Nathan Lombre

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écrire des histoires, mettre son âme à nu, se noyer des jours et des nuits dans une fièvre au bout de laquelle ont pris vie des personnages nés du rêve, pétris de réalité, frémissants de  [+]

Il était une fois l’ombre d’un petit garçon. Normal, tous les petits garçons ont une âme, comme tout le monde, d’ailleurs ! Certes, certes. Le problème est que cette ombre là n’avait pas de petit garçon. Bien sûr, comme toutes les ombres, elle avait été, il y a très, très longtemps, celle d’un petit garçon. Même, ce petit d’homme s’était un jour mis en tête que son ombre était triste de ne pas avoir de prénom, et puisqu’elle le suivait partout et qu’elle était si fidèle, il lui avait donné un nom pour la récompenser. Et puis, un beau jour d’été, le petit garçon était mort brusquement. Mais avoir un nom propre avait donné un début de réalité à Nathan Lombre, et il avait survécu, et pris son indépendance.

Au début, Nathan avait trouvé sa situation assez étrange, voire inquiétante. Quand on a toujours vécu collé à quelqu’un de façon aussi intime, se retrouver seul au monde est effrayant. Il faut apprendre tant de choses ! Comment décider de l’endroit où aller ? Et que faire de ses journées, quand on n’a besoin ni de manger, ni de boire, ni de dormir, ni d’aller à l’école pour y apprendre ce qu’y apprennent tous les enfants ? Que faire de son temps, quand on s’ennuie à mourir, avec personne à qui parler, parce qu’on n’a pas la parole ? Que faire de sa vie, quand on n’a pas assez de consistance pour prendre quelqu’un dans ses bras, ou être embrassé par une maman aimante ?

Nathan erra longtemps à travers le vaste monde. Il vit un tas de choses auxquelles personne n’aura jamais la possibilité d’assister, et personne ne le voyait, car il savait parfaitement se cacher parmi les autres ombres. Il apprit ainsi beaucoup de choses, à lire, à compter. Il étudia un peu le solfège, mais la musique lui restait interdite : il n’avait pas la force, par exemple, d’appuyer sur les touches d’un piano ni de pincer les cordes d’une guitare... Il aurait aimé écrire, dessiner, colorier, peindre, mais il n’était pas assez consistant pour ça non plus. Nathan était donc particulièrement triste, et il faut reconnaître qu’il y avait de quoi.

Et puis, un jour, il eut une idée. Mieux qu’une idée, une illumination ! S’il vivait déjà un embryon de vie parce qu’un petit garçon, un jour, lui avait donné un nom, il lui restait à conquérir tout ce qui lui manquait pour faire de lui un petit garçon à part entière. Il savait, bien sûr, qu’il ne pouvait compter que sur lui-même pour mettre son projet à exécution afin de prendre chair et de vivre une vraie vie.

Nathan savait parfaitement où trouver la matière première indispensable à son évolution. Il se mit à serpenter, à l’ombre des maisons, jusqu’à l’école du quartier. Il se glissa dans tous les coins et recoins, explora, fureta, écouta, et comprit assez vite ce qu’il devait faire.

Nathan voulait communiquer : il s’empara d’un bout spécifique de l’aura de Siméon, une vraie pipelette reconnue de tous.

Il voulait de l’épaisseur : il prit en douce le nécessaire chez Romain, un petit gros qui adorait les sucreries et avait bon fond.

Il voulait de la vivacité : Nina lui en fournit sans le savoir de beaux éléments, car elle était particulièrement tonique et joyeuse.

Il voulait être le meilleur : les qualités de Maureen lui entrèrent dans la tête facilement, car, comme lui, elle voulait être la première et avait le goût de l’effort pour y parvenir.

Il voulait avoir un esprit réfléchi et une pensée profonde : Pierrick lui fournit ce dont il avait besoin, car cet enfant apportait des réponses très pertinentes aux questions les plus compliquées sur le sens de la vie.

Il voulait être bon en sport, et la puissance et la résistance d’Anthony lui semblèrent convenir au mieux pour parvenir à ce but.

Lorsqu’il eut ingurgité tous ces bouts de personnalités, Nathan Lombre se sentit plein comme un œuf, sensation très, très nouvelle, et une sorte de somnolence s’empara de lui, ce qui ne lui était jamais arrivé. Il passa donc discrètement dans le dortoir déserté à cette heure où les petitous abordaient les difficultés de l’écriture, histoire de faire une petite sieste. Il posa la tête sur l'oreiller (tiens, il avait une tête bien lourde !) et il comprit que, pour la première fois, il avait sommeil et allait dormir.

Pendant ce temps, les enfants dépossédés d’un peu de leur personnalité devenaient bizarres. C’est que, au fur et à mesure que Nathan sortait de l’ombre pour commencer à vivre la vie à laquelle il aspirait, les enfants perdaient quelque chose qui faisait partie d’eux, au même titre qu’un bras, une jambe ou un nez. Sauf qu’ils avaient toujours leurs bras, leurs jambes ou leurs nez et qu’ils avaient juste l’impression de se vider un peu de l’intérieur, de devenir presque l’ombre d’eux-mêmes.

Siméon ne parlait plus.

Romain devenait indifférent aux sucreries.

Nina était toute molle et tristounette.

Maureen n’avait plus le cœur à l’ouvrage.

Pierrick ne réfléchissait plus du tout.

Anthony, ramolli, préférait dormir qu’aller au foot.

Leurs maîtresses respectives les envoyèrent donc reprendre leurs esprits et se reposer au dortoir, croyant que soit ils couvaient un rhume, soit ils manquaient de sommeil. Mais voilà qu’au dortoir, un enfant inconnu était déjà là, un petit gros qu’ils n’avaient jamais vu et qui, pourtant, leur semblait familier. « Tu dors ? » demanda Nina. « Tu vois bien que non », répondit Maureen. « Il a l’air bizarre, il dort les yeux ouverts », remarqua Pierrick.

C’est que Nathan avait oublié l’essentiel : il n’avait personne à aimer, et personne pour l’aimer, alors que l’amour donné et reçu était la seule clé pour qu’il puisse être tout à fait fini et que son cœur se mette à battre pour l’éveiller à la vie.

Siméon ne dit rien, mais il fit plain de gestes qui voulaient dire « D’où il sort, celui-là ? ». Les enfants chuchotaient pour ne pas déranger Nathan, tout en réfléchissant beaucoup. Bien sûr, la réflexion avançait moins vite, parce que Pierrick n’avait pas l’esprit aussi vif que d’habitude. Maureen n’avait pas envie de se prendre la tête, Anthony ne pensait qu’à tirer sa flemme, Nina et Siméon étaient trop petits et, si Romain ne pensait plus à manger, il ne pensait plus à grand-chose. Au bout d’un moment, Ils en eurent assez de ces questions sans réponses et décidèrent de réveiller Nathan. Ils firent un tas de trucs très bêtes, comme le chatouiller, faire des boucles avec ses cheveux, crier dans ses oreilles. Nathan dormait toujours. Ils prirent alors de la poussière de craie et la lui soufflèrent au visage.

A ce moment là, Nathan éternua, d’un éternuement si fort, si fort, que tout ce qu’il avait volé et qui n’était pas encore bien accroché s’envola de son corps, voleta à travers le dortoir et, vite, retourna à l’intérieur des enfants qui, aussitôt, commencèrent à redevenir eux-mêmes.

« Je me sens mieux, dit Maureen, je retourne en classe ». Ils la suivirent tous et quittèrent le dortoir où Nathan dormait toujours d’un sommeil sans rêves. Alertées sur la présence d’un enfant inconnu dans le dortoir, les maîtresses allèrent voir, mais elles ne trouvèrent personne. « Ces enfants ont raconté une blague parce qu’on les a envoyés dormir et ils ne devaient pas en avoir envie », se dirent les maîtresses, et elles n’y pensèrent plus.

Nathan Lombre n’avait pas réussi à prendre vie dans ce bas monde. Mais il avait appris que l’amour y est indispensable à la vie. Il avait ainsi acquis, au cours de ses aventures, une petite âme. N’avait-il jamais été, d’ailleurs, autre chose qu’une petite âme en peine ? Alors, il alla tout droit au paradis où il retrouva, à sa grande joie et pour son plus grand bonheur, le petit garçon qui lui avait donné son nom, il y avait si, si longtemps...
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