Mutation

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Le Dr. Lacramentis n’était pas le genre d’homme à se pavaner devant la cours. Son rôle résidait plutôt dans les sous-sols glacés du château, là où le couple royal l’avait placé à son service.
Tandis que la fête battait son plein dans la grande salle, le savant s’était retiré dans ses quartiers humides et malodorants. Les ricanements des invités étaient bien loin à présent ; ils s’ effaçaient presque à mesure qu’on prenait de la distance.
En entrant dans les souterrains, le vieillard reconnu la puanteur familière de la moisissure ; cette odeur lui procurait autant de satisfaction que d’admirer la mort faire son œuvre.
Là, dans l’obscurité, flottaient tout un tas de bocaux d’herbes et de breuvages, éclairés à la seule lumière de centaines de bougies. Le Dr. Lacramentis respira d’un bon coup l’air impur, avant de se tourner vers le recoin le plus sombre de la pièce.
Recroquevillée dans les ténèbres, une créature aux longs cheveux noirs tentait au mieux de cacher son corps nu et sale. Face à son maître, elle semblait encore plus chétive qu’elle ne l’était déjà.
Celui-ci s’accroupit, les mains posées sur les barreaux de fer qui la retenait captive.
Alors, il lui chuchota trois mots, trois mots qui suffirent à attirer son attention. La créature releva la tête ; son visage était couvert de crasse, mais ses yeux, eux, ne trompaient personne.
Le vieillard attrapa sa petite main, la lacéra à l’aide d’un poignard, puis regarda le sang couler. Après quelques minutes seulement, la plaie béante avait laissé place à une longue cicatrice à peine visible. Stupéfait, il sortit de sa poche en guise de récompense une belle pomme rougeoyante, tout droit venue du banquer. La première phase de l’expérimentation venait de s’achever. Le drôle de bonhomme se fit plus raide, plus étourdit, et de sa bouche laissa échapper sa joie :

« Prodigieux ! »

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« Ma Reine, l’envahisseur est à nos portes, et malheureusement la moitié de notre armée a été anéantie. Je crains qu’il n’arrive jusqu’à vous ; je vous en prie il faut faire évacuer les invités tant que nous en avons encore le temps, ou ce sera un massacre. »

Le commandant n’avait pas tort : avant le lever du jour, il ne resterait de la Citadelle du Soleil plus que des ruines et des cendres. Toutefois, la partie n’était pas encore terminée pour la grande souveraine, qui réservait encore en sa manche d’or ses dernières cartes.
D’une voix assurée, elle s’adressa à son bras droit le cher Dr. Lacramentis, ami de la couronne et serviteur dévoué. Celui-ci la mena tout droit en des lieux secrets de la forteresse, là où résidaient quelques unes de ses géniales inventions.

« Voilà venu le temps de prouver votre valeur », lui dit elle en soutenant son regard empli d’orgueil.

Tout était si sinistre, englué par d’incommensurables toiles d’araignées et recouvert de poussière. Il fallait agir vite, trouver une machine capable de repousser l’ennemi, de le détruire sans fléchir. Il n’y avait pas à dire, l’endroit était plein à craquer de babioles en tout genre, mais pas de celles que recherchait réellement sa majesté. Soudain, là, au fond, une cage attira son attention. Elle s’en approcha, mais les larmes lui montèrent aux yeux quand elle aperçu la chose qui y vivait.

« Ma dame, je doute que celle-ci vous satisfasse ; elle n’est guère prête. Je l’entraîne tous les jours depuis son arrivée, et il est vrai que le traitement que je lui fais subir porte ses fruits. Toutefois elle n’est encore qu’une enfant, prometteuse je vous le garanti, mais pas assez aguerrie pour nous sauver. »

La Reine réprima un souffle de désespoir.
« Avons nous vraiment le choix, Lacramentis ? Il est évident qu’elle est notre dernière chance. Notre avenir repose désormais sur ses maigres épaules. »

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‘‘Mary’’ l’avait-il baptisé. Elle n’était plus ‘‘la créature’’, ‘‘la mutante’’ ni même‘‘le monstre’’ : cette nuit le maître lui avait donné le nom d’une petite fille normale. Sauf qu’elle ne l’était pas, mais bien entendu, cela ne la dérangeait pas le moins du monde. Mary donc, ne conservait aucun souvenir qui ne soit antérieur à sa rencontre avec le Dr. Lacramentis. Parfois elle souhaitait que cela en soit autrement, mais sa mémoire semi-bestiale l’empêchait d’y penser trop longtemps.

« Ne reviens pas avant que nos adversaires gisent tous dans une marre de sang » lui rappela une voix.

Les grandes portes s’ouvrirent pour la laisser passer. Au dehors, le spectacle était plus qu’impressionnant. Toutes les effluves humaines étaient ici mélangées, imprégnées dans la terre boueuse de la plaine. S’en était atroce. Mary avançait lentement ; devant ses yeux ténébreux se tenait son tout premier champs de bataille, et pas des moindres. Elle sentit la terreur lui transpercer le ventre, mais la bête n’était jamais loin et reprit peu à peu le dessus, dissipant ses sentiments et ne laissant en elle que la rage, la colère, le chaos originel.
La lutte fut rude et sanglante.
Une lance lui troua la cuisse, puis une autre vint se loger dans sa poitrine. Enfin, une épée resta plantée dans l’arrière de son crâne, alors que les hommes de la Citadelle commençaient à battre en retraite.
La douleur était telle qu’au bout d’un certain temps, ses jambes faillirent à leur devoir.
La créature sombra sous le ciel orageux.

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Perché du haut des remparts, le Dr. Lacramentis accusa le coup.
Une femme vêtue d’une épaisse robe errait, parée de bijoux. Quelques hommes de main la défendait encore, tandis qu’elle se risquait à rejoindre le donjon. Le contrôle de la situation lui échappait, il lui filait entre les doigts comme un courant d’eau ; cela se voyait à sa conduite, elle trébuchait, cherchait son souffle devant l’ampleur de son échec.
« Lucrecia... » songea t il « Si une Reine n’est plus en mesure de se protéger, alors sommes nous tous perdus cette fois-ci ? »
Le glas de l’église sonna en contrebas, signant le début de l’invasion.
Le vieux savant contempla alors le triste sort de ceux qui étaient restés aux pieds de l’enceinte ; ils suffoquaient au sol, mais ce n’était rien comparé aux milliers de vies qui s’apprêtaient à être sacrifiées.
C’est alors que contre toute attente, un mort se releva.
Celui-ci n’était pas comme les autres, ses traits lui étaient familiers. Il n’avait pas la démarche assurée, plutôt le pas boiteux à vrai dire, et de sa peau se dégageait une aura surnaturelle.
Lacramentis reconnu les formes de l’enfant qu’il avait jeté dans l’arène, cependant elle n’avait plus rien d’une gamine douée de talents hors du commun. La mutante avait de nouveau muté, laissant traîner derrière elle une enveloppe terrestre. Ses yeux étaient désormais noirs, entièrement, plus aucune lumière ne semblait s’ en émaner.
Mary s’immobilisa au nez et à la gorge du Dr. Lacramentis.

« Je sais tout. » révéla t elle, les crocs serrés « Je sais tout maintenant. Je me souviens de chaque seconde de mon existence, depuis que vous m’avez écarté des autres héritiers de mes parents, très tôt. Si je suis aussi puissante aujourd’hui, c’est grâce à vous, à votre génie mon maître, et aussi sûrement à l’or et au prestige de ma famille. Mais devrai-je encore vous appeler ainsi ? »

Lacramentis se mit à sourire tristement, un genou à terre. Il se souvint du dévouement de la monarchie pour la science à l’époque : il avait fallu choisir un sujet pour assurer la sécurité du royaume, une personne assez jeune pour ne point se rattacher à de quelconques origines, mais assez âgée pour pouvoir endurer la transformation génétique. Le Roi avait élu la petite dernière comme la patiente idéale. Avec les années, le Docteur avait même fini par s’y attacher, sans pour autant lui en épargner les examens expérimentaux quelques peu agressifs.

« Votre majesté. » commença t il, en se redressant « Vous seule pouvez arrêter cette tuerie ; puisez dans vos dernières forces et reprenez ce qui vous reviens de droit. Le Roi a disparu. Votre mère n’a plus les épaules assez solides pour gouverner. Il semble que vous soyez fin prête pour monter sur le trône. Montrez leur que jamais ils ne prendront la Citadelle du Soleil. »

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Le printemps était revenu sur l’imprenable forteresse ; de plus belle, les enfants couraient dans les ruelles, les marchands monnayaient sur la place, et même les oiseaux chantaient la gloire de ce grand jour. Des pétales de roses fraîchement cueillies ornaient les pavés du centre, sous un soleil éclatant. Mary apparu le long de la cathédrale, foulant le sol fleuri d’un pas léger.
Sur son crâne ; point encore de couronne, mais l’audace d’une grande Reine, que le peuple portera à son apogée.
Devant elle ; les marches qui la mèneront vers son destin. La créature les gravit, puis inspira longuement l’air frais venu des abysses de l’édifice. Elle pensa alors au passé, à l’homme sans qui sa vie aurait été des plus courtes, avant de clore ses yeux. Tout allait bien à présent.
Le monde lui tendait les bras.
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