Navigateur mon frère

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Image de Eté 2016
Je me souviens avoir penser que c’était la pire des choses qui puisse m’arriver. Elle m’a dit je peux te déranger deux minutes, je lui ai répondu oui si c’est important, je suis en mission à l’autre bout de la terre. Elle m’a alors annoncé qu’Eric était décédé ce matin en sortant d’une session de surf : arrêt cardiaque sur la plage. J’ai d’abord pensé que ma première réponse avait été très conne et que je ne devais pas me louper pour la seconde. Alors le seul mot que j’ai pu prononcer fut « merde ». Au bout du fil y’avait aucun bruit, j’ai compris que c’était vraiment le pire qui pouvait nous arriver à nous tous qui le connaissions. Primo c’était vraiment le meilleur des potes, celui qui pardonnait, qui encourageait, qui relançait quand la corde donnait un peu de mou et secundo j’étais tellement loin que j’étais empêché de toute action, réduit à la parole et c’était pas mon fort. Je lui ai dit calme toi, je téléphone à Sonia qui va s’occuper de tout. Vu comme ça, on pourrait croire que je me défaussais du problème mais je n’avais aucune idée de ce que je pouvais bien faire depuis ma petite corne africaine.
Evidemment j’ai trouvé ma femme en pleurs après douze messages que j’ai laissé sur ses multiples portables. Elle était effondrée comme s’il s’était agi de moi, preuve si besoin qu’elle est d’une grande sensibilité mais je lui ai rappelé que notre amie avait peut être besoin d’autre chose que de compassion. Mais je me gourais peut être aussi, qui sait de quoi on a besoin dans ces cas là. Je me souviens qu’à la mort de mon père, j’avais alors pas plus de treize ans, je n’avais pas pleuré, j’avais juste dis à un ami venu faire ses condoléances : j’ai faim. Il m’avait alors répondu : mange de toute façon il faut faire quelque chose alors vas y. La peine est venue plus tard quand la tempête fut retombée, quand les amis furent partis et que le silence revint. Je me souvins que j’ai cru que personne ne parviendrait à le rompre et qu’il envelopperait tout pour toujours. Un silence qui gommerait les sons mais aussi les couleurs, les odeurs. Je me suis dit la perte d’un être cher ce n’est pas l’absence de sa présence mais le remplacement de celui-ci par du vide. Si au moins on pouvait remplacer l’ami par autre chose par quelqu’un d’autre mais non rien ne parvient à combler le vide ; il est là et occupe toute la place, ronge les souvenirs, gangrène les éclats de rire et dissout le passé.
Hier encore on passait les soirées à refaire le monde, on buvait du vin, faisait chauffer la plancha et discutait encore devant un café en face de la plage à l’ombre de la terrasse. Longtemps après que le soleil se fut couché on était encore là à passer le temps. Savait-on alors qu’il passerait si vite et qu’à la fin il ne passerait plus du tout ? Etions nous si naïf qu’aucune appréhension ne nous effleurait l’esprit ? Ne sommes nous pas coupable d’avoir négliger cette option qui nous est faites à chacun que la vie n’est qu’un cadeau qu’on peut perdre à jamais dans l’instant et qu’il nous appartient individuellement de le partager pour mieux le prolonger ?

Mon ami, mon frère, te souviens tu ces heures de maraude à voler dans nos zincs métalliques et bruyants près du relief, la nuit, quand tout le monde dort et que le bruit des réacteurs déchire l’obscurité ? A l’abri dans nos cockpit nous nous échinions à trouver une signification aux figures abstraites qui s’affichaient sur le scope du radar, nous déplacions une alidade sur une excroissance biscornue sans être certain de la validité de la chose : le doute aussi faisait partie de notre quotidien mais jamais très longtemps.
Rappelles toi les survols, là-bas au dessus des territoires hostiles quand, le temps du vol, on mettait entre parenthèses l’amitié et allions chercher, profond en nous, la concentration et l’agressivité nécessaire à la réalisation de la mission. Souviens toi de ces départ à l’avion quand le brouillard enveloppait et l’abri et l’avion et nous aussi. Nous marchions vers une silhouette ne sachant pas si c’était nous qui avancions ou bien l’avion qui nous happait tel la baleine de Gepetto et nous recrachait des heures plus tard, fourbu, hagard et pourtant heureux de revenir du côté clair de la force. Les médailles n’ont jamais représentées que la preuve tangible des actes accomplis parmi nos copains, nos compagnons. Elles bringuebalent sur nos poitrines comme les grelots qu’on agite dans la nuit afin d’éviter de se perdre.
Et les vols à Mach 2 le long de la côte atlantique, notre bande de sable clair et fin qu’on survolait à 20 kilomètres d’altitude en regardant s’égrainer le compteur des distances. On disait « Mach 2 la tête en feu » pour se donner de l’importance, pour frimer devant les autres chasseurs tout juste supersonique ; on était gamin, la vie était un jeu et nous étions bon joueur.

Et les vacances au cabanon. C’était notre repère, une cabane en bois au milieu des pins, au bord du lac. On y arrivait par un chemin de sable où chacun tour à tour nous nous sommes enlisés au moins une fois. Il n’y avait rien, aucun confort si ce n’est l’eau courante –installation récente !- pas l’électricité, les toilettes étaient au fond du terrain, tapissaient de toiles d’araignées qui le soir venu, faisaient peur aux filles. Tous les ans nous le badigeonnions de Xyladécor afin de lui faire passer un an de plus. Il fallait aussi colmater les impacts de pignes de pins dans la toiture. Tout le monde y mettait la main à la patte et ces activités bricolage étaient toujours l’objet de rigolade. Quand il pleuvait y’avait rien à faire alors on préparait du café et on refaisait le monde à notre image, simple et gai. Dès qu’un rayon de soleil pointait, que la mer se calmait, c’est la houle qui rythmait notre activité. On enfilait les combinaisons, accrochait les leachs aux chevilles et on passait la barre. Au delà de la houle, on pouvait reprendre nos discussions. Les palabres étaient comme une musique en bruit de fond. Après avoir pris plus ou moins de vagues, j’étais pas le meilleur à ce compte là, on rentrait pour manger au cabanon. Le barbecue était ce qu’il y a de plus simple : un trou dans le sol encadré par quelques morceaux de parpaings et de pierres sur lesquels on posait une vielle grille toute rouillée. Les saucisses et les sardines se relayaient régulièrement agrémentées de pommes de terres ou tomates. Le soir on entretenait le feu qui nous servait de lumière. On se mettait autour et continuait la discussion. Quelqu’un qui ne nous connaissait pas et nous découvrait au cabanon, nous aurait certainement pris pour des beatniks ! Le moment de se coucher venu, on se brossait les dents à la fraiche, la tête dans les étoiles, recrachant le dentifrice dans les aiguilles de pins.

Mon ami sache que tu hantes encore souvent ma mémoire et que c’est toujours avec émotion que j’évoque ces moments heureux. Le passé est, pour moi, un sucre qu’il faut laisser fondre doucement dans la bouche.

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