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Lauréat
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Les premiers rayons de l’aurore colorèrent de rose les ailes de quartz transparentes du papillon. L’insecte déroula délicatement ses antennes spiralées et battit des ailes avec précaution. Il frotta ses pattes fines entre elles pour les débarrasser des filaments du cocon dont il venait de s'extraire. Puis il appliqua le même traitement à sa petite tête aux yeux protubérants. Tout occupé à sa toilette, le lépidoptère ne vit pas les deux iris bleus et tristes qui l’observaient. Une main diaphane tourna le loquet de la fenêtre. Elle dut forcer pour l’ouvrir à cause d’une fine branche de tilleul qui avait poussé en travers du battant durant la nuit. La brise matinale fit frémir les ailes du papillon. Attiré par ce grand espace déjà bruyant de la circulation matinale, le petit insecte prit son envol et virevolta vers l’air libre et plein de dangers.
Solène regarda le papillon s’envoler vers la liberté. Il aurait été plus en sécurité dans l’espace confiné de l’appartement, mais la jeune femme ne pouvait garder toutes les créatures engendrées par son mari. Malgré la poésie du spectacle qu’offrait l’envol cristallin du papillon, Solène gardait les lèvres pincées. Ses joues creusées par la maladie et le traitement pour l’éradiquer la vieillissaient prématurément. Elle n’avait pas encore trente ans, mais en paraissait quinze de plus. Quand ses cheveux avaient fini par repousser après la chimiothérapie, elle avait constaté avec chagrin que des fils d’un blanc terne s’étaient mêlés aux mèches blondes.
Des petits pieds pressés firent vibrer le parquet.
— Maman ! Maman ! Il y a Papa qui dort dans la baignoire ! vint annoncer en pouffant la blondinette Delphine, sept ans. Et Apolline, elle pleure, parce qu’il y a un mille-pattes sur sa brosse à dents.
— On va réveiller Papa, murmura Solène en se détournant du paysage urbain.
Comme l’avait annoncé Delphine, Gregorios ronflait paisiblement dans la baignoire. Il était enseveli sous une couverture de plumes d'émeraude : perché sur la tringle du rideau de douche, un paon laissait pleuvoir une averse multicolore de son plumage au rythme de ses roues orgueilleuses. Avec lassitude, Solène se fit la réflexion qu’elle allait devoir appeler le Jardin des Plantes pour qu’on vienne déloger le bel oiseau si peu avare de ses ornements. Il faudrait aussi déraciner le tilleul aux feuilles argentées qui avait poussé au milieu du salon et obstruait la fenêtre avec ses branches.
— Maaaaamaaan, pleurnichait Apolline, la brune benjamine, assise sur le siège des toilettes. Enlève la grosse bêêêteuh !
— Delphine, je te laisse réveiller ton père, soupira Solène avant de partir en quête d’un verre pour piéger le myriapode bleu qui s’emmêlait les pattes dans les poils de la brosse à dents.
Avec un sourire espiègle, Delphine s’empara d’une plume touffue et l’enfonça doucement dans une des narines de son père. Gregorios fronça le nez en marmonnant et détourna la tête. Delphine renouvela l’opération. Il ne fallut pas longtemps à Gregorios pour tressaillir dans un formidable éternuement qui fit voler tout ce plumage en un nuage irisé. Le paon sauta de son perchoir et s’enfuit dans le salon avec des criaillements désapprobateurs.
— Rhaaa, poufff ! Qu’est-ce que c’était ? balbutia Gregorios en se frottant le nez.
— Bonjour Papa, c’est le matin ! claironna Delphine.
— Ah oui, en effet ! Et je suis dans la baignoire ? Génial... Euh... Ça va me permettre de gagner du temps pour ma toilette.
— Il faudra d’abord enlever toutes ces plumes si tu ne veux pas boucher la plomberie, intervint Solène qui avait enfin trouvé un verre et un morceau de carton pour son piège à mille-pattes. Filez dans la cuisine, vous trois, le petit déjeuner est servi.
— Vite, les filles ! Le chocolat chaud va refroidir et le beurre des tartines va couler partout par terre ! s'écria Gregorios.
— N’importe quoi ! dit Apolline en partant néanmoins dans la cuisine d’un pas décidé.
— Tu vas en faire quoi, du mille-pattes, Maman ? demanda Delphine.
— Le donner à manger au paon, si tu ne files pas immédiatement à la cuisine. Oust !
Peu désireuse d’assister à une scène aussi dégoûtante, la fillette se dépêcha d’obéir.
— Pardonne-moi, agapi mou, murmura Gregorios en entourant de ses bras prévenants les épaules frêles de sa femme. Je ne contrôle pas mes rêves. Même si je ne prends plus ces pilules, elles continuent à faire effet.
— Je sais, se contenta de répondre Solène d’une voix morne.
Elle tapota la main de Gregorios posée sur son épaule, mais sans vraiment y mettre de tendresse.
— Lâche-moi à présent, j’ai beaucoup à faire et tu vas être en retard au travail.
À regret, Gregorios la libéra de l’enclos de ses bras. Il rejoignit ses deux fillettes qui avaient commencé à attaquer le petit-déjeuner avec une juvénile voracité.
Solène se montrait de plus en plus distante et triste, constata Gregorios. Certes, sa maladie avait nui à son naturel joyeux. Mais même au plus fort de son cancer, elle avait toujours tenté de se montrer vaillante pour ne pas inquiéter son mari. Celui-ci avait éprouvé une telle angoisse à l’idée de la perdre qu’il avait développé de graves troubles du sommeil. Les médicaments prescrits n’avaient fait qu’ajouter des problèmes de vigilance durant la journée, sans même parvenir à vaincre l'insomnie. Son médecin lui avait finalement prescrit un médicament encore expérimental : le Narconir. Le résultat avait été miraculeux. Gregorios avait enfin retrouvé un sommeil de bébé insouciant et des journées bien éveillées et productives.
Mais un effet secondaire des plus curieux était survenu au bout d’une semaine de prise : ses rêves se matérialisaient.
Si au début, Solène et lui avaient été déroutés par ce phénomène, ils avaient fini par faire contre mauvaise fortune bon cœur en s’en amusant. Et même après le retrait du Narconir et le rappel de toutes les boîtes, Gregorios se réveillait encore au milieu d’un fatras onirique qui avait pris pied dans la réalité. Le docteur Carme avait découvert que les enzymes du Narconir s’étaient durablement implantées dans le cerveau de son patient. Gregorios avait refusé les traitements qui auraient pu mettre fin à ces inconvénients. Pour les enfants. Et pour Solène, à qui ces réveils insolites avaient rendu le sourire. Jusqu’à récemment.
Tout en picorant son petit-déjeuner, Gregorios se demanda ce qui minait Solène. Il croisa les doigts pour que ce ne fût pas une récidive de son cancer. Ou une autre découverte, plus embarrassante et périlleuse pour leur couple.

Gregorios aurait dû croiser les doigts avec plus de ferveur. Si l’état de santé de Solène n’était pas florissant, sa maladie semblait vaincue. Ce n’était donc pas une nouvelle attaque du crabe qui la rongeait ainsi.
Il s’agissait d’un mal tout aussi douloureux, que nul médicament n’aurait pu endiguer : la jalousie. Maladie d’autant plus insupportable quand les symptômes en sont justifiés.
La semaine précédente, après le départ de Gregorios pour son travail et celui des filles pour l’école, la jeune femme s’était attaquée à la lessive. Et « attaquée » au sens propre du terme : suite à un nouveau rêve de son mari, des gnomes s’étaient dissimulés dans le panier à linge sale. Solène avait dû batailler ferme pour les empêcher de se sauver avec des chaussettes enfilées sur leur petit crâne chauve. Comme souvent dans ces cas-là, la jeune femme avait été partagée entre l’agacement et l’amusement, ne pouvant même refréner des fous rires devant le ridicule de la situation. Puis il avait fallu récupérer de haute lutte un des pantalons de Gregorios que huit gnomes étaient occupés à dérober. En tirant sur une des jambes, un papier rose était tombé de la poche revolver. Solène et les gnomes s’étaient alors figés, comme hypnotisés par ce bout de papier. En tant que projections mentales du cerveau imaginatif de Gregorios, les petits êtres chauves devaient se douter de quelque chose. Ils avaient regardé Solène, puis l’objet de leur embarras avec un air navré. Plus poussée par la curiosité que par un soupçon qu’elle ne pouvait imaginer légitime, Solène avait ramassé, déplié et lu le papier.
« Mon petit lapin, voici le nouveau digicode : 21B08. Merci pour ton aide et rends-moi visite aussi souvent que tu le souhaites. Je t’embrasse tout partout. Je t’aime. »
La vue de Solène s’était brouillée, noyée par les larmes subites. Ses jambes n’avaient pu la porter plus longtemps, mais les petits gnomes avaient lâché pantalon et chaussettes pour la rattraper dans sa chute. Solène avait alors souri, trempant de larmes ses fossettes. Gregorios était peut-être infidèle, mais il l’aimait toujours. Le geste spontané des petites créatures issues de son subconscient en était la preuve. Assise à même le sol, le dos appuyé contre le lit, Solène avait réfléchi à la situation le plus posément possible. De temps à autre, un sanglot soulevait sa poitrine et les gnomes se précipitaient alors pour se serrer contre elle, formant un parterre de petits crânes chauves autour de ses jambes. Gregorios avait été présent et plein de courage pendant la maladie de Solène. Mais celle-ci avait remarqué combien il avait été miné par cette épreuve. Tous deux avaient souvent cru la bataille perdue.
C’était sans doute au plus fort de la tristesse de Gregorios que cette femme était apparue.
Touchée par le désarroi de ce mari aimant, elle avait dû proposer une épaule réconfortante, une oreille attentive et un corps doux à étreindre. Il avait dû puiser en elle la force nécessaire pour soutenir ensuite Solène. Oui, c’était tout à fait plausible. Et compréhensible. Solène ne pouvait en vouloir à Gregorios. Ni à l’autre, d’ailleurs. Elle avait toujours remarqué l’attention que les autres femmes portaient à son mari. Mais il n’avait jamais eu d’yeux que pour elle. Il l'appelait sa nymphe, agapi qui signifiait « amour » en grec, son joli bijou. Mais le joli bijou avait perdu de son éclat. Et finalement, les yeux de Gregorio s’étaient posés sur une autre.
Solène avait pensé, durant un instant glaçant d'angoisse, le laisser partir refaire sa vie. Elle s’était imaginé le libérer des liens douloureux qui le liaient à la carcasse squelettique et sans charme qu’elle était devenue. Puis son naturel combatif avait repris le dessus. Ils s’étaient battus ensemble. Elle n'allait donc finalement pas s’effacer au profit d’une jeunette qui n’avait pas vécu avec Gregorios ces moments d'intenses souffrances et de joies sans nom !
Solène avait pris sa décision et s’y accrocha : elle irait voir l’autre et lui parlerait. Elle allait engager une nouvelle bataille. Le jour-même où Gregorios rêva du paon, elle partit à l'assaut.

***


L’après-midi touchait à sa fin lorsque les habitants d’un immeuble de quatre étages situé au centre-ville furent alertés par des hurlements terrifiés. Mais cela fut pire quand ces hurlements s’interrompirent brutalement. Certains risquèrent un œil apeuré par l’embrasure de leur porte. D’autres voisins, moins courageux mais avisés, appelèrent Police-Secours. Les plus braves virent presque aussitôt après les hurlements, une femme d’environ quarante ans, aux joues creusées, descendre l’escalier d’une démarche incertaine. Son visage si maigre était hagard et éclaboussé de sang. Ses cheveux blonds cendrés, réunis en un chignon informe d’où s’échappaient des mèches pâles, étaient également trempés de sang, de même que sa veste en jean et le couteau de cuisine qui pendait à sa main crispée.
La femme ensanglantée descendit encore quelques marches avant de s’immobiliser, vacillante et les yeux exorbités. Puis, mécaniquement, elle s’assit au milieu de l’escalier, les yeux fixant à travers les mèches de cheveux éparpillées sur son visage un point invisible sur le mur d’en face. Elle demeura ainsi jusqu’à l’arrivée de la police. Elle se laissa emmener sans ciller.

Le juge Questaire, qui en avait pourtant vu d’autres, ressentit une vague nausée quand il étudia les photos de la victime. La femme poignardée par Solène Oneïros s’appelait Diane Lunar et avait succombé à vingt-trois coups de couteau. La meurtrière présumée n’était pas connue des services de police. Même pas une contravention. Quant à la victime, on cherchait encore à joindre sa famille. Chose étrange, il n’existait pas de papiers d’identité à son nom. Le bail de son appartement avait été signé sous celui de Gregorios Oneïros, le mari de la principale suspecte, ce qui laissait peu de doute quant au mobile du crime. Sur une des photos récupérées dans l’appartement dévasté par la lutte qui avait opposé les deux femmes, une belle blonde, jeune et heureuse, envoyait une œillade pétillante. Quel déchirement de s’imaginer ce visage rayonnant en masque mortuaire défiguré ! La victime n’avait emménagé que depuis un mois mais tout l’immeuble s’était pris immédiatement de sympathie pour elle.
On frappa à la porte.
— L’époux de la suspecte et son médecin traitant sont là, annonça un agent de police avant de s’effacer pour laisser entrer les deux hommes.
— Monsieur le Juge, je suis le docteur Carme, se présenta le praticien.
— Docteur Carme, le salua Questaire, vous seriez donc le témoin à décharge à ajouter au dossier pour le procès de Solène Oneïros ?
— C’est du moins ce que j’espère, Monsieur le Juge, répondit le médecin en s’asseyant, imité par un Gregorios pâle et défait.
— Et donc, si j’ai bien compris, vous êtes le médecin traitant de Solène Oneïros ?
— Non, c’est Gregorios, mon patient. Et l’affaire qui nous occupe actuellement a un rapport avec un traitement que j’ai dû lui prescrire suite à des problèmes d’insomnies chroniques.
— Et quel est le rapport avec notre affaire ?
— Vous connaissez, je suppose, ce médicament contre les insomnies qu’on a retiré du marché en décembre dernier ? Les journaux en parlent encore, d’ailleurs, tant les effets secondaires étaient inédits.
— Le Narconir ? Évidemment que je connais ! Tout le monde en parlait comme d’un remède miracle. Les problèmes de dépendance médicamenteuse, de somnolence et de surdose étaient résolus. Un de mes confrères en a pris. Mais au bout du deuxième réveil à côté d’une limace géante, il a arrêté son traitement. Et encore ! Cet effet-là est l’un des moins spectaculaires dont j’ai entendu parler. J’ai dû aussi m’occuper d’une affaire de tueur en série tout droit sorti de la psyché d’une jeune femme passionnée par les exactions de Jack l’Éventreur. Cette triste affaire a précipité le retrait de ce médicament et sa destruction. Mais je ne vois toujours pas le rapport entre cette histoire et le meurtre de Diane Lunar.
— Monsieur le Juge, j’ai personnellement prescrit du Narconir à M. Oneïros. La maladie de son épouse l’avait affecté au point de le rendre complètement insomniaque. Les matérialisations de son subconscient avaient toujours été inoffensives. Et puis un jour...
— J’ai rêvé Diane Lunar, interrompit Gregorios en levant enfin des yeux brillants de larmes vers le juge. Elle est issue de mon subconscient.
Les sourcils du juge se haussèrent si haut qu’ils vinrent presque se perdre dans la racine de ses cheveux.
— Alors, là, c’est de l’inattendu !
— D’où la question qu'on peut se poser, enchaîna le docteur Carme : que dit la loi sur le meurtre d’une personne qui n’existe pas ?
— Le problème, c’est que Mlle Lunar existe et que le médecin légiste a eu tout le loisir de l’examiner. Et on ne va pas tarder à l’inhumer dans une concession anonyme puisqu’elle n’avait pas de famille, dit le juge. D’ailleurs, attendez un peu ! Les effets du Narconir ne sont-ils pas censés disparaître au bout d’un mois de sevrage ?
— C’est vrai, monsieur le Juge, répondit avec hésitation le docteur Carme.
— Et si je ne m’abuse, il a été retiré de la vente et interdit d’utilisation il y a six mois ! Même sur le marché noir, il est impossible de s’en procurer, je le sais pour avoir souvent assisté à l’inculpation d’escrocs qui revendaient des pilules de contrefaçon. Comment se fait-il que la victime, si elle a bien été rêvée par votre patient, soit restée tangible ?
Le Dr Carme voulut consulter Gregorios mais ce dernier fixait obstinément le juge. Le médecin poussa un soupir résigné :
— Avez-vous entendu parler de ces cas d’école que nous avons baptisés les Narconiriques Persistants ?
— Je vois, murmura Questaire qui ne quittait pas non plus Gregorios des yeux. Les cas sont très rares mais le cerveau de certains patients à qui on a prescrit du Narconir gardent des séquelles, n’est-ce pas ? Ces patients n’ont plus besoin de ce médicament pour matérialiser leurs rêves. Ce que je sais, en revanche, et vous allez l’apprendre aussi, docteur, c’est que nous allons faire voter une loi obligeant ces personnes à se faire opérer dès que les chercheurs auront isolé la zone du cerveau qui a subi cette mutation.
— Une lobotomie forcée ? s’indigna le Dr Carme. Une méthode d’un autre âge !
— C’est un principe de précaution élémentaire, riposta Questaire. Qui sait quelles nouvelles mutations un cerveau soumis à une telle alchimie peut subir ? Nous avons assisté à des cas mortels de matérialisation onirique. Imaginez qu’un de ces Narconiriques rêve d’une météorite pulvérisant la Terre ?
— Ce n’est peut-être pas une bonne idée de parler de ce genre de choses devant mon patient, dit le Dr Carme en croisant nerveusement les doigts.
Se rendant compte du danger qu’il faisait courir au monde entier en imprimant des idées morbides dans le subconscient de Gregorios, le juge Questaire battit des bras comme pour balayer ces paroles malheureuses :
— Oui ! Non ! Enfin, pour en revenir à l’affaire qui nous préoccupe, on pourrait peut-être, avec un bon avocat, démontrer que Mme Oneïros n’est pas coupable d’homicide, sa victime n’existant pas, et obtenir un non-lieu. Mais à une seule condition : c’est que M. Oneïros accepte de se faire opérer.
Gregorios se leva d’un bond.
— Mais je ne peux pas ! Solène refuserait aussi.
— Vous voulez donc sacrifier la liberté de votre femme, dit Questaire.
— Non, vous me mettez face à un choix abominable, fit Gregorios d’une voix tremblante. Si je suis opéré, mes deux filles mourront. Je les ai rêvées aussi.
Gregorios s’essuya les yeux d’une main tremblante, avant de reprendre sans que Questaire n’eût le temps de se remettre de la révélation :
— La maladie qui a failli tuer Solène était un cancer de l’utérus. Elle débutait sa grossesse quand cette saloperie a été dépistée et il a fallu la faire avorter. Solène a ensuite subi une hystérectomie et ça l’a dévastée. Nous n’avions pas encore réussi à avoir d’enfant. Et elle se serait laissé mourir si je n’avais rêvé Apolline et Delphine. Je les ai rêvées pour elle, pour nous deux. Alors non, jamais je ne me ferai opérer.

Même si Gregorios s’était attendu à l’intransigeance du juge, il avait tenté de le convaincre de ne pas lui faire subir une lobotomie par tous les moyens pitoyables à sa disposition. Il avait multiplié les supplications, les promesses de ne jamais faire de rêves dangereux pour la vie d’autrui. Il avait sangloté à fendre les cœurs des plus endurcis. Il avait même poussé l’humiliation jusqu’à se jeter à genoux, son nez encore morveux de sanglots posé sur le marbre de l’auguste bureau du magistrat. Le docteur Carme l’avait relevé en le tançant pour son comportement.
Il n’y avait plus rien d’autre à faire sinon attendre que la loi sur la lobotomie obligatoire passât.
Le fait que les neurochirurgiens n’en étaient encore qu’à la phase expérimentale laissait un peu de répit à Gregorios et un sursis à ses filles. Et une querelle providentielle entre les pro charcutages et les adeptes de la méthode pharmaceutique apporta un nouveau laps de temps. Mais cela n’arrangeait en rien la situation de Solène, placée en détention provisoire et dont le jugement était repoussé justement à cause de cette histoire de projet de loi chirurgical. Gregorios venait lui rendre visite aussi souvent que possible avec les filles. Solène les savait condamnées à disparaître et profitait de leur présence avec une avidité d’affection à vous serrer le cœur. Bien que nées du seul esprit de Gregorios, et même s'il arrivait à Solène de nourrir le regret légitime de ne pas les avoir portées en elle, les petites étaient l'axe autour duquel tournait sa vie.
Pendant tout le temps où on balançait sur son sort, Gregorios posa un congé maladie dû à une dépression soudaine et resta enfermé chez lui, au secret, réfléchissant à un plan.
Un jour les querelles s’apaisèrent finalement, permettant enfin un vote pour la loi sur la lobotomie des Narconiriques persistants. Le matin où Gregorios apprit la nouvelle, il laissa les petites à l’école et accourut au centre de détention pour retrouver Solène. Une fois réunis dans la petite pièce affectée aux moments d’intimité entre les détenues et leur compagnon, un long silence pesant comme un ciel d’orage s’installa. Une éternité lourde de rancœur et de chagrin. Sans la présence des petites, combler ce fossé de tristesse semblait insurmontable. Au moment où Gregorios allait enfin se jeter à l'eau, la jeune femme se décida à parler :
— Tu sais, je ne voulais pas la tuer.
Elle secoua la tête et des mèches blondes vinrent se coller à ses joues que les larmes trempaient déjà.
— Je voulais juste lui parler et lui montrer qu’elle n’était rien dans ce triangle amoureux. Rien du tout ! Je me disais : « Tant pis pour elle, qu’elle soit sincère ou non, c’est l’homme de ma vie et je ne la laisserai pas détruire notre amour. » Alors je suis allée chez elle, prête à l’inonder d’insultes, de larmes, que sais-je ? Bien déterminée en tout cas à lui montrer que je ne te laisserais jamais partir avec elle. Et c’est lorsqu’elle a ouvert la porte, quand je l’ai vue... que je suis devenue folle.
— J’avais juste rêvé que tout était comme avant, avant la maladie, murmura Gregorios.
Solène ne sembla pas relever l’intervention. La digue était rompue, les mots jaillissaient :
— C’était moi ! Moi avant le cancer, moi resplendissante de santé, les joues pleines et roses. La moi d’avant. J’ai alors compris ce qu’elle était et je t’ai haï de ne pas avoir réussi à accepter la femme usée et vieillie que je suis devenue. Alors j’ai attrapé le couteau posé sur la table de sa cuisine. C’est toi que j’aurais voulu tuer à ce moment-là. Toi ! Toi ! TOI !
Tout en parlant, Solène s’était approchée de lui. Et elle se mit à ponctuer chaque « toi » en martelant de son poing fermé la poitrine de son époux. Elle semblait mettre toutes ses forces dans les coups, mais Gregorios ne sentait rien, à peine des vibrations, comme des échos extérieurs à ses propres battements de cœur. Aussi, lorsqu’il lui demanda d’arrêter et dut la saisir entre ses bras pour qu’elle se calmât enfin, ce fut de peur qu’elle ne se blessât. La rage laissa place à la tristesse, puis à un profond abattement. Les larmes coulèrent à toute vitesse et en abondance sur ses pommettes saillantes et son menton pointu. Elles mouillèrent le pull de Gregorios qui avala sa salive et serra les paupières pour ne pas accompagner Solène dans les sanglots déchirants qui la secouaient.
— Chut, chut... Tu sais, je crois que je me serais tué aussi si je m’étais trouvé en face de moi-même. Je me serais peut-être fait subir une petite castration sans anesthésie pour faire bonne mesure.
Solène ne put s’empêcher de sourire alors que les larmes continuaient de couler.
— Menteur ! Dès que tu te plantes une écharde dans le doigt, tu supplies qu’on t’emmène aux urgences, hoqueta-t-elle.
Gregorios essuya du doigt une larme qui cascadait le long de la joue de son épouse et s’apprêtait à se perdre avec les autres dans la trame de coton de sa chemise.
— Allez, on arrête de couler de ces beaux yeux à présent. Pfffuit !
Le jeune homme souffla sur son doigt. La larme partit en fumée. Gregorios fixa la petite vapeur, bouche bée.
— Joli tour de magie, approuva Solène d’un ton morne.
Mais Gregorios était soudain aussi excité qu’un enfant à qui on aurait appris un secret de prestidigitation et qui n’aurait plus qu’une idée : montrer son nouveau don.
— Oui ! C’est de la vraie magie ! Je me suis entraîné pendant des semaines et j'ai enfin réussi ! Cette larme, je voulais qu’elle disparaisse en fumée et... voilà !
Gregorios saisit Solène par les épaules, les yeux enflammés :
— Je contrôle enfin les effets du Narconir ! Agapi mou, je crois que désormais je n’ai plus besoin de dormir pour changer les choses. Combien de temps il nous reste avant que la matonne vienne me virer ? Huit minutes ?
— Je ne comprends rien, dit Solène, tellement interloquée que ses pleurs avaient cessé. Qu’est-ce que tu comptes faire ?
— Chut, tu vas vite comprendre. Plus un mot, même pas le plus minuscule reniflement de ton adorable nez, il faut que je fasse travailler mon imagination.
Trop étonnée pour protester, trop épuisée d’avoir tant sangloté pour s’énerver, Solène ne put que regarder son époux se rasseoir posément sur sa chaise et fermer les yeux. Il respira profondément et sa tête sembla s’alourdir, le tirer vers le sol. Il fallut peu de temps pour que se matérialisât la forme diffuse d’un halo vibrant. Cela semblait irradier du haut de l’occiput du jeune homme. Cela faisait frissonner l’air autour de lui, agitant ses cheveux bouclés comme une brise légère. Le halo s’allongea en un vibrion qui se tortilla, passa devant le visage de Gregorios et vint se ficher dans le sol en lino. Puis, dans un craquement d’œuf en pleine éclosion, un tronc tortueux d’une gamme de gris nacré s’extirpa du sol. Des branches feuillues s’épanouirent en tous sens. Certaines vinrent se poser de part et d’autre de la porte, s’entrecroisèrent étroitement, tant et si bien que Solène et Gregorios étaient désormais barricadés dans le petit parloir.
— Bien, murmura Gregorios qui avait gardé les yeux fermés. Les matons devraient être retardés pour un moment.
Des ondes de pensées s’étirèrent une nouvelle fois du crâne de Gregorios et se dirigèrent vers le mur opposé à la porte. Les ondes s’étalèrent, s’aplatirent, s’élargirent puis rongèrent le mur, formant peu à peu un orifice obscur qui semblait interminable. Aussitôt après, du pied de l’arbre qui dévorait à présent tout l’espace, s’écoula un ruisseau. Le ruban d’eau enfla en une rivière plus vive et coula jusqu’au tunnel pour s’y engouffrer dans un joyeux clapotis qui se mua progressivement en grondement lointain à mesure que l'eau s’écoulait dans le passage enténébré. Solène dut s’accrocher à une branche pour ne pas être emportée par le courant.
— Gregorios ! cria-t-elle alors qu’elle sentait ses bras la trahir.
La chaise de Gregorios fut soulevée par la rivière. Par-dessus le chant du courant de plus en plus fort, on entendit des coups sur la porte, des cris, des menaces. Mais cela ne perturba pas la concentration du jeune homme. Sa chaise se démantibula dans un grincement de bois. Le dossier s’agrandit, se recourba et forma peu à peu une coque. Il ne fallut que deux minutes pour changer le modeste siège en barque tarabiscotée soulevée par l’eau. Alors seulement, Gregorios ouvrit les yeux.
— Oups ! s’écria-t-il en rattrapant Solène qui ne tenait plus sa branche que par le bout des doigts.
— Ta chaise, souffla Solène, serrée grelottante contre son époux. On dirait une gondole.
— Un poil loupée, ma gondole, mais c’est que j’étais un peu pressé.
Le petit bateau biscornu commença à glisser sur l’eau, vers la bouche noire du tunnel. Au même moment, la lame d’une hache attaqua le bois de la porte bloquée par les branches de l’arbre. Une seconde hache vint se joindre à la première. Il allait bien falloir plusieurs minutes pour disloquer entièrement la porte et découper les branches qui la bloquaient. C’était juste le temps nécessaire à Solène et Gregorios pour être hors d’atteinte. Ils disparurent dans le tunnel, serrés l’un contre l’autre.

Lorsque la police se rendit au domicile des Oneïros, les petites Delphine et Apolline avaient aussi disparu. De leur passage ne restait qu’une simple phrase, jetée hâtivement sur une page de cahier :
« Nous sommes en voyage. »
En voyage jusqu’aux confins de l’imagination de Gregorios.

PRIX

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Lolanou · il y a
Belle imagination, j'adore !
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Skimo · il y a
Je viens de découvrir cette perle et vote, même s'il n'y a pas de concours en jeu. Mérite d'être publié ailleurs. Sur un moteur de recherche vous trouverez mon premier roman " Huit heures d'angoisse à bord du Toksook " lisible sur tout support. Vous pouvez vous contenter de lire gratuitement les premières pages sans l'acheter.
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Coraline Parmentier · il y a
Très très bon écrit, vous avez mes voix !
A présent, si vous voulez lire mon royaume embrumé en lice pour Imaginarius, c'est par ici...
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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YEEBEE · il y a
un épisode de Jumanji...
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Nicole Mallassagne · il y a
Quand l'imagination tue, ou... sauve !!
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Yorin Veltman · il y a
Génial! Une belle voix avec de bons rebondissements, j'en redemande!
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Ratiba Nasri · il y a
Magnifique histoire avec une chute originale qui éclabousse ;-) l’esprit.
Félicitations !

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Ratiba Nasri · il y a
Une invitation à soutenir ma nouvelle 'Le tisseur de rêves' en finale du Grand Prix. http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-tisseur-de-reves-1 Merci.
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Isabelle Is'Angel · il y a
Je suis .... émerveillée !
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Isdanitov Yves Deschuyter · il y a
Oui, alors là, bravo! Rien à redire. Mes voix sans hésitation! Je vous fais un bon à valoir pour la prochaine publication. J'ai beaucoup aimé le terme "narconirique" sans compter le superbe rebondissiment qui fait que ''l'autre'' n'est autre qu'elle-même et que face à cette preuve d'amour, le couple finit par triompher des embûches grâce aux effets secondaires du Narconir. Félicitations.
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Nelly Chadour · il y a
Vous m'en voyez très heureuse ! Voilà un texte que j'ai eu du mal à faire publier (les anthologistes qui ont eu la délicatesse d'expliquer leur refus m'ont permis de le peaufiner) et je pense qu'ici, il saura trouver le lectorat tant rêvé.

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