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« Ne te fais pas de chagrin... »

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Evadailleurs

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FINALISTE
Sélection Public

J’avais gravi en compagnie d’amis, la crête rocheuse d’une forêt des Vosges alsaciennes, perdue entre les vallées de Munster et d’Orbey et de ce promontoire, je dominais une mer de sapins sombres et rigides qui engluaient le lieu en un décor austère de conte fantastique. Mais une tache plus claire de feuillus dorés bordant une clairière ensoleillée attira mon attention.

Redescendant la côte, j’abandonnai un temps le groupe de randonneurs et me dirigeai vers cet endroit plus accueillant, plus aéré.
Cette armée de sapins ! De quoi vous rendre claustrophobe...
La lumière ambrée, l’odeur puissante des résineux, un silence d’église à peine troublé par une brise légère isolait la clairière, l’auréolait d’une grâce magique, la métamorphosait en porte secrète vers un autre monde.

Ces feuillus – des bouleaux, me dit-on plus tard –, cernaient le lieu de détente de leur tronc blanchâtre, évoquant la ronde des fillettes d’autrefois. J’en fis le tour, remarquai leur écorce écaillée. De vieux arbres sans doute... Beaucoup présentaient de vraies blessures, des cavités à même leur cœur. J’y vis des nichoirs habités d’oiseaux ou des abris pour les écureuils. Mais je scrutai plus attentivement une de ces cavités : le soleil déclinant l’éclairait de rayons impudiques et je cherchai à découvrir ce qui pouvait s’y cacher.

J’osai glisser une main dans la crevasse de cet arbre vénérable après m’être assurée que je n’allais pas déranger un vieux hibou ou quelque autre squatteur. Je tâtonnais prudemment, pensai soudain à un possible nid de guêpes... mais non. Certes, il y avait des insectes qui s’échappèrent mais je ne touchai au fond qu’une sorte de poussière faite – je le suppose –, des feuilles mortes et de restes de végétaux amenés là par le vent ou des animaux.

Mais je rencontrai soudain comme une résistance, un objet métallique que je frappai de mes ongles. Il semblait collé au fond de la paroi, l’humidité avait dû produire une espèce de glu.
J’insistai, m’aidai d’un fragment de branche pour que cède cette adhérence. Je ne sais ce qui me poussait à agir ainsi, je ne suis habituellement guère persistante dans mes efforts. Mais nous étions au Linge, lieu d’une des nombreuses batailles de la Première Guerre mondiale et,
parmi mes amis, certains m’avaient appris qu’on pouvait encore découvrir de nos jours, des objets ayant appartenu aux Poilus d’alors, des témoignages, de pauvres traces de vies fauchées.

Je réussis à extraire l’objet de la cavité. C’était quelque chose d’oblong, difficile à désigner, encroûté de poussière et de débris de ce qui me sembla avoir été du papier, qui n’était plus qu’une pâte visqueuse assez écœurante. Je faillis abandonner ma trouvaille dans la poubelle destinée à recevoir les restes des pique-nique, mais la déposant au pied de l’arbre, je me dis que si on avait pris la peine de l’empaqueter, c’est sans doute que quelqu’un avait attribué de la valeur à cet objet.

Je le débarrassai soigneusement de sa gangue protectrice, la saleté faisait par endroits comme une croûte que je dus gratter avec les ongles pour dévoiler une sorte d’étui, de cuivre peut-être, mais que le temps avait rendu terne et incolore. Je lavai cet objet long d’une trentaine de centimètres dans l’eau d’un ruisseau qui coulait tout près. Alors apparurent, autour d’un cœur, des initiales gravées et entrelacées sur un fond martelé : M L – M F. Je pensai aussitôt à ces artisans des tranchées qui sculptaient, créaient des œuvres délicates en attendant le prochain assaut qui risquerait de faire d’eux des gueules cassées... ou qui mettraient fin à leur existence.

Mes amis randonneurs m’avaient rejointe, je leur fis part de ma découverte.

— C’est une douille d’obus, déclara aussitôt l’un d’eux, féru d’histoire militaire. Un 75. On en découvre encore régulièrement sur les sites où les batailles ont duré des mois, et c’est le cas des combats du Linge. De juillet à octobre 1915, disent les archives, mais les prémices dès février ! Un affrontement inutile, on est au milieu de nulle part ! Cet endroit n’a rien de stratégique !

Il s’enflammait au souvenir de tous ces « morts pour rien ».
C’est lui, Jean, qui s’était déclaré notre guide, et dès qu’il abordait des faits historiques, nous savions que nous ne pourrions l’arrêter dans son exposé. Sagement, nous prenions alors le parti d’assister à un nouveau cours sur la Première Guerre mondiale.
Il continuait.

— Onze mille morts, côté français, plus de sept mille cinq cents, côté allemand !
Il se tut soudainement et me tendant ma trouvaille :
— As-tu vu ? L’orifice est obstrué...
— De la terre, sans doute...
J’entrepris de le nettoyer, m’aidant du couteau suisse que Jean me tendit. Il y avait bien de la terre, mais aussi une matière plus solide et compacte qui s’écailla jusqu’à ce que je puisse complètement l’évacuer. Jean en malaxa un débris.
— On dirait de la cire... Peut-être le suif d’une bougie... pour rendre l’ouverture hermétique.
— Il y a un papier roulé à l’intérieur de la douille !

Je l’avais senti sous mes doigts. Je perçus aussitôt un intérêt nouveau chez mes amis ; cette douille n’était pas qu’un objet, somme toute assez banal, décoré par un lointain soldat anonyme qui avait voulu, un temps, oublier l’horreur de la guerre, le froid, la crasse et les rats grouillant dans la fange. Ce papier glissé à l’intérieur marquait la volonté de laisser une trace personnelle.

Ce n’est qu’au bout de plusieurs minutes que je pus l’extraire, le cœur battant. Mes gestes étaient minutieux, je retirai le document grâce à la pince à épiler du fameux couteau suisse. Les amis qui m’entouraient gardaient un silence curieux et respectueux : nous avions l’impression d’avoir fouillé une pyramide et l’émotion ressentie n’avait rien à envier à celle de Carter découvrant le tombeau de Toutankhamon...
Je déroulai précautionneusement ce témoignage.

— Une lettre...

Une encre pâlie, mais encore lisible, une écriture fine et déliée d’autrefois. L’auteur de cette missive oubliée s’était appliqué à l’écrire.
« Ma tendre Marguerite... »
Ainsi commençait-elle.
« Je ne sais si nous nous reverrons... Je remets cette lettre au destin... Peut-être quelqu’un la découvrira-t-il et te la fera parvenir. Il faudrait bien un miracle et le ciel est vide. Ne crois pas les titres fanfarons des journaux. Il n’y a pas "d’attaque vaillante", pas de "leçon donnée à l’ennemi". Je ne suis pas un lâche, je suis simplement clairvoyant. Nous vivons comme des rats, engloutis dans la terre, attendant que celle-ci nous avale et nous digère. Je me souviens des chaudes couleurs de notre dernier automne, ici, difficile de croire que nous sommes en septembre. Il fait froid, il pleut... Ne te fais pas de chagrin, je t’aime, pense à moi... »
Juste quelques lignes qui se terminaient par la signature : « Marcel ».
Des mots d’amour et d’adieu.

J’étais troublée, bien sûr, nous gardions le silence, personne n’osait interrompre ce moment de recueillement. Au rythme des battements de mon cœur, je sentais la terre trembler et geindre sous mes pieds comme elle devait trembler alors sous la mitraille ; il fit froid tout à coup, je frissonnai, des nuages obstruaient les derniers rayons du soleil. La lumière faiblit. L’éclat mordoré du feuillage des bouleaux s’était affadi, nous étions assiégés par les hautes futaies de sapins dont le vert sombre se faisait nuit. La forêt avait perdu de sa superbe, le vent forcit alors et les arbres gémirent, comme hachés par la mitraille...

L’intervention de mon ami dissipa le malaise palpable :
— Veux-tu me confier cette lettre ? Elle trouverait sa place au musée. Ainsi que la douille qui lui a servi si longtemps de coffret.
Je tendis la lettre à Jean qui la relut.
— Datée du 3 septembre, fit-il dans un soupir.

Personne n’avait déniché ce document, pas un bûcheron curieux, pas un gamin joueur. Il dormait au creux d’un bouleau depuis un siècle. Le hasard m’avait désignée pour réveiller le passé.
J’étais bouleversée, plus encore que les amis du groupe : les prénoms évoqués dans la lettre, les initiales gravées avec soin, cet entrelacs, M L - M F... c’étaient ceux de mes arrière-grands-parents.
J’avais beau me dire que quatre lettres, ni même deux prénoms ne sont une preuve, qu’il devait y avoir alors des centaines de couples à arborer ces mêmes initiales, je ne pouvais m’empêcher de penser à eux.
Et cette coïncidence rendait ma découverte plus tangible, plus concrète. Plus douloureuse aussi.

PRIX

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Fred Panassac · il y a
Je renouvelle mes suffrages en finale pour ta nouvelle ! Deux textes en finale, bravo Eva et c’est bien mérité !
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Evadailleurs · il y a
C'est gentil, merci !
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El bathoul · il y a
Belle découverte, bonne chance :)
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Evadailleurs · il y a
Un chaleureux merci !
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Epicurien78 · il y a
Il est beau et tendre ce texte Eva, et me renvoie à mon "Passeur" que vous avez déjà lu il y a quelques temps...
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Evadailleurs · il y a
Merci :)
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Ginette Vijaya · il y a
Très belle histoire . Le passé rejoint le présent !
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Evadailleurs · il y a
Merci !
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Christiane Tuffery · il y a
bonne chance !
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Evadailleurs · il y a
C'est sympa, bonne chance à toi aussi ...
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Fantec · il y a
C'est tellement bien relaté que ça paraît vrai.
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Evadailleurs · il y a
Sympa ! plus encore la lecture et le petit mot que le vote ...
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Marie · il y a
Très beau texte et beaucoup d'émotion. je vote
Si vous souhaitez découvrir l'un de mes textes, avec aussi de l'émotion https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/loin-des-yeux-loin-du-coeur

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Evadailleurs · il y a
Merci, Marie ...
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Zurglub · il y a
Texte poignant. C’est une période de l’histoire qui me tient à cœur
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Evadailleurs · il y a
Merci de m'avoir lue !
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Atoutva · il y a
je n'arrive pas à m'intéresser à notre temps moderne, aux deux dernières guerres. Mais là, votre histoire est si touchante que je suis obligée de voter.
Peut-être apprécierez-vous mon monde : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-lierre-1

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Evadailleurs · il y a
Merci de votre passage !
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Delo · il y a
Une belle émotion.
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Evadailleurs · il y a
Merci de m'avoir lue !
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