N°20030427-Z

il y a
6 min
4
lectures
1
Heureusement, Elvira était venue avec ses deux filles. Au moment du choc, elles ont pu soutenir leur mère même si la douleur les avait fait chanceler elles aussi. C’est bien lui. Aucun doute possible. Sur l’étiquette accrochée au gros orteil on pouvait lire : NUMERO : 20030427 – ZN. Nom : Chavez Montero. Prénom : Marlon Orlando. Type : latino-américain. Taille : 1,63m. Age : 15 ans. Causes du décès : arme à feu.

Après un verre d’eau, les trois femmes sortirent de la morgue de San Salvador en laissant derrière elles un fils et un frère. Le seul. Mais la tristesse avait laissé place à la colère et au sentiment de culpabilité. Comment n’avaient-elles rien vu ? Comment le Seigneur avait-il permis une chose pareille ? Elvira avait toujours su que Marlon avait un secret mais elle avait toujours respecté son fils. Elle avait confiance en lui. C’était son fils !
Hier, aux alentours de dix-sept heures, Marlon est tombé sous les balles de l’autre camp. Lorsqu’on l’a ramassé, il gisait au beau milieu du boulevard des Héros, près du centre commercial Métrocentro. Deux balles dans le ventre et une autre dans la poitrine. Les forces de police, alertées par des badauds étrangement blasés, sont arrivées trop tard. Le feu d’artifice était déjà terminé. Seul restait le corps inanimé d’un jeune garçon dont l’abdomen vomissait les tripes, le tout maculant de sang un uniforme scolaire, celui du lycée Francisco Menendez. Nul besoin d’aller chercher un suspect en particulier. L’enquête avait immédiatement pris un chemin bien précis, celui que lui indiquait le tatouage de Marlon.

Le lycée Menendez est le plus important de la capitale salvadorienne. Plus de trois mille élèves essayant tant bien que mal d’y obtenir un diplôme. Tant bien que mal car l’enseignement public en El Salvador est dans le même état que ses routes : impossible de se fier à l’itinéraire conseillé. Ou bien on slalome entre les trous et les obstacles et on y arrive ; Ou alors on tombe en panne, on reste sur le bord de la route et on attend qu’une bonne étoile vienne nous sortir de là, situation qui peut durer un certain temps.
Le scorpion sur l’écusson est la seule fierté de ces jeunes lycéens en uniforme. En tout cas c’est ce que croyait Elvira chaque fois qu’elle lui repassait sa chemise et son pantalon. C’était pour elle une cérémonie religieuse, un rite quotidien. Tous les matins c’était comme mettre les ailes à un ange avant qu’il ne parte au lycée.
Mais le vrai mal qui rongeait Marlon n’était pas sur son uniforme. La bête qui l’accompagnait jour et nuit était aussi dangereuse pour les autres que pour lui-même. Un phénix méphistophélique renaissant de ses cendres meurtrières et infernales, un basilic satanique et sournois, deux lettres et un nombre tatoués sur son dos entre les deux omoplates : MS 13.

MS 13. « Mara Salvatrucha 13 ». Le gang le plus redouté de toute la planète mais qui prend ses racines en El Salvador. Au moment de la signature des accords de paix signés à Chapultepec au Mexique en 1992 entre les forces armées salvadoriennes et la guérilla de gauche incarnée par le FMLN (Front Farabundo Marti de Libération Nationale), une grande partie du pays et surtout des terres a été détruite par plus de dix ans d’une guerre civile sanglante et d’une rare violence entre 1979 et 1992. Un pays resté hagard, détruit moralement et économiquement, et encore sous le choc de l’assassinat de la seule personne qui aurait pu changer les choses, les rendre plus humaines pour le moins – une guerre peut-elle être humaine ?- : l’archevêque de San Salvador, monseigneur Romero, abattu devant ses fidèles, en pleine homélie dénonçant le non respect des droits de l’homme.

Un pays corrompu par un gouvernement qui ne tient pas ses promesses. Les accords prévoyaient des pensions ou des lopins de terres pour les soldats ou les guérilleros. Des promesses jamais tenues. Dès lors certains, mus par la déception et la rancœur, ressortirent les armes, ces armes qui avaient été enterrées et qui auraient dû germer et produire des champs entiers de paix et de prospérité. Mais la poudre s’est remise à bruler, le métal s’est remis à transpercer les chairs pour ces familles laissées pour compte d’un revers de la main comme un clochard qui vient demander sa pièce et que l’on refoule parce qu’il empeste ou parce qu’il fait peur tout simplement.
Ce sont les fils qui ont repris le flambeau. Belle expression pour parler d’un feu pervers et beaucoup plus subtil et plus moderne que celui de la guérilla : la délinquance urbaine. Armes, Solidarité, Territoire et Famille : nouveau crédo d’une partie de la jeunesse salvadorienne. La rue est à eux.

Marlon n’a jamais dit à Elvira qu’il venait d’entrer à la MS 13. Suite à une bagarre dans la cour du lycée, un élève de terminale s’est approché de lui :
-Tu te débrouilles pas mal avec tes poings- lui avait-il dit- Ça pourrait te servir un jour d’avoir des couilles, tu sais ?
Et il était parti.
Marlon ne fit pas cas de la remarque et retourna vers ses copains. Trois jours plus tard, il rencontra de nouveau le gaillard de terminale mais cette fois dans la rue et accompagné de deux autres sbires tout droit sortis d’un clip de rap gangsta.
-Marlon, t’as cinq minutes ?
-Ça dépend, pourquoi ?
-Pour qu’on parle d’un ou deux trucs qui vont changer ta vie, mec. Allez, j’t’offre des pupusas. Au fromage ou à la graisse de porc ?
Une semaine plus tard, il se faisait tatouer le sigle fatidique sur le dos. Il savait que le lycée était le fief du gang et un réservoir inépuisable de recrues potentielles victimes de la misère sociale. Mais il s’était juré de ne jamais l’intégrer. Pour lui ces mecs étaient des dingues. Ils avaient transformé le bahut en véritable quartier général. Le directeur avait beau dire aux parents d’élèves qu’il maîtrisait la situation et que son établissement restait principalement un lieu d’éducation et de respect des règles, cela ne l’empêchait pas d’avoir un 9mm dans le tiroir de son bureau.
Mais voilà. Marlon est le seul homme de la maison. Amputé d’un bras lors du conflit, son père ne pouvait plus exercer son art, son métier, et donc une source de revenus : la sculpture sur bois. Il excellait dans la reproduction de statuettes mayas qu’il vendait, sur les lieux des fouilles archéologiques, aux nombreux touristes qui venaient visiter les sites. Se sentant alors inutile, il décida de se suicider et alla se pendre à l’arbre devant la cabane, et ce, aux yeux de tous.
Les deux sœurs vendaient des tortillas sur les marchés et sa mère, après des heures de route en bus à moitié déglingué, travaillait comme journalière dans les caféiers de l’ouest du pays. Mais les revenus demeuraient malgré cela insuffisants pour subvenir aux dépenses quotidiennes de la famille, alors les perspectives d’argent facile promis par la MS 13 furent très convaincantes. C’était sans compter sur les dangers que représente l’appartenance à un gang, et plus particulièrement la MS 13.

Pour un habitant d’El Salvador, les ambitions sont restreintes. Avoir de l’argent. Ou pas. Dans le premier cas, les personnes exercent une profession honorable –avocat, médecin, banquier -, habitent la maison de leurs rêves dans un quartier rupin comme l’Escalon, surveillé par une société privée de gardiennage, et généralement, le weekend elles prennent le 4x4 pour aller au « rancho » ou petite résidence secondaire sur les plages de La Libertad. Pour les autres, les vrais salvadoriens, souvent d’origine indienne, on parlera davantage de survie pour beaucoup dans des zones défavorisées comme Mejicanos ou Soyapango ou même des bidonvilles dont le nom parle de lui-même : les « marginales ».
Pour la deuxième catégorie, la dernière chance s’appelle Etats-Unis. Le rêve américain se transformera pour certains, hélas, en cauchemar salvadorien. La jeunesse joue la carte américaine, et plus précisément Los Angeles, pour trouver un Eldorado économique. Quel clin d’œil de l’Histoire ! La clandestinité provoque dès lors un reflexe communautariste, celui de la solidarité patriotique ou raciale. Et Los Angeles devient de ce fait le terrain des règlements de comptes entre latinos, afros, asiatiques et ultranationalistes blancs. La MS 13 contre le reste du monde. Mais la police d’immigration américaine, inlassablement, fait son travail de sape et rapatrie les méchants petits garçons vers leurs mamans. El Salvador ! Quel terrain de jeu pour « une bande de potes » ! Une forêt dense, une police rongée par les bakchichs, un territoire régulièrement laminé par les catastrophes naturelles –on se souviendra d’El Niño et de Mitch dans les années 90 ou du séisme de 2001- et le discrédit jeté sur l’honnêteté de la population suite au scandale des aides humanitaires détournées dans les caves de gens peu scrupuleux désireux de se faire de l’argent sur la détresse du pays. Les dons étaient vendus au plus offrant ! Comble de l’horreur et de la nausée, on retrouvera un nombre incalculable de sacs de nourriture avariée non « vendus » dans certains sous-sols privés...
Comment ne pas comprendre l’application d’un concept tel que « œil pour œil » ?

Alors quoi ? Le sort du pays est entre les mains de Marlon ? Quinze ans ! Mort pour son pays ? Son pays n’existe plus. Mort pour sa famille ? Exactement, pour sa famille. Mais laquelle ? Elvira et ses deux sœurs ? La MS 13 ? Qui lui a fermé les yeux pendant qu’il agonisait et qu’il se vidait de son sang ? Une main douce, câline, compréhensive, miséricordieuse, une main qui pardonne tout, une main qui caresse, une main qui pleure, qui hurle, qui s’étouffe, une main qui a bercé tant de fois le hamac, une main qui passe dans les cheveux et qui rassure ?
Ou une main vengeuse, haineuse, une main qui sent la poudre et la mort, une main blanchie par la coke et le crack, une main salie par le pognon gagné par des sicaires, une main couverte de sang elle aussi, une main tatouée, une main terriblement anonyme, une main qui a quinze ans peut-être et qui dit, comme à l’étal du Mercado Central, « voilà, sous cellophane, emballé. Au suivant ! »

Marlon est mort en mission entendra-t-on dire le jour de l’enterrement. En effet, armé d’un 38, il devait attendre en embuscade au coin du boulevard le passage de trois membres de la M 18. Lorsqu’il les mit en joue, Marlon comprit que le tatouage qu’il avait dans le dos allait devenir le plus lourd fardeau de sa vie et qu’il venait d’un coup d’un seul de tatouer toute sa famille en même temps. Ces quelques secondes de lucidité lui furent fatales. L’un des trois sortit lui aussi un 38 et fit feu à bout portant à trois reprises en direction de Marlon.
On apprendra plus tard que le coupable fut blessé lui aussi. Le puissant recul de l’arme au moment du coup de feu l’aurait fait basculer et trébucher sur le trottoir. Bilan : une clavicule cassée.
Pas étonnant quand on a dix ans...

1
1

Un petit mot pour l'auteur ? 1 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Un texte fort qui montre bien ces histoires de gangs dans cette partie du monde.