Nathan le Bienheureux

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Retraité créatif après un parcours professionnel riche, j’ai la passion de transmettre mon expérience, mes réflexions diverses et mes émotions. L’écriture de nouvelles et de quelques  [+]

Nathan le bienheureux


Aux commandes de son avion monoplace, Nathan savoure ces instants de bonheur, seul dans le ciel, sous le soleil du matin dans son dos. Son avion fait cap à l'ouest. Dans son champ de vision : les monts des Vosges magnifiquement éclairés par la lueur orangée du matin. Sous ses pieds, la forêt noire.
Voilà treize mois que Nathan est en l'air. Treize mois de solitude heureuse. Treize mois sans autre compagnie que les oiseaux qui s'approchent parfois très près de l'appareil. Treize mois tel l'ermite dans sa caverne, alimenté de temps en temps par des âmes charitables, n'ayant d'échanges avec ses congénères qu'à son bon vouloir. Mais treize mois aussi à observer notre planète d'en haut et de faire part de ses remarques. Il faut rappeler que Nathan possède la notoriété reconnue par un auditoire écologiste. Grand reporter renommé sur l'environnement, son nom résonne chez tous les terriens par ses engagements retentissants particulièrement dans la dernière décennie. Adulé ou honni, il ne laisse pas indifférent. Ces derniers temps, une déception bien installée alimentée par les molles décisions politiques internationales, une pression médiatique inopérante et des crocs en jambe retentissants l'ont contraint à cette décision personnelle de se retirer physiquement du monde des humains. Sa méthode : s'éloigner du sol. Très vite il a conquis de généreux investisseurs pour construire un avion solaire sur la base des expérimentations du suisse Bertrand Piccard avec Solar Impulse, tout en bénéficiant des dernières évolutions technologiques sur les batteries, les capteurs solaires et les consommations de tous les équipements sans lesquelles le projet fou de Nathan n’aurait pu aboutir. Quant à sa propre consommation alimentaire, frugale du fait de son faible besoin énergétique, il est ravitaillé en vol à l'instar des chasseurs, avec des nourritures comme celles des vols spatiaux. Ses rejets personnels sont évacués dans les airs comme les volatiles. Facile quand on n'a plus besoin de vêtements... Il faut dire aussi que toutes ces techniques de vol à durée indéterminée et de son ravitaillement ont fait l’objet de recherches rapides qui ont provoqué des bonds en avant pour le quotidien de chacun.
Quel bonheur pour Nathan de se retrouver seul, sans cette obligation d'échange avec autrui qui l'oppressait tellement.
Bien sûr, les premiers jours furent particuliers. Il y avait ce contraste entre l'euphorie de la liberté et l'inquiétude de l'avenir en solitaire : allait-il tenir ? Mais progressivement, l'euphorie se transforma en plaisir et l'inquiétude se mua en soulagement.
Un soulagement qui est devenu une espérance. Celle de pouvoir se maintenir dans cette situation de retraite presque totale. Enfin libre ! Libre de penser sans être interrompu, libre aussi de ne pas penser. Libre d'établir le programme de sa journée, ou de ne rien prévoir. En fait, libre de choisir sa propre liberté, et d'en changer à tout moment.
Sa seule crainte : une défaillance technique de son appareil qui le contraindrait à se poser sur le plancher des vaches et de reprendre un contact physique avec ses contemporains. Quelle déception ce serait ! Une déception aussi forte que le plaisir de Nathan de s’être échappé de toutes ces turpitudes vécues avec les humains.
Maintenant, il a tout le loisir de revenir sur tous les moments passés sur terre pour les graver depuis son domicile aérien sur son site internet suivi par de nombreux adeptes convaincus de sa philosophie environnementale et qui le sponsorisent. C’est ainsi qu’il relate point par point les échanges qu’il a eus avec les décideurs politiques, constructifs en privé, tièdes en public et travaillant le compromis pour des effets électoraux immédiats. Pour Nathan, toute cette vie est un échec personnel concourant dangereusement au futur mal être de la planète Terre. Nathan n’oublie pas aussi de mentionner les positionnements politiques des médias qui n’ont pas voulu agir pédagogiquement auprès de leurs lecteurs, préférant majoritairement la facilité du report de l’information à l’analyse réelle - mais fastidieuse, il faut le reconnaître. Il mentionne aussi tous ces coups bas dont il a été l’objet : Nathan sait très bien que son engagement aussi intense génère autant d’ennemis que de gênes créées par ses révélations. Et ses ennemis sont nombreux !
Alors, dans son monoplace, Nathan mesure son bonheur de s’être extrait de toutes ces situations. Il reconnaît être un privilégié et le précurseur d’un tel ermitage. Une façon aussi de montrer une possibilité d’utilisation de l’énergie solaire. Il est un ermite resté branché avec le monde, dans un seul sens : vers les autres par son journal et ses mémoires.
Finies les contingences terrestres, tant qu’il aura des sponsors, une contrainte qui pourrait l’amener à se poser sur le sol en cas de restriction budgétaire...
Quel bonheur pour Nathan de pouvoir apprécier la beauté de la terre depuis sa hauteur : les levers colorés du soleil, l’éclairage zénithal qui apporte sa pleine lumière sur la nature, révélant toutes les nuances des verts herbeux et arboricoles et toutes les couleurs des cultures, puis les fins de journées où la lumière incidente met en relief les mouvements de terrain par les ombres portées sur le sol.
Quel bonheur aussi de voler parfois à côté de nuées d’oiseaux migrateurs, dans les sillages des escadrilles d’oies ou de canards en formation en V, ou des cigognes, au rythme des saisons.
Il jouit quotidiennement, et à tout moment de ces bienfaits de la nature, de son harmonie, des saisons, des changements journaliers imperceptibles pour chacun, mais remarqués par Nathan, pour qui aucune journée ne ressemble aux autres. Le survol des plaines, des vallons, des montagnes et des mers est un plaisir quotidien. Combien de fois avait-il déjà survolé ces contrées, mais chaque fois, il lui fallait redescendre ; à chaque fois c’était un crève-cœur de remettre les pieds sur terre, de faire abstraction de ce merveilleux spectacle et revenir aux querelles récurrentes. Le voilà échappant maintenant à toutes ses anciennes obligations.

Sur tous les continents, le projet de Nathan fait polémique : de la folie pour les uns, une idée géniale pour les autres. Une désertion, opposée à l’aboutissement d’un sacerdoce. Un risque d’encombrement des airs par nombre d’émules, face à une libération écologique du sol. Une dépense technique inutile d’un côté du filet, et une expérience solaire dans le camp opposé.
Par son action mondialement reportée dans les médias, Nathan a ouvert une brèche dans tous les partis politiques et dans toutes les organisations liées à la problématique de l’environnement. Les libéraux se battent entre eux, les conservateurs s’opposent aussi. Les extrêmes, loin de ce champ, perdent leur positions de trublions. Des adversaires s’unissent, des amis s’étripent. Enfin, se dit Nathan, le souci environnemental arrive sur le devant de la scène. Mais pour combien de temps va-t-il réussir à capter un intérêt quasi mondial pour ce domaine ? A lui seul, il a pu catalyser la dynamique des réflexions. Vont-elles aboutir à des résolutions concrètes et durables, dans l’intérêt de tous, malgré des risques éventuels de divergences par des états qui s’estimeraient lésés ?

Alors, Nathan se sent doublement heureux : par son détachement du monde et par les actions (enfin ! dirait-il) que son exploit engendre. Il fallait au moins cela. Seul, il nage dans les airs comme le capitaine Nemo habitait son Nautilus dans le grand bleu. Et dans cette solitude, il attend que des décisions mondialement politiques efficaces et durables se prennent pour assurer le bonheur de nos générations futures dans un espace vivable et équitable.
Les uns auraient fait une grève de la faim, créant de l’inquiétude auprès de leurs proches sur les risques santé. Nathan, lui, fait la grève du sol, avec le regret de ses proches de ne plus pouvoir le toucher.
Pour notre pilote, les jours s’égrènent. A sa guise, Nathan peut rester des jours entiers sous le soleil : il lui suffit de voler en rotation contraire à la terre. La capacité de ses batteries permettent aussi de rester des journées entières dans l’ombre de la terre. Alors, il ne compte plus les jours par le nombre de couchers et de levers de soleil. D’ailleurs, à quoi cela lui servirait ? Le voilà qui invente une nouvelle vie, celle de la liberté la plus extrême possible, mais si plaisante.
Alors, un jour, pour s’assurer de ne pas retourner sur terre, quand il pensera ne plus être nécessaire à ses anciens congénères, il prendra progressivement de l’altitude et s’envolera définitivement vers le cosmos, sa dernière demeure.
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