le temps de crier sa frayeur. Sa mère le portait en silence loin du salon, et ce n’est qu’arrivée en bas de l’escalier qu’elle avait déposé le jeune Fabert, pour le gratifier d’une gifle magistrale, une claque si forte qu’un de ses frères s’était alors tourné dans son lit, réveillé un instant par le son bref et puissant de la punition.

Non, les grandes personnes n’ont pas peur des fantômes, se dit Fabert en déposant sa valise dans la chambre du fond. Il a sorti son sac de couchage puis a ouvert la fenêtre pour assainir l’endroit. Le matelas est encore souple, il fera bien l’affaire. Il sort une lampe-torche de sa valise : le jour s’enfuit, il est presque neuf heures du soir. Les pas de Fabert se sont tus, ils ne font plus grincer ni le parquet ni l’escalier. C’est le vent qui s’engouffre à présent dans la chambre, une porte qui claque, celle du salon, qu’il a dû mal fermer. Fabert s’allonge. Il ferme les yeux. Que dire au fantôme de sa mère, s’il existe, s’il profite depuis toutes ces années de l’immense terrain de jeux que lui ont conservé ses fils ? Un vent tiède comme un baiser mouillé se dépose sur la joue de Fabert. Il ouvre les yeux. Les rideaux poussiéreux, de chaque côté de la fenêtre, sont gonflés par la brise. Ce n’est que ça. Que dire aux fantômes de ses frères et surtout à celui de Franz, tout neuf dans ses habits de mort ? Fabert se lève pour fermer la fenêtre et couper court à ses affabulations. Il aperçoit le jardin, en bas, et s’attarde à le contempler. Il doit freiner l’élan du rideau qui s’immisce à l’intérieur. Le vent fait courber les fougères. Elles ont fini par s’affranchir de Fabrice, enfant facétieux, toujours à fouiller les herbes à la recherche d’une qui pique ou qui gratte. Elles ont ensuite grandi plus facilement, se frayant un chemin dans le jardin, s’étoffant jusque sous la balançoire.
La ferveur religieuse de Félix aussi s’est effacée. Il n’avait pas voulu laisser de trace. Se faufilant parmi les ombres de sa profession de foi, il est parti avant les autres, l’aîné de la fratrie, et rien dans ce jardin n’évoque sa mémoire. Il faut un effort à Fabert avant de retrouver un peu de ce frère oublié. Des sermons murmurés, des prières susurrées au soir couchant et Félix s’était enfui au séminaire, se rappelant au souvenir de sa famille par un entrefilet dans le carnet du jour. Premier deuil.
Fabert soupire. Un peu d’air frais avant d’aller dormir. Courir encore dans ce jardin. Il aspire à pleins poumons cet air chargé de souvenirs de jeux dans l’herbe folle. Il descend les escaliers, pousse la porte en fer. Il veut lisser une dernière fois une feuille de ces fougères si nombreuses aujourd’hui, si précieuses autrefois. Il se penche, essoufflé, saisit une tige. Aïe ! Une ortie. Il secoue la main, la frotte contre son pantalon. Mais qu’est-ce qui lui a pris de fouiller dans les herbes folles ? C’était Fabrice qui frayait avec les orties et le gratte-cul. Pas lui. Il ne savait pas faire. Le soleil se fond dans la terre, fardant le ciel. C’est avec réticence que Fabert regagne sa chambre, parcourant la maison déserte. Il retient son souffle à présent, fâché par sa mésaventure. Il devine à travers la porte de l’ancienne chambre de Félix un ronronnement étouffé, une discrète litanie de reproches. Mais que va-t-il imaginer...

Il allume la lampe-torche, se retient d’écouter les bruits de la maison, les marches qui grincent imperceptiblement, les pas dans le grenier : certainement des petits rongeurs, ou même une chouette, qui sait ? Il s’endort.

Fabert se tourne et se retourne dans son sac de couchage. Ne vends pas la maison ! sont les mots qu’il prononce en s’éveillant. Sa propre voix résonne à ses oreilles. Son cœur bat fort mais le réveil a effacé le rêve qu’il a dû faire, le cauchemar qui l’a poussé à crier ainsi, le laissant hébété, seul, dans la chambre du fond. Pour se calmer un peu, il s’assied dans le lit, allume la lampe. Il doit d’abord se souvenir où il est. Les rideaux sont fermés, ils se rejoignent au milieu de la fenêtre. Fabert retrouve peu à peu ses esprits. Il a rêvé une histoire de fantômes, sûrement, quelle idée de penser à toutes ces choses avant de s’endormir. Une petite bosse soulève un des pans du rideau. C’est ridicule, se dit Fabert, mais je vais vérifier. Après, je pourrai me coucher sans idée folle. Il ouvre les rideaux, le cœur battant, et dirige le faisceau de la lampe sur la petite forme frémissante. Et c’est à se demander lequel des deux est plus effrayé que l’autre : un enfant le regarde, qui se frotte une joue endolorie.

PRIX

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Utilisateur désactivé · il y a
C'est très beau ! Bonne chance pour cette finale !
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Eliz Murad · il y a
Je ne savais pas que tu écrivais! A voté! Go go Goguely ! Bisous et bonne chance
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Cécile Goguely · il y a
merci Eliz !
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Mirgar · il y a
Les lieux inanimés ont-ils une âme? Quel étourdissant aller-retour entre présent et souvenirs avec cette marche du temps inexorable qui ne délivre pas le héros du passé..Et puis cette chute fantastique!+1
Si vous avez un peu de temps, venez lire "Barnabé "et "embrasse-moi" sur ma page...

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Très touchante fin pour cette histoire. Le réveil n'en était pas un, plutôt le réveil d'un souvenir très profondément enfoui et qui pèsera sur ses décisions.
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Severine Beau · il y a
Très joli texte, et belle chute !
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Cécile Goguely · il y a
merci séverine !
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Pierre Filippini · il y a
bravo cette histoire! pierre
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Cécile Goguely · il y a
Merci !
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Digut · il y a
J'achète +1
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Jourdan David · il y a
Signé VICTOR
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Cécile Goguely · il y a
Eheh, ça date un peu mais pas tant que ça ! Merci David !
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Chris Artenzik · il y a
Mon vote
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Keith Simmonds · il y a
Une jolie petite histoire de famille bien écrite! Bravo! Mon vote!
Mes deux œuvres, BAL POPULAIRE et ÉTÉ EN FLAMMES , sont en lice pour
le Grand Prix Été 2016. Je vous invite à venir les lire et les soutenir si le cœur
vous en dit, merci! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes

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