Naamah

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Elle semble finalement paisible. Un peu de salive dégouline de sa lèvre inférieure et s’étire jusqu’à son menton. Je viens d’embarquer sur la 113, ça doit faire plus de quatre heures qu’on est parti. On fête nos six ans demain. Nous allons les célébrer dans la maison de mon oncle décédé, à Scarborough dans le Maine. Une semaine sur le bord de la mer pour maquiller le désastre qui s’en vient à coup sûr. Notre couple ne va plus. On se prend pour acquis. On se tape sur les nerfs. On ne fait plus l’amour, on ne baise qu’une fois par mois par obligation. Elle est devenue ennuyante avec le temps, frigide, frustrée, végétarienne. J’ouvre les quatre fenêtres de la voiture. J’ai besoin d’air. C’est difficile de laisser tomber, d’accepter que cette relation qui a pris tant de temps à se bâtir ne fût agréable que lors de sa construction. Ça fait plus d’un an que je sais que c’est voué à l’échec, mais je n’ai pas les couilles d’agir. À chaque fois que je me décide à prendre ma vie en main, elle le fait pour moi et propose un nouveau projet : déménagement, condo, maison, rénovation, chalet, voyage… Ça ne fait que remettre au lendemain l’inévitable : le divorce. Un grondement grave retentit. Un camion nous dépasse. Derrière lui, la publicité d’un site de rencontre en ligne avec deux sourires de mannequins photoshopés suggérant un semblant de coup de foudre. Ça me donne mal au cœur. Je les emmerde. C’est scientifiquement prouvé que l’amour-passion est éphémère. On ne le retrouvera jamais, peu importe combien de fois on essaye. Une relation est foutue d’avance. Avec le temps, ça devient une amitié parsemée de responsabilités tout au plus. Et je ne crois pas en l’amitié homme femme. Trop d’obligations, de jalousie, de différences de perception, de désir, trop peu de désir ou du désir pour d’autres…
— On est où ?
Elle s’essuie la bouche et s’étire un peu.
— On arrive à Scarborough, peux-tu me lire les directions que Roger nous a écrites sur la carte s’il te plait ?
Elle la ramasse lentement et plisse les yeux.
— Euh… Quand vous arrivez à Scarborough, continuez sur Black Point Road à peu près dix minutes, passez le Massacre Pond et tournez sur Ferry Road.
— Merci.
— Le Massacre Pond, c’est ben creepy comme nom ça.
— Ouais, y a plein d’histoire à propos de ça, on m’en parlait quand j’étais petit. Je pensais que c’étaient juste des trucs pour nous faire peur, mais j’ai regardé sur internet pis ça l’air que c’est vrai.
— Des histoires de quoi ?
— Des affaires d’esprits, de massacre autochtone et de tueurs en séries.
— OK, pis tu vas rester vague comme ça ?
Je soupire.
— Il parait que deux grosses batailles entre autochtones et Européens ont eu lieu et que l’esprit d’un fanatique tueur d’Amérindiens qui s’est fait enterrer là rôde durant la nuit. Il se surnomme Richard Crazy Eyes, ou quelque chose comme ça, parce qu’on raconte qu’il avait une lueur dans les yeux à chaque fois qu’il tuait. Il parait aussi qu’au moins deux tueurs en série ont été à l’œuvre pas loin de l’étang.
— OK, pis ça te tentais pas de me dire qu’on allait célébrer nos six ans en compagnie de fantômes assassins avant de partir ?
— C’est juste des histoires Julie. Pis la plage est super belle tu vas voir.
Je sors de l’auto, m’étire et me dirige vers la maison. Elle est grise, la porte grince quand je l’ouvre. L’humidité me tape, je me sens lourd. Les cinq heures de route m’étourdissent. La première chose que je remarque en entrant c’est le vieux fauteuil en cuir et je m’y étends sans délai.
— Tu m’aides même pas à rentrer les bagages dans la maison ?
— Laisse-les là, je vais le faire tantôt.
Elle soupire, fronce les sourcils et commence à inspecter la maison.
— Y a ben de la poussière ici ! Pis c’est qui qui va encore faire le ménage ? Moi, l’esclave de service !
Je ferme les yeux et tente de faire abstraction d’elle.

***

Je me réveille. Je suis exactement dans la pièce où je me suis endormi, à la même place, mais quelque chose cloche. Je ne peux pas bouger. Tout est sombre. J’entends une voix grave, mais féminine qui chante un air dans une langue que je ne connais pas. Mon cœur se serre. J’ai le vertige. J’essaye de crier, mais je ne contrôle pas mes cordes vocales. Je suis complètement paralysé. Des bruits de pas s’approchent de moi, des talons hauts. Je reprends mes esprits. La salle est plus claire, ma femme chante du Billie Holliday en passant le balai.
« I’m a fool to want you. To want a love that can’t be true. »
J’avais oublié à quel point elle chante bien. Ça fait longtemps que je n’ai pas trouvé sa voix agréable à ce point. Je devais seulement être à moitié réveillé et c’était elle que j’entendais sans comprendre, mais tout semblait si réel. J’étais incapable de bouger un poil. Et ce sentiment… Ce mélange de perte d’équilibre et de mélancolie… Je sors fumer une cigarette.

Le soleil est en train de se coucher. Les arbres frémissent avec le petit vent frisquet. Je rentre les bagages dans la maison et décide d’aller faire une marche. Black Point Road longe le Massacre Pond, mais je ne le vois presque pas à travers les arbres. Une femme marche de l’autre côté de la route. Elle porte une robe noire moulante fendue jusqu’en haut de la cuisse, elle est nu-pied et ses cheveux sont trempés. Ses yeux croisent les miens un bref instant, je baisse le regard. Je relève la tête lorsque je l’ai dépassée et me retourne pour voir ses fesses qui font rebondir le tissu de sa robe. Elle est sublime. J’essaye de l’imaginer nue. Je me rallume une autre cigarette. Je me sens con. Me voilà en train de fantasmer sur une inconnue pendant que je suis en voyage pour fêter mes six ans avec ma femme que je ne désire plus. Je dois arrêter de me laisser contrôler. Arrêter d’avoir peur. Le soleil s’est couché. La lune illumine la mince brume sur la route. J’éteins ma cigarette et me redirige vers la maison. Julie est couchée, je m’étends à ses côtés.

***

Je suis immobilisé. J’ai le même sentiment de vertige que j’ai ressenti lors de ma sieste en arrivant. La chambre est plongée dans l’obscurité. J’entends les longues respirations de ma femme endormie. Un murmure se faufile jusqu’à mon oreille, il vient du coin de la pièce. Je reconnais la voix que j’avais entendue durant l’après-midi. Mon ventre se crispe. Une silhouette noire faite comme un sablier s’avance vers moi. Chaque pas s’accompagne d’un bruit sec de talon aiguille. Elle murmure quelque chose que je ne comprends pas d’un ton insensible et cruel, mais terriblement sensuel. Je sens les draps me découvrir. La créature monte sur moi, je sens son souffle se déplacer le long de mes jambes. J’essaye de toutes mes forces de bouger, mais aucun de mes muscles ne me répond. Elle me chevauche. Elle colle son sexe contre mon érection. Je sens de la chaleur et de l’humidité à travers mes caleçons. Les mouvements circulaires de son bassin m’hypnotisent. Je suis en transe, j’ai l’impression de tomber à l’infini. Je me sens drainé de mon énergie. Je ne peux plus respirer. Tout mon corps se contracte. J’éjacule. Je reprends mes esprits. Ma femme me regarde avec un sourire, sa main sur mon pénis.
— Ça ne t’en prend pas beaucoup ! Je l’ai seulement flatté. J’espère que tu rêvais de moi au moins.
Je m’efforce de lui sourire. Je suis sous le choc, je ne comprends pas ce qu’il se passe. Je tente de dire quelque chose, mais elle m’enlève mes boxers, commence à lécher tout le sperme et l’avale. Elle relève la tête et se passe la langue sur les lèvres.
— Ça fait six ans qu’on est ensemble aujourd’hui, c’est pas rien ! Prends ton temps je vais préparer le déjeuner.
Elle sort de la pièce, me laissant nu et ébahi.

Je me dirige sous la douche. Je suis exténué. Je me lave machinalement. J’essaie de faire la part des choses. Que vient-il de se passer ? Je n’y comprends rien. En sortant de la salle de bain, une odeur de bacon me monte au nez. Je descends les escaliers lentement. Ma femme est en train de cuire des pains dorés. Elle porte un t-shirt blanc qui laisse entrevoir ses mamelons et des petits shorts qui lui font des fesses merveilleusement bombées. Je remarque que ses seins semblent plus gros que d’habitude. Je ne lui dis pas. Je sais ce que ça peut donner comme résultat : « Quoi tu trouves que j’ai pris du poids ? » « Non, je trouve ça beau… »
— Bonjour chéri !
— Bonjour.
— Assieds-toi, je t’emmène ton assiette.
Il fait anormalement clair pour sept heures du matin. Ma femme est anormalement belle et souriante. Le déjeuner est anormalement bon. Normalement, je devrais être content.
— Ça va Julie ?
— Oui ! Je suis contente d’être ici, avec toi.
— Moi aussi.
Je ne sais même plus si je suis sincère, je suis trop bouleversé.
— Est-ce qu’on va à la plage après avoir mangé ?
— OK.
La route pour se rendre à la plage de Scarborough passe à travers le Massacre Pond. L’eau de l’étang est noir brunâtre, on dirait un grand marécage. Quelque chose de sinistre s’en dégage malgré le soleil tapant.
— Donc c’est ça le fameux Massacre Pond ! Je m’attendais à plus lugubre, c’est pas si pire.
— Qu’est-ce qui t’arrive ? T’es ben joyeuse aujourd’hui.
— Quoi, j’ai pas le droit d’être heureuse d’être en vacances avec mon amoureux ?
Je lui souris.
— Non, t’as raison, il fait super beau en plus.
Elle lâche un petit rire d’enfant et me prend par la main.

La plage est magnifique. Le sable est chaud, les vagues sont hautes. Il y a plein de monde. Je passe la matinée couché au soleil. Ma femme va et vient. Elle m’apporte des coquillages, des roches et me convainc d’aller me baigner deux fois. L’eau est bonne, mais je n’ai pas d’énergie. Le soleil commence à me brûler la peau malgré l’indice de soixante de ma crème solaire. Il y a quelque chose de différent chez ma femme ; sa manière de bouger, sa manière de parler. Elle a une certaine assurance qui me déconcerte. Elle assume son petit bikini de façon surprenante. Elle fait détourner les regards. Nous partons dîner.
— T’as quelque chose de changé Julie.
— Tu trouves ? En bien ou en mal ?
J’hésite.
— En bien, mais je te reconnais presque plus.
— De quoi tu parles, je comprends pas...
— De la façon dont tu bouges, dont tu parles, dont tu me regardes, dont…
Elle met son index sur mes lèvres et empoigne mes testicules avec son autre main. Nous sommes au milieu de la route qui passe au travers du Massacre Pond. Elle se met à genoux, baisse mon costume de bain, dépose ses lèvres sur la base de ma verge, sort doucement sa langue, remonte tranquillement jusqu’au gland et engloutit complètement mon pénis dans sa bouche. Elle me regarde directement dans les yeux quand j’éjacule. Ses iris semblent plus foncés que d’habitude. Je me sens vidé tout d’un coup, épuisé. Elle avale mon sperme et se relève nonchalamment pour m’embrasser sur la joue. Elle me sourit.
— Pourquoi tu fais cette tête-là, t’as peur de commettre un péché devant Crazy Eyes ?
Je ricane. Il y a définitivement quelque chose de changé chez elle, mais il faut admettre que c’est plutôt agréable. Elle avance devant moi avec conviction. Elle se tient droite, elle a fière allure. Ses fesses et ses cuisses vibrent au rythme de sa marche cadencée. Elle dégage une telle énergie sexuelle que j’ai pratiquement oublié tous ses défauts. Je viens tout juste d’avoir un orgasme et je la désire encore plus. Je crois que je ne l’ai jamais désirée autant. Je suis encore dur. Hier, notre relation était quasi platonique, c’est tellement étrange… Le soleil tape, je suis étourdi, je n’ai pas toute ma tête. Je devrais profiter de sa bonne humeur plutôt que de me demander ce qui cloche chez elle. Je la rattrape, mets ma main sur sa hanche et l’embrasse dans le cou. Elle s’arrête et me regarde dans les yeux avec un air sombre et sérieux.
— Tu es à moi.
Je souris, mets ma main sur son cou et approche mon visage du sien.
— Toi aussi, tu es à moi.
Elle frôle mes lèvres avec les siennes et descend ses mains jusqu’à mes fesses tout en tenant mon regard.
— Ton âme m’appartient.
Normalement, j’aurais ri, mais bizarrement, je suis resté figé. Elle l’a dit avec tant de certitude. Et son ton de voix, si sérieux, si grave, si menaçant. Elle me fait un beau sourire, me donne une petite tape sur la joue, glisse sa main jusqu’à mon cou, m’embrasse sur la bouche et se remet en marche.

Je suis tellement fatigué. En arrivant à la maison, je titube et n’arrive plus à garder mes yeux ouverts.
— Tu as l’air à bout de force chéri, vas faire une sieste.
Autant j’ai peur de refaire un cauchemar, autant je m’en fous complètement, je suis dans un état second. J’arrive dans la chambre et me couche sans prendre la peine d’enlever mon costume de bain encore humide. Je dors comme un bébé.

***

Un cri strident me réveille. On dirait un enfant en train de se faire décapiter. Je me précipite en bas. Ça vient de la cour. Je sors dehors et vois ma femme, couteau à la main, en train d’égorger un porc attaché sur la table à pique-nique. Elle découpe ses membres. Le sang gicle partout, sa peau et son bikini sont recouverts d’hémoglobine de cochon.
— What the fuck Julie!
Elle se retourne calmement, me regarde droit dans les yeux en continuant de découper la chair du porc. Je fige. Elle arrache son cœur et le laisse tomber dans l’herbe.
— T’es folle ! T’es fucking folle !
Je me tire les cheveux. Elle lâche le couteau, s’approche de moi avec une démarche de léopard qui vient d’attraper la proie du siècle. Je recule.
— J’ai trouvé notre souper, ça va nous nourrir pour au moins trois jours !
— Qui es-tu ? T’es pas ma femme.
— Oui c’est moi chéri, qu’est-ce que t’as ? Tu me reconnais pas ?
— Julie, ça marche pas entre nous depuis trop longtemps et tu le sais bien. Je sais pas ce que t’essaies de faire depuis qu’on est arrivés ici, mais c’est trop bizarre, je…
Elle prend la bouteille d’huile d’olive et commence à se la verser sur le corps. L’huile se mélange avec le sang, se déverse jusqu’à ses orteils. Une longue flaque de liquide rosâtre se répand sur le plancher de la cuisine. Elle se passe les mains sur le corps mélangeant les fluides au passage. Ses mamelons sortent des triangles imbibés de son bikini. D’un mouvement, elle fait tomber tous les légumes fraîchement coupés qu’il y a sur le comptoir par terre. Elle détache son bas de maillot et se penche sur le comptoir. Je m’avance vers elle, je suis comme possédé. Elle empoigne ses fesses et insère son annulaire dans son anus. Je n’ai jamais eu une érection aussi dure. Mon pénis fait mal. Son corps brille d’un rouge démoniaque. Elle se retourne, se met à genoux, descends mon costume de bain jusqu’à mes chevilles et approche ses lèvres de mon sexe.
— M’aimes-tu encore ?
Je ressens la chaleur de son souffle à chaque lettre qu’elle prononce sur le bout de mon gland.
— Oui.
— Dis-le.
— Je t’aime Julie.
Je suis peut-être ensorcelé, mais j’ai vraiment l’impression d’avoir dit la vérité. Sa langue effleure l’extrémité de mon pénis, je viens instantanément. Elle se relève, enlève sa bague de mariage, me la dépose dans la main, approche ses lèvres de mon oreille et chuchote :
— Pas moi.
Je m’effondre sur le sol. Elle ramasse son sac qui traîne sur la table et s’en va. Je n’ai même pas l’énergie pour ouvrir la bouche. Je me sens mort. Je m’efforce de ramper jusqu’à la porte d’entrée. Je la vois se diriger vers le Massacre Pond, sac à la main, son corps nu peinturé d’huile et de sang. Je réussis à me relever de peine et de misère. Je boite. Chaque pas est pénible. J’arrive finalement proche de l’étang. Je vois une femme nue, le corps ruisselant, sortir de l’eau sombre et lugubre. Elle enfile une robe noire moulante fendue jusqu’en haut de la cuisse et se dirige sur la route, nu pied, les cheveux trempés. Ses yeux croisent les miens un bref instant, je baisse le regard. Elle passe son chemin, me laissant étendu sur l’asphalte, nu. Je relève la tête pour voir ses fesses qui font rebondir le tissu de sa robe. Elle est sublime.
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