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Mycophile et mélanophobe

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FINALISTE
Sélection Jury

Prologue

C'est simple, je les aime ! A la poêle, avec un peu de crème. En apéro, cuisinés et assaisonnés avec de l'huile et du vinaigre. Et puis, c'est plaisant d'aller à leur rencontre : on quitte les chemins battus, on prend des transverses sans leurs chemins, on fouine, on scrute le sol, à en oublier les branches qui nous griffent la figure et les toiles d'araignées qui se collent à nos oreilles. Jeux de cache-cache où ils gagnent très souvent, ce sont des malins !


Acte un : la colonisation !

Mais quand ils ont décidé d'élire domicile sur sa poitrine, ça ne m'a plus fait rire.
Petite tâche de rien du tout perdue dans les très nombreux nævus de sa peau, petite spore arrivée là par un vent mauvais.
Microscopique, superficielle, rien de bien méchant. Le temps passe et la spore a bourgeonné, elle s'est dupliquée. Elle finit par ne plus se dissimuler au milieu des grains de beauté. Un rendez-vous doit être pris.
— « Dans le public ! » dit-elle !
En tant que socialo-socialiste, il est hors de question qu'elle aille consulter dans le privé. Il faudra donc attendre six mois pour qu'un tâchologue diplômé et public veuille bien s'y pencher. La petite tache vit bien ce délais : elle grandit et pousse ses hyphes de tout cotés.
La date du rendez-vous finit par arriver. A la vue de sa peau, le tachologue pousse moult hurlements, la couvre de reproches, lui assène les « vousauriezdu » de bon aloi, tout oublieux qu'il est des causes de ce délais. Comme lors d'un relais, il transmet donc le duo à son collègue mélanologue, public, bien entendu !
Dès la chemise enlevée, ce dernier s’étonne et s'exclame de voir un si beau spécimen ! D'habitude les gens se scrutent à la loupe et consultent dès qu'un grain de peau fait des siennes. Ils s'affolent, paniquent, remuent ciel et terre pour un poil de travers. Et là, non. Il a affaire à deux exceptions :
- un mélanome qui a pu prendre une ampleur considérable, chose rare sous nos latitudes
- une femme publico-rigide, privilégiant ses principes d'équité et de respect des ordres d'arrivée et de prise des rendez-vous, plutôt que sa santé personnelle.
Ébahi de ces deux raretés associées, le mélanologue s'affaire pour préciser les contours de chacun et le degré de la colonisation : il analyse, sonde, prélève, radiographie les profondeurs des deux êtres. La conclusion aurait sans doute pu faire l'économie de dix ans d'étude de la médecine : ils ne sont pas fait l'un pour l'autre, il faut les séparer. L'un des deux prend méchamment ses aises et compromet l'équilibre de la petite communauté.
La Vie suit son cours, la douceur s'éternise, les cartables sentent le neuf, les globules blancs s'activent et les jours passent.


Acte deux : le parasitisme

Elle et son mélanome passent donc entre les mains du scapelologue, du dodologue, et autres perfusiologues, toujours publics. Le challenge ? les séparer !
On découpe, on enlève, on recoud, on referme tant bien que mal, on cache le tout sous un pansement, et hop, retour à la maison !
Le carpophore a donc été enlevé de son hôte non consentant et se retrouve à l'air libre avec deux ou trois autres morceaux sanguinolents. Loin de ses trente sept degrés, sans rien pour se nourrir, en pleine lumière, dans un milieu on ne peut plus hostile pour lui, le mélanome se meurt ! Le gros des troupes a donc été mis hors jeu, sur la touche et à la poubelle.
Armée en déroute, le macro-mycète est privé de son plus bel organe de production et de diffusion de ses spores. La bataille sera-t-elle gagnée ? On met des cierges à Sainte Immunologie.
La Vie suit son cours, Johnny Depp est ruiné, Amal Clooney est enceinte, la voisine a déménagé, les tissus cicatrisent et les jours passent.


Acte trois : lutte en milieu inhospitalier

— « Bizarre je supporte plus l'odeur de la lessive !», nous dit-elle.
Puis vint une toux qui refuse de passer, un œdème à une jambe, un ganglion bizarre...
Retour à la grande maison médicale où ses nombreux logues publics la ré-ausculte sous toutes les coutures.
A chaque retour d'examen, la liste des nouveaux mots savants qualifiant ces pathologies s'allonge. Nous enrichissons, la mort dans l'âme, notre vocabulaire.
Le cerveau, les poumons, les intestins, les veines... visiblement de nombreuses parties du corps sont atteintes d'un mal que personne ne nomme. Seuls les symptômes, les dysfonctionnements, les pathologies ne sont pas concernés par cette étrange pudeur des mots. Nous finissons par conclure que l'envahisseur mycélien n'avait donc pas été terrassé par l'ablation du carpophore. Il avait progressé à pas lents, sans tambour, ni trompette. Ses hyphes avaient fini par s’immiscer un peu partout, le long des vaisseaux, des os, des organes... Du cerveau aux orteils, le corps entier semble colonisé.
Les problèmes apparaissent au fur et à mesure de la croissance des mycéliums : je bouche une veine par là, perturbe les neurones dans le cortex, obstrue une bronchiole de ce coté.
Plus il progresse, prenant de l’ampleur et de l’embonpoint, plus elle maigrit, dépérit, se recroqueville, se ratatine, comme une pomme oubliée dans le plateau de fruit.
L’hôpital étant le lieu de vie des logues, elle et son mélanome y prirent une chambre pour deux.
Les logues avaient ainsi sous la main les deux exceptions et pouvaient à leur guise les palper, les mesurer... blouse au vent, en trois minutes chrono !
Chacun d'eux scrute son organe. Ils réparent les brèches, comblent les fissures, mettent de l'étoupe dans l'une des nombreuses voies d'eau de l'embarcation.
Une bataille de gagnée ? Un court répit fait suite à la tempête, puis une nouvelle brèche apparaît sur un autre front. Chaque lutte nécessite des aiguilles, une énergie folle, des douleurs, des cathéters, des cicatrices, des effets secondaires...
Le séjour se prolonge. Coté qualité de l'accueil, on a connu mieux ! Certes, les repas sont servis, non, pardon, jetés, dans la chambre, mais le niveau de stress du personnel gâche la volupté qu'aurait pu apporter ce petit luxe ! Visiblement le maître d’hôtel a pour seul indicateur d'efficacité le chronomètre ! Puce à l'entrée de chaque chambre à laquelle tout employé qui rentre doit s'identifier... décompte du temps...
Scoop ! L'homéopathie est entrée à l'hôpital : cette médecine est appliquée systématiquement sur les relations humaines, avec un maximum de dix mots dilués en vingt quatre heures !
Chaque journée est un décathlon et les résidents doivent réussir les épreuves suivantes :
- tenter d'avoir de l'aide avant dix appels pour aller aux toilettes
- éviter les régimes « salade verte, épinards, orange » alors que les intestins sont en crise
- accepter de ne rien manger ces jours-là
- compter et vérifier ses médicaments pour éviter les erreurs
- essayer d'avoir une couverture lorsque l'on reste sur un brancard dans un couloir à 15 °C
- éviter d'avoir un fauteuil roulant pour enfant lorsque l'on en n'est plus un
- essayer d'attraper avec un lasso depuis son lit un soignant pour avoir deux ou trois informations sur soi
- essayer de dissimuler son postérieur visible grâce à la coupe avantageuse de la chemise de nuit lors des sorties de la chambre
- tenter d'obtenir que la porte de la chambre soit fermée lors de la toilette
- et enfin, summum du défi, un truc insensé : essayer d'avoir une tisane, lorsque c'est la seule chose qui soulage de douleurs. Cette demande relève d'une véritable provocation : elle signifierait l'entrée de la médecine alternative non codée, prémisse d'une rébellion pouvant tourner à la mutinerie !
Nous en avons donc conclu que l’hôpital n'est pas un lieu conseillé pour un séjour de remise en forme, remarque que nous n'avons pas manqué de mentionner sur Triadvisor.
Un jour, les logues eurent fini d'essayer toutes les médecines contre le macro-mycète invasif. Dépités de leur échec, ils décident d'éloigner de leur hôpital le duo devenu infernal car résistant aux diverses thérapies : ils renvoient le tout à la maison. Après le court trajet en taxi sanitaire, les accompagnants arrivent, posent les papiers sur le buffet, les soulèvent, elle et son macro-mycète, du fauteuil roulant. Pendant qu'elle se tient aux murs, ils enlèvent le fauteuil de dessous ses fesses et s'en vont très vite avant que ne se rompt le fragile équilibre : ils ont l'habitude, ils seront déjà loin dans l'escalier !
La Vie suit son cours, les trains emmènent les vacanciers ailleurs, le bleu du ciel est insolent, les tissus ne cicatrisent plus et les jours passent.


Acte quatre : la victoire

Sachant que les appartements sont conçus par des gens bien portants pour des gens bien portants, rien n'est adapté au duo refoulé de l’hôpital. Le domicile, attendu comme un lieu de paix et de ressourcement, s'avère très différent de celui précédent le séjour en milieu inhospitalier :
- chaque acte de la vie quotidienne nécessite des efforts herculéens, des prises de risque dignes de celles d'un alpiniste sorti faire l'aiguille verte lors d'un risque d’avalanche de niveau 4 sur 5. Le domicile est à présent le lieu de tous les dangers.
- la cuisine s'est transformée en pharmacie. Muesli aux médicaments le matin, gratins aux gélules à midi, souper avec une macédoine de cachets. Créativité et innovations culinaires, recettes encore non brevetées par Bayer !
- Lui aussi se métamorphose : il devient successivement médecin, psychologue, infirmier, aide soignant, agent de surface, cuisinier, confident, en plus d'être son compagnon de Vie. Vingt quatre heures sur vingt quatre, il alterne les couleurs de blouse au gré des fonctions qu'il assure. Travailleur de l'ombre non déclaré, il dépasse tous les horaires admissibles par les codes du travail des pires pays en matière des droits de l'homme.
Le rêve d'être ensemble pour la fin de Vie tourne vite au cauchemar ! Le macro-mycète empoisonne jusqu'aux émotions, remplaçant tendresse et attention par aigreur et ressentiment.
Appelé deux fois par nuit, le SAMU finit par ré-emmener le duo dans un autre hôpital. Un hôpital tout à fait exceptionnel dans lequel on peut rester si on est très malade, comme, par exemple, atteint d'une macro-mycètite aiguë généralisée.
Cette fois, plus question de tenter de les séparer ; les jeux sont fait, l'un des deux a gagné la bataille. Il a épuisé ses défenses, installé ses colons et tous ses organes sont désormais occupés.
Le seul enjeu consiste à tenter de rendre vivable l'impensable.
Alors que chaque respiration est un calvaire, que chaque mouvement est douloureux, qu'aucun espoir n'est carressable, il n'y a rien d'autre à faire qu'attendre.
Attendre, avec le ronronnement de la perfusion de morphine pour tenter de supporter l'insupportable.
Attendre, avec le temps qui se dilate. Les journées deviennent énormes de vide, les minutes n'en finissent plus. Aucun centre d'intérêt, aucune activité, ne peuvent venir raccourcir cette langueur.
Attendre, avec les nuits qui durent une éternité, c'est l'hypertrophie du néant.
Peu à peu, le cerveau perd pied, elle s’enfonce dans des brumes impénétrables, devient insaisissable, s'éloigne peu à peu, comme pour nous préparer à la grande séparation.
Ailleurs, la Vie suit son cours, les martinets lancent leurs cris déchirants, la chaleur atteint des sommets caniculaires, elle est immobile, le visage lisse et apaisé. Elle est glacée. Le temps s'est arrêté.


Épilogue
Décevant ce macro-mycète mélanomien : il a une vision à court terme digne des fonds de pension étasuniens ! Quelle idée de faire dépérir son hôte ! Le voilà donc qui disparaît en même temps qu'elle, supprimant ainsi de l'écosystème un être bien peu prévoyant !

PRIX

Image de Eté 2017
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Coucou! · il y a
Deuxième lecture. Toujours aussi "léger" et déprimant. Chapeau!
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Anne Marie Charlotte · il y a
quel courage ! merci
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Yann Suerte · il y a
L'ironie de l'humanité...Très touché par votre texte. Si vos pas vous y perdent, je vous invite bien cordialement à visiter mon texte l' "Atelier". Belle journée à vous.
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Fantec · il y a
J'apprécie particulièrement le ton de votre nouvelle.
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Camille G · il y a
superbement narré avec une ironie mordante et désabusée sur le système médical et sa déshumanisation - Beaucoup d'admiration pour votre texte
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Guy Bellinger · il y a
Raconter un cas de cancer n'est pas chose aisée mais vous prouvez en la matière qu'on peut le faire avec pudeur et drôlerie en adoptant un angle original ainsi qu' un ton satirique diablement efficace (vous démolissez médecins et milieu hospitalier avec la sauvage allégresse d'une joueuse dechamboule-tout). Sans passer par la case émotion facile avec violons sirupeux et sans vous priver d'un humour grinçant et décapant, vous parvenez malgré tout à toucher le lecteur. Un peu comme Chostakovitch en musique.

Je suis également finaliste avec ma nouvelle "Entre cabot et loup" (http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/entre-cabot-et-loup). Si le cœur vous en dit, ma paire de canidés attend votre visite...

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Klelia · il y a
Un sujet délicat qu'il peut être mal perçu de traiter avec humour... mais que vous arrivez merveilleusement a faire tout en respectant le calvaire des malades. Bravo !
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SakimaRomane · il y a
Beaucoup d'humour dans ce drame si réaliste :)
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Bernard Boutin · il y a
D'ordinaire je ne suis pas friand d'histoire médicales avec force détails. La chronologie évolutive et funeste de la maladie dont souffre la patiente, racontée avec humour, et la pirouette morale, salutaire, de la chute face à l'affection mortifère qui se fait harakiri en supprimant son hôte, font qu'à aucun moment je n'ai songé à arrêter la lecture de votre récit. Bravo Anne Marie Charlotte !
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Hamza DIB · il y a
J'ai apprécié et admiré cette histoire merveilleusement écrite. Mon vote et bonne chance.
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Philshycat · il y a