N'attrape pas la migraine, Jeannot !

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J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Été 2018
Mille étoiles scintillaient dans les yeux du petit garçon quand la maîtresse rendait les copies. Il savait qu’il avait tout juste, toujours. Le calcul, c’était sa passion, l’école, sa raison de vivre.
Il travaillait sans relâche. Si par hasard il semblait désœuvré, c’est qu’il réfléchissait, et l’acuité de son raisonnement se jouait des perpendiculaires comme des angles qui s’inclinent. Il vénérait les diagonales qui caracolent dans les champs de l’espace, les nombres fleuris de virgules, les racines carrées dans les abîmes de la pensée. Il valsait autour des orbes et pédalait sur les rayons de son existence. A l’infini.
A la maison, personne ne comprenait les succès de Jeannot.
Le père était ouvrier dans l’usine du bourg, un atelier où l’on fabriquait des pièces détachées pour des robots ménagers. C’était l’époque où l’on réparait, avant la course à la consommation. Viendrait l’ère du recyclage mais on ne le savait pas encore.
La mère tenait le foyer de cinq enfants dont les aînés avaient peiné sur les bancs de l’école avant d’entrer en apprentissage. Cahin-caha chacun trouvait sa place, heureux de son sort, à l’aise dans la chaleur de la maisonnée.
Jeannot faisait exception.
Dernier de la fratrie mais premier de sa classe. Le petit canard étranger chez lui, le prétendu chouchou à l’école. Bientôt on le dirait fayot en classe et grosse tête à la maison. Ce qui amusait en préparatoire s’envenima à l’orée du lycée, un monde inconnu de ses frères et sœurs, un univers inaccessible à ses parents. Si la famille ricanait de lui en le jalousant peut-être un peu, ses camarades le toisaient, criant haut et fort qu’il ne serait jamais à sa place au bahut, le petit péquenot mal attifé.
Tiraillé entre deux mondes, Jeannot ne comprenait pas pourquoi il devenait l’objet de tant de haine. Isolé quand il n’était moqué à la récréation, bousculé chez lui où les grands lui refilaient en catimini les tâches ingrates, quand les parents se préoccupaient de nourrir la nichée plutôt que des états d’âme de l’enfant.
Un soir, tout le monde pensait qu’il dormait alors qu’il révisait sa récitation au fond de son lit, il entendit sa mère se plaindre à son mari en reniflant.
— On était si heureux, pas vrai ? Je vois bien qu’il n’est pas de notre monde, et s’il avait honte de nous ? Qu’avons-nous fait pour avoir un petit dernier aussi bon à l’école ? On aurait dû s’arrêter à quatre. A quoi ça sert, tout ce qu’on lui met dans le crâne et qu’est-ce qu’il va faire comme métier plus tard ?
Le père, éreinté par sa journée, bredouillait à voix basse :
— Puisqu’il est comme ça, il faut bien faire avec le Jeannot, c’est la vie.
Le garçon ferma le livre à la couverture rouge et or prêté par la maîtresse. Il éteignit la lampe frontale reçue pour son anniversaire, se cala sous la couette et jura de retrouver l’amour des siens.
Au petit déjeuner, les yeux de la mère étaient bouffis des larmes versées la veille, elle n’avait pas beaucoup dormi. Son pas traînait plus qu’à l’accoutumée, elle ne prononçait pas un mot. Le père était déjà parti, la musette ne pendait pas à la patère de la cuisine. Seul le tic-tac de l’horloge interrompait le silence ouaté du petit matin.
Jeannot embrassa sa mère comme il le faisait chaque jour et se dirigea vers la porte d’entrée avec son cartable en bandoulière.
— Bonne journée, l’intellectuel, lança le frère aîné en allumant une cigarette. Il aimait jouer à l’homme dès que son père avait le dos tourné.
— N’attrape pas la migraine, enchérit la sœur qui passait un vernis pailleté sur l’ongle de son pouce droit.
Pour la première fois, Jeannot sentit la pointe enfiellée des flèches fendant sa poitrine, une décharge électrique qui ébranla chacune de ses vertèbres, ajoutant un goût de bile dans la bouche sucrée de confiture à la myrtille, sa préférée. Il réitéra la promesse de la veille, il regagnerait l’affection de sa famille.
Il musarda le long du chemin, ignorant les copains qui pressaient le pas. Quand il arriva en classe, il était en retard. Il remonta l’allée entre les tables tachées d’encre, évita le croche-pied d’un gros malin et s’assit au fond, seul. Il prétendit qu’il n’avait pas appris sa récitation et avait oublié le livre. La maîtresse, surprise, passa à la leçon suivante. Jeannot regardait par la fenêtre en imaginant le métier qui pourrait lui convenir. Peut-être aurait-on besoin d’un dessinateur à l’atelier de son père. Il se reprit. Dessinateur, c’était trop bien. Il devait devenir ouvrier, comme les autres. Adieu ses espoirs d’enseigner, partager son savoir, réfléchir avec les élèves, grandir dans sa tête, apprendre, toujours plus.
Il aimait le tableau noir qui s’anime sous le crissement de la craie, l’odeur de vieux papier et de poussière, les cartes chamarrées qui invitent au voyage, jusqu’au tintement de la sonnerie annonçant la reprise des cours.
Il devait oublier son rêve s’il voulait réintégrer le clan familial.

L’institutrice décida d’un devoir sur table « Algèbre et géométrie » annonça-t-elle de sa voix claire. Elle portait ce matin-là une robe fleurie avec des volants dans le bas. Elle était belle, Jeannot aimait lui plaire.
Mais au lieu de traiter le problème de la baignoire qui fuyait, il se mit à dessiner des figures ésotériques de korrigans maléfiques, des dragons crachant le feu de sa colère, suivis de cohortes d’ogres gigantesques, des farandoles de lilliputiens. Il noircissait les pages de son cahier de calcul, ajoutait des couleurs, les estompait, en renforçaient les contours. Il laissait galoper ses envies d’évasion, ses pérégrinations à travers le monde, sa curiosité et son enthousiasme.
Il voulait rater son devoir de mathématiques et il y parvenait très bien.
L’affaire se prolongea une semaine. A chaque consigne, il opposait un refus silencieux, lors des exercices, il s’évaporait dans une cavalcade échevelée et récoltait des zéros, des guirlandes de zéros dont il se parait, approchant ainsi son objectif. Ses parents, ses frères, sa sœur, l’accueilleraient en leur sein, il serait à nouveau des leurs, membre de la tribu à part entière. L’intellectuel était mort.
Jeannot voyageait, chaque jour un peu plus. En cherchant à se saborder, il déployait de nouveaux talents, un don pour les choses de l’art jusque-là camouflées dans les recoins de son âme. Animée par une fée bienveillante, une muse facétieuse, un invisible génie, sa main griffonnait, irisait des pages auréolées de beauté brute à l’esthétisme primal. Il pensait s’insurger quand il renaissait, déployant une palette de savoirs et de sentiments empreints d’émotions, sensibilité à fleur de plume.
La maîtresse ramassa les copies et demanda à Jeannot son cahier de correspondance, elle voulait rencontrer ses parents.
Le garçon était ravi, il allait être renvoyé de l’école.
Le père revêtit son unique costume, gris chiné, et la mère sa robe du dimanche. Ils n’avaient jamais rencontré les professeurs des aînés, c’était une première. Ils se disaient qu’à coup sûr le garçon ne pourrait pas entrer au lycée. Ils s’étaient trompés et les résultats n’étaient pas si fameux qu’ils l’imaginaient. On allait parler de son orientation vers un métier comme ils en avaient l’habitude.
Dans la salle de classe, l’institutrice les invita à s’asseoir. Devant l’alignement des petits bureaux, ils hésitaient. Elle leur tendit une chaise en souriant.
Jeannot espérait le renvoi immédiat. Surpris par le cérémonial, il ne comprenait pas qu’on perde du temps.
Il reconnut la voix cristalline de sa maîtresse :
— Bonjour, savez-vous que vous avez un enfant hors du commun ?
— ...
— Je parle de Jeannot.
— ...
— L’équipe enseignante pense qu’il est surdoué. Nous le pressentons depuis le cours préparatoire, il excelle dans toutes les matières. Mais depuis quelques jours, il nous épate avec un talent certain pour le dessin. C’est un artiste.
— ...
— Accepteriez-vous qu’il passe des tests pour mesurer son quotient intellectuel ?
— Mais... dit la mère... il est normal ?
— Bien sûr, juste un peu plus normal que les autres enfants de son âge.
— Et ça coûte, ces tests ? Ajouta le père.
— Non, tout est à la charge de l’école.
La mère sortit son mouchoir :
— Nous, vous comprenez, on a peur qu’il ne nous aime plus s’il est trop intelligent. On voit bien qu’il n’est pas comme les grands, toujours le nez dans les livres, à faire des réflexions qu’on ne comprend pas.
— C’est que nous, on est des gens simples, la famille c’est notre seul bien et celui-là, c’est le petit dernier, notre préféré si vous voulez. On ne voudrait pas le perdre.
Le père avait parlé d’une voix blanche en triturant sa casquette.
Jeannot se balançait d’avant en arrière sur sa chaise. Soudain il s’effondra, renversant la poubelle pleine de la journée. Il se releva en lissant son pantalon et se jeta dans les bras du patriarche avant d’embrasser sa mère, calé contre sa poitrine généreuse. Elle sentait le lait et le caramel, le parfum de la maison.
Les trois adultes pleuraient, la maîtresse s’était jointe au chœur, et le petit essuyait les larmes maternelles de ses doigts colorés par la peinture, marquant chaque pommette d’un arc-en-ciel lumineux.
L’enseignante étala une feuille devant eux :
— Regardez ce dessin, votre fils vient de le terminer... vous voyez là... c’est vous, monsieur et vous, madame, et ses frères, et sa sœur. Et Jeannot au milieu qui danse autour d’un feu de joie, vous avez de la chance d’avoir une si belle famille.

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Kristin · il y a
MERCI
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Moniroje · il y a
On dirait moi: le grand-frère.
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Aurélie Beutin · il y a
Mes votes pour le petit Jeannot.
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Elena Hristova · il y a
un récit très touchant, votre Jeannot vient de remporter toutes mes voix!
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Valoute Claro · il y a
Émouvante histoire, moi aime lire dans les dessins d'enfants...
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Kristin · il y a
Réussir à trouver sa place dans le monde et dans sa famille en ne reniant ni sa différence ni sa famille... très beau et très difficile programme. Bon courage et belle vie Jeannot !
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Chantal Sourire · il y a
Merci pour lui, Kristin !
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Kristin · il y a
Magique et émouvant...
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Sophie Debieu · il y a
Une histoire très émouvante pourvue d'une intelligence de cœur, bravo
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jusyfa *** Julien · il y a
Une plume de qualité pour nous narrer cette histoire prenante, +5*****
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Chantal Sourire · il y a
Un grand merci, Jusyfa !
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Samuel Bitariho · il y a
Oh, Quelle Belle Histoir! Je Suis Touché.
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Chantal Sourire · il y a
Et je touchée par votre émotion, merci Samuel !

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