Naufragé de la vie

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Yvonne DUPARC se définit comme une " Femme qui écrit" car elle a longtemps jonglé avec les chiffres, ce n'est qu'à partir de la retraite que lui est venu le goût de l'écriture. Elle aime allie ... [+]

Image de Court et noir - 2018
Surtout ne pas courir pourtant l’averse qui tombe dru le fait ressembler à un naufragé de la vie. N’y avait-il pas d’autres moyens pour retrouver l’amour de Lucie ?
Christian doit avoir l’air le plus naturel possible pour ne pas attirer les regards. Il longe les murs pour se fondre dans la grisaille car les voitures de police aux sirènes tonitruantes bousculent la ville. Il pousse la lourde porte cochère et en montant l’escalier qui le mène à son appartement haussmannien dont il n’a plus les moyens de payer le loyer, il se rend compte qu’il a fait la bourde la plus monumentale de sa pauvre existence.
Devant la glace, scrutant son reflet, un sursaut de révolte le fait réagir :
-Non, il ne se laissera pas faire !...
Cette apparence, il doit s’en débarrasser au plus vite. Ses mains tremblent quand il retrouve le nécessaire de rasage que Lucie lui a offert (un blaireau et un rasoir avec une lame effilée voire tranchante). C’est vrai qu’elle avait été déçue lorsque Christian avait décidé de se laisser pousser la barbe.
- Ah dommage, tu ne te serviras plus de ton blaireau ni de ton rasoir !...
Autrefois, Lucie aimait à le regarder se raser. Elle trouvait ces gestes virils presque sensuels comme un rite autour de sa peau douce. Cela lui avait pris des mois de façonner sa barbe à son image d’homme blessé. En la taillant maintes et maintes fois, elle était enfin à son goût et aujourd’hui il était obligé de s’en débarrasser.
Il n’y eut pas que le fait qu’il se laisse pousser la barbe qui avait dépité Lucie, le fait de trainer son désœuvrement dans l’appartement depuis des mois y était pour beaucoup. Lucie est secré-taire, tous les matins, elle se lève à l’aube et se fait belle pour être avenante alors que lui, il n’a même plus le courage de s’habiller. De ce jeune cadre dynamique en costume cravate, rasé de frais et bien coiffé, il est devenu ce-moins-que-rien à la barbe hirsute et aux cheveux longs.
Penché sur le lavabo, il s’enduit de mousse qui s’accroche aux poils drus de ses joues et de son cou puis la lame du rasoir incurvée brille à la lueur de la lampe, elle lui semble menaçante. Il ôte de larges bandes blanches de l’oreille à la base du nez comme si un pan de sa vie partait dans le lavabo avec cette mousse piquetée de poils noirs. Le rasoir crisse et à un certain moment la lama ripe et lui fait une minuscule entaille sous le nez. Un filet de sang tache la crème de savon. Christian se demande si la barbe pousse aux morts de même parait-il que les ongles et les cheveux. Pourquoi pense-t-il à la mort tout à coup ? Tout s’est bien passé pour-tant.
Le cou, il appréhende, ses mains tremblent peut-être l’appréhension du regard de Lucie sur cet acte insensé qu’il vient de commettre.
- Il ne faudrait pas que je me saigne comme un cochon !...
C’est fou le nombre d’attentions que son épouse a eues pour lui. Et lui, qu’a-t-il fait pour elle, à part perdre son emploi sur un coup de tête ! Rien, il n’a rien fait d’extraordinaire, si, là, il y a quelques minutes, d’ailleurs, comme pour lui rappeler sa faute, il entend à nouveau les sirènes de la police. C’est incroyable, même lui n’en revient pas d’avoir eu le cran !...
Y avait-il des caméras de surveillance ? Certainement mais il avait fait ce qu’il fallait, à nou-veau il avait changé de carapace.
Lucie va rentrer dans quelques minutes. Christian est assis le dos droit sur une chaise face à la porte d’entrée, d’habitude il est avachi dans le sofa. Ses épaules sont redressées, sa tête est haute et il donne à son regard une confiance qu’au fond il n’a pas. Il a l’impression de jouer un rôle. Le rôle d’un homme honnête...
Il entend la clé tourner dans la serrure et dans l’embrasure, sa jolie épouse apparait. Elle ôte son imperméable et déroule son long cache nez qui protège son cou gracile et accroche le tout à la patère.
Lucie entre... pendant quelques secondes, elle reste figée sur place puis pensant qu’un inconnu a pénétré dans son appartement, elle pousse un cri, se retourne et tente de partir en courant. Christian s’est levé d’un bond et la rattrape dans la cage d’escalier alors qu’elle se précipite il ne sait où. Il l’attrape par l’épaule mais Lucie se débat :
- Attends Lucie !... N’aie pas peur !... C’est moi !...
Lucie tourne son visage lentement vers lui, les yeux exorbités de frayeur. Elle tremble pourtant elle a reconnu cette voix et elle connait ces yeux.
- Comment ça, c’est toi !... C’est toi, Christian ? Mais qu’as-tu fait ?...
Elle met ses deux mains devant sa bouche, les larmes envahissent ses yeux.
- Ta barbe... tes cheveux... et ce sang... Christian mais qu’as-tu fait ?
Christian perçoit du bruit dans l’appartement des voisins :
- Vite, rentrons, Lucie !... Viens !...
Il la prend tendrement par l’épaule mais elle s’écarte légèrement de lui, depuis un moment déjà, elle ne le supporte plus malgré tout il l’entraine vers leur logement. Elle ne peut s’empêcher de trembler et dès qu’ils ont franchi le seuil, elle se penche en avant et elle vomit sur le tapis brosse. Christian se précipite dans la cuisine pour lui chercher un verre d’eau. Comment n’a-t-il pas réfléchi qu’il pourrait l’effrayer ? Est-il stupide à ce point ?
Elle se relève et pour la première fois depuis qu’elle est rentrée, elle le regarde vraiment. Elle suit le contour de son visage, elle scrute les yeux et y perçoit un léger sourire fautif, ses traits se détendent, elle le reconnait enfin. Puis son regard est attiré par ce crâne chauve, luisant où une petite coupure cicatrise, un trace de sang perle. Elle passe sa main sur la joue, puis sur la mâchoire imberbe. Christian comme pour se disculper lance :
- Tu vois, je l’utilise ton rasoir !...
- Mais pourquoi, Christian ?
- Viens avec moi, ferme les yeux.
Il lui prend la main et l’entraine dans la chambre :
- Vas-y, regarde maintenant.
La lumière est allumée et lui fait cligner les yeux. C’est leur chambre et pourtant elle a l’impression de ne pas être chez elle, ce ne sont pas les mêmes odeurs, il y a le parfum légè-rement sucré presque écœurant de la mousse à raser mais aussi une autre odeur...
Elle remarque les deux valises posées sur le sol près du lit, ils les utilisaient lorsqu’ils avaient les moyens de partir en voyage, puis son regard fait le tour de la pièce comme si elle ne voulait pas voir ce qu’il y avait de poser sur le lit. Enfin, ses yeux se dirigent vers la courtepointe.
A la vue de cet inconcevable découverte, Lucie aurait pu être étonnée, ébahie même stupé-faite, mais non, les traits de son visage qui jusqu’à cet instant étaient restés figés par l’incompréhension, s’illuminent. Elle se précipite sur son sac à main qu’elle ouvre en grand pour y déposer en vrac les liasses de billets bien serrées, des grosses coupures avec de jolis bracelets pour les tenir rangés, des billets violet-mauve ou jaune-brun neufs, crissant sous les doigts. Elle tasse du mieux qu’elle peut le butin dans ce sac qu’elle accroche à son épaule, puis, de l’autre main, elle empoigne sa grande valise. Elle revêt son imperméable encore mouillé, ré-enroule son grand cache nez autour de son cou gracile. Elle va sortir sur le palier mais tout à coup, elle se ravise :
«  Mon chéri, tu as oublié de prendre ton rasoir, s’écrie-t-elle en apercevant celui-ci sur la tablette du lavabo. Elle se précipite pour s’en saisir alors que Christian se penche pour prendre lui aussi ses affaires. Mais, il n’en a pas le temps, la lame lui tranche net la carotide et un flot écarlate lui jaillit de la gorge dans un gargouillis poisseux.
Christian s’écroule dans le vomis et dans le sang, il tente de se relever, il tend les mains vers son épouse, il la supplie de son regard fou comme s’il lui demandait pardon mais Lucie sort sans un regard, cramponnant son sac et sa valise et emportant avec elle comme une odeur de sang.
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