MUSTANG / part 1

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Ecrire, composer, parfois mélanger le tout, photographier aussi, bref créer pour se sentir vivant. Verlaine, Bashung, Baudelaire, Bergman, Gainsbourg, Fauque, Burroughs, Cocteau, Kerouac, Nabokov  [+]

- Putain j’ai une sale gueule !...

Les premiers mots de la matinée. J’étais dans mon bain depuis une demi heure environ. Pamela venait de se lever. Enième bain dans cette maison de cette ville de banlieue chic pourrie.
Elle déclamait souvent ce genre de poésie devant les miroirs, à n’importe quelle heure de la journée.
Au début je m’approchais, la rassurais, bien sûr elle ne voulait rien entendre, alors j’insistais, la réconfortais, la cajolais, tellement que nous finissions parfois par baiser, un coup bref, furtif, ou plus tendrement, selon le moment de la journée, l’occupation de chacun, l’endroit...
Après c’est devenu un jeu, « putain j’ai une sale gueule » signifiait « j’ai envie de baiser »...Cela a duré pas mal de temps, puis cette exclamation a retrouvé son sens premier, un constat psychologique. Nous baisions de temps en temps, un peu plus que par habitude, ou un peu moins selon l’humeur.

J’avais pris ma décision lors d’un bain précédent il
y a environ un mois.
Souvent je profitais du bain pour faire un bilan. L’ambiance y est propice. Et ce jour là, je ne sais pas pourquoi, plus qu’un bilan, c’était un constat. Celui de ma vie.
On était pourtant pas le jour de mon anniversaire, comme il arrive parfois à ces dates clés que l’on se retourne un peu en arrière en grimaçant plus ou moins. J’avais soufflé quatre grosses bougies et trois petites sept mois auparavant. Ça m’a pris presque par surprise. Il y avait bien quelques jours que mes idées semblaient s’assombrir, que ma motivation s’étiolait au cabinet où mes projets d’architecture et mes clients me laissaient de marbre, et que la présence de Pamela me pesait. J’en avais d’ailleurs parlé à Paul mon associé, lui avait révélé me sentir bizarre. Il m’avait répondu dans un rire niais qui lui est propre qu’il n avait pas le temps de s’attarder sur mes sautes d’humeur...
Lui aussi m’apparaissait de plus en plus con, et je réalisais que depuis toutes ces années nous n’avions jamais eu de vraies conversations. Que des futilités.
J’ai revu ma vie défiler au plafond de la salle de bain, dans le crépitement de la mousse et l’odeur vanille-coco. Je n’ai pas cherché à orienter mes pensées vers plus de couleurs, plus d’espace, comme souvent. Pour une fois, la première de ma vie sans intérêt, je m’étais affranchi de ma lâcheté et me regardais dans les yeux.

- Tu sais qu’il risque d’y avoir une dame qu’on ne
connait pas ce soir ?
- Ah bon ? marmonnais-je...
- Bah oui t’as pas entendu Julie ? Sophie et Pascal ne viennent pas...Ils préfèrent réveillonner avec des amis qui font un truc dans leur garage et...
- Sophie et Pascal ne viennent pas ?! l’interrompis-je malgré tout étonné
- Bah oui ! T’es à la masse ou quoi ? On en a parlé hier. Paul a même dit qu’il trouvait ça limite de leur part...
- Et qui est cette femme ?

Je faisais semblant de m’intéresser. Je ne voulais pas que Pamela suspectât la moindre anomalie dans mon comportement. Cela m’était pénible et je devais résister encore quelques heures.

- Je crois que c’est leur voisine âgée sur la droite...

Pamela continuait à me parler de cette femme, tout en s’auscultant dans le miroir embué, perçant ça et là des boutons imaginaires.
Je me foutais de cette femme mais trouvais bien que Julie et Paul invitassent quelqu’un de seule, délaissée par ses enfants en ce soir de Noël. Ils étaient comme ça, le coeur sur la main bien que non croyants.

La mousse n’était qu’un souvenir et je réalisais soudain que je baignais dans l’océan arctique. Pamela pestait car la vaisselle sale de mon petit déjeuner trainait dans l’évier.
Nous n’avions pas d’enfant. Elle n’en voulait pas. De peur que ses seins ne devinssent atrophiés et son ventre strié de vergetures. Son physique avant tout. Elle était d’ailleurs très belle, n’avait pas pris un kilogramme en presque quinze ans de vie commune et les clients au cabinet ne manquaient pas de lui faire des compliments sur son sourire...Certains mecs friqués, qui pensent qu’aucune nana ne saurait leur résister, ne manquent jamais de faire de grasses avances à la jolie secrétaire sans savoir bien sûr qu’elle est ma compagne. Les gros cons. Pamela en joue parfois, sans arrière pensée, juste pour le business.
Toute argumentation se serait révélée inutile. Elle avait décidé pas d’enfant, donc pas d’enfant. Dès le début de notre relation l’idée de la contredire ou de la convaincre ne m’avait jamais effleuré. Quelqu’en fut le sujet. Inconsciemment savais-je sans doute que le dernier mot lui reviendrait toujours, quoique je tente.
Pamela pouvait être douce, câline, d’autres fois s’énerver, monter le ton pour un détail, un rien. Mais je l’aimais comme ça. Je l’aimais.

Lorsque je me rendis compte une fois ruisselant, les pieds sur le tapis de bain, de l’absence de ma serviette, Pamela fumait une cigarette à la fenêtre de la chambre. Le froid provenant de l’extérieur commençait à me saisir tandis que l’odeur de tabac m’emplissait le nez, me provoquant une sorte de nausée. J’avais écrasé ma dernière cigarette et le paquet avec au mois de janvier de cette année à la mort de mon père. Le truc idiot, bateau, beauf mais efficace, le tabac avait eu sa peau ils n’aurait pas la mienne.
Mon père était ma seule famille. Tous les autres enterrés ou partis, sortis de nos relations. Ma mère la première. Le souvenir que j’en garde reste celui de son départ fracassant, la porte claquant sur l’appartement soudain calme, un homme l’attendant dans une Mustang 1969 rouge, mal garée. « Bon débarras ! » avait lâché mon père. J’avais 6 ans. J’avais tout compris.
Depuis une étrange complicité me liait à mon père, à la fois virile, amicale, paternelle, jusqu’au bout.
L’année avait mal commencée. J’était devenu orphelin à quarante deux ans. Pamela m’a aidé, soutenu, rassuré. En revanche elle m’envoyait régulièrement, ( volontairement ? ) sa fumée américaine à la figure alors qu’en plus du chagrin je luttais difficilement contre l’envie nicotinique. Elle s’en foutait et je pense qu’intérieurement elle s’agaçait de voir que cette tentative risquait d’aboutir quand elle en était à deux essais infructueux malgré patchs, chewing gums etc.
De ce coté là elle ne m’a pas ménagé mais j’ai vaincu !

- Je l’ai mise au sale avec les autres. Attends je t’en apporte une

Pamela arriva de la chambre avec un drap de bain dans une main, sa cigarette fumante dans l’autre, précédée d’un énorme nuage blanc qui ne tarda pas à m’envelopper beaucoup mieux que ma serviette.

- J’ai vraiment une sale gueule, dit-elle en croisant de nouveau le miroir, avant de jeter son mégot dans la cuvette des wc et de quitter la pièce.

Ma montre se révélait ma seule complice. J’y jetais régulièrement un regard inquiet.
Un mois n’avait pas été de trop pour préparer minutieusement cette étape de ma vie, cette journée décisive, sans que personne, collègues, amis, Pamela, ne se doutassent de quoi que ce soit. En fait mon bureau au cabinet me servait de poste retranché. Je me refusais d’avoir à réfléchir à la préparation de ce jour J chez moi devant Pamela. En fermant la porte du cabinet le soir, parfois tard avec comme excuses des plans à terminer, je m’efforçais de reprendre le rôle de ma vie d’avant.
Paul me posait d’étranges questions ces derniers jours. Nous nous sommes rencontré pendant nos études. Lui était très brillant, décisionnaire, moi peut être plus créatif, bohème. Deux personnalités opposées mais complémentaires. Nous nous entendions si bien qu’il m’a proposé de créer un cabinet d’architecte avec lui sitôt nos diplômes en poche. Il ne voulait pas passer par la case salarié, voulait maitriser sa vie. Pour moi l’opportunité s’était présentée comme ça, je n’avais pas vraiment d’ambition donc je me suis laissé porter car savais que je pouvais lui faire confiance. Je ne lui ai jamais dit non en fait, sans doute à tord.
Ses récentes questions curieusement ne m’embarrassaient pas. Paul n’avait pas répondu présent lors de mes inquiétudes précédentes et depuis nos rapports semblaient différents comme un truc sous jacent et sournois entre nous. Je lui répondais que mon air absent parfois, ou soucieux, était dû à un chantier qui n’avançait pas de mon coté, sans entrer dans les détails. Il passait à autre chose...

J’enfilais un gros pull quand le téléphone sonna. Pamela, la tête dans le dressing, occupée à choisir sa tenue pour le soir, me demanda de répondre.
Je devais sortir, le temps m’était compté. Un noeud d’angoisse et d’énervement me serrait l’estomac.

- OUI ! fis-je au combiné
- Etienne ? Salut c’est Julie...Tu pourrais être aimable...

Julie appelait de sa boutique de déco. Contrairement à nous, Paul et elle n’avaient pas pris leur journée. Elle me priait de bien vouloir acheter le pain pour le “ super diner ” de la “ super fête ” du soir. Elle n’aurait pas le temps.

- Compte sur nous, dis-je, m’efforçant d’avoir un peu de gaité dans la voix cette fois.
- Venez vers 20h. Les enfants mangeront pendant que nous prendrons l’apéro et...

Julie continuait à me dévoiler le déroulement du réveillon. Elle avait ce souci de l’organisation. Je l’écoutais à peine, repensant à la fois ou nous avions baisé cette après midi d’été quelques années auparavant:
Paul et Pamela bossaient et Julie et moi étions en arrêt maladie, elle pour une entorse et moi parce que le dentiste qui m’avait extrait une dent de sagesse la veille s’était imaginé des suites délicates. Il n’en était rien, pas de gonflement, de douleurs insupportables. Les enfants étaient à l’école.
Nous avions convenu que je viendrais lui refaire son bandage. Ça lui était en effet difficile toute seule car dans sa chute au tennis sa main avait été profondément entaillée aussi. Depuis Julie n’a jamais voulu retoucher une raquette, ce qui a mis un terme à nos doubles mixtes de folie.
Je n’avais pas d’idée derrière la tête en effectuant les cinq cents mètres séparant nos deux maisons. Le portail et l’entrée étaient ouverts comme prévu.
Julie m’attendait dans le salon, assise sur le canapé, en jupe et T-shirt moulant...
A cette vision ce n’était plus tout à fait clair dans mon esprit. Nous discutâmes un moment. J’essayais de me calmer...
Je l’avais trouvé belle dès le jour ou Paul me l’avait présentée, mais sans arrière pensée. Pourtant Julie était l’opposée de Pamela, son négatif. Aussi blonde que Pamela est brune, aussi petite que Pamela est grande, un peu plus ronde, les yeux verts, d’humeur constante.
Après qu’elle m’eût apporté la velpeau et la pommade anti inflammatoire, je dus me mettre à l’ouvrage.
Elle était assise sur le bord du canapé, moi à genou parterre, son talon droit dans le creux de ma main gauche alors que mon autre main déroulait des kilomètres de bandage.
Mon état d’excitation ne cessait de m’inquiéter quand soudain j’aperçus sa culotte sous sa jupe il est vrai assez courte. Il n’en fallait pas plus. Ma main remonta le long de sa cuisse. Je ne parvenais pas à me raisonner, me sentais animal, et m’attendais à en prendre une...
Julie ne dit rien, caressa mes cheveux, et bascula en arrière.
Nous avons baisé sauvagement, parmi la bande de velpeau dont une extrémité restait encore enroulée à sa cheville, en émettant parfois des aïe! des ouille! quand une pression s’exerçait sur nos blessures respectives au hasard de nos gesticulations.
En nous quittant ce jour là, nous nous sommes promis de ne jamais recommencer. Nous avons tenu parole, sans difficulté. Il s’était agi d’une pulsion passagère. Rien d’autre. J’en étais tellement convaincu que je n’éprouvais aucun remords, aucune culpabilité vis à vis de Pamela, et de mon ami.

Cette histoire de pain, finalement, me donnait un prétexte pour sortir. Il me fallait aller à la banque. Celle ci fermait à midi soit dans trois quart d’heure.
Il aurait fallu que ma journée commençât plus tôt mais il n’était pas dans mes habitudes d’être matinal les jours de repos. Pamela n’aurait pas compris que je dusse sortir de bonne heure, un vingt quatre décembre de surcroît.
L’agence se trouvait à vingt minutes en voiture. Monsieur Fuz m’attendait. Il semblait impatient. Je crois qu’il ne m’aimait pas beaucoup. Son bureau lui ressemblait : mauvais goût et prétention. Les papiers étaient prêts et attendaient ma signature.
Il lui avait fallu plusieurs jours pour accéder à ma demande.
« On ne voit guère plus cela... » m’avait-il dit.
Il me laissa un double des formulaires paraphés, s’absenta quelques minutes et revint avec le sac que je lui avais fourni à sa demande.

- Voila monsieur, tout est là. Nous allons recompter ensemble, me dit-il un brin agacé.

J’ouvris. Il y avait des enveloppes.

- Ce n’est pas la peine. Je vous fais confiance et ne veux pas abuser de votre temps...

Je n’avais pas envie de faire des phrases. La quantité de billets me paraissait suffisante à première vue. Il s’agissait de mes économies personnelles, de l’argent de l’appartement parisien de mon père amputé des taxes, et du capital de son assurance-vie dont j’étais bénéficiaire désigné. Le total n’était pas mirobolant mais quand même je ne pensais pas posséder autant d’argent.
Monsieur Fuz me raccompagna et faux-cul jusqu’au bout me déclara avoir été heureux de me compter parmi ses clients...
Il devait penser que le sac allait atterrir sur le bureau d’un concurrent, et n’avait pas compris mon entêtement à vouloir des espèces et mon opposition à un simple virement, plus rapide, plus pratique et moins risqué. Il y avait eu tout un questionnaire à remplir, très indiscret, censé empêcher le blanchiment ou je ne sais quoi. J’ai rempli n’importe quoi.

A la boulangerie et jusqu’au retour à la maison Pamela occupait mon esprit. Je ne l’avais pas mise au courant au sujet de l’assurance-vie. Je ne m’explique pas ce mutisme. Peut-être parce que je faisais le deuil de mon géniteur, que cela se révélait douloureux et que la lettre de la compagnie d’assurances ne m’apparaissait ni une bonne ni une mauvaise nouvelle. C’était mon secret, tout ce qu’il me restait de lui, de mes racines. Inconsciemment sans doute connaissais-je la décision que je prendrais plus tard.
Pauvre Pamela. Je ne l’aimais plus de cet amour passionnel du début, mais l’aimais encore, différemment.
J’avais tout sacrifié pour elle, jusqu’à ma vie. Que m’avait-elle donné en retour ? Peut-être n’avait-elle pas méritée mon amour. Etait-elle vraiment dans la réalité ou dans les miroirs, voyait-elle plus loin que la fumée de ses cigarettes, se contentait-elle de cette vie superficielle presque dénuée de relief ? Notre relation s’était engluée dans cette routine insipide que beaucoup connaissent. Les échanges sérieux l’emmerdaient même si elle s’évertuait à le cacher. Je n’insistais pas.
J’avais quarante-trois ans et l’impression d’une renaissance. Il n’était pas foutu Etienne, avait du talent, du courage. Il n’était pas trop tard !

Lorsque je pénétrai dans le salon Pamela m’adressa un sourire.

- Enfin ! Tu as été long, me fit-elle remarquer gentiment.
- Tu sais un jour pareil il y a souvent la queue. Puis j’ai discuté avec Marc
- Qu’est ce qu’il t’a raconté ? Tu lui as dit qu’il coupe les branches de son prunier ? Bientôt on ne pourra plus entrer chez nous...

J’avais mis le sac sous le siège passager avant, difficilement...Je ne m’attendais pas à un tel volume. Je m’inquiétais qu’elle puisse l’apercevoir en allant dans le garage malgré mes efforts...

- Ma mère m’a appelée. Ils passeront nous voir demain soir, enchaina t-elle guillerette.
- No problemo.

J’aimais bien ses parents, surtout sa mère, un modèle de femme, pleine de douceur et de tendresse pour son mari et sa fille. Et pour moi.
Cette nouvelle me pinça un peu le coeur, elle sera déçue, ne comprendra pas.

Le déjeuner fut bref, un peu genre pique-nique, debout, sandwichs et bière, en déambulant dans la cuisine. Nous échangeâmes quelques banalités et cela me changea les idées.
Il me fallait à nouveau sortir en début d’après-midi. J’avais presque ordonné à maître Courcelles de terminer la rédaction de l’acte pour ce jour. Le délai lui avait paru trop court et il ne souhaitait pas privilégier mon dossier par rapport aux nombreux autres en attente.
« Je ne vois pas pourquoi monsieur Chart. Nous avons tout le temps pour ce genre de procédure. », m’avait-il dit courtois mais énervé. J’avais insisté prétextant une sorte de cadeau de noël pour Pamela, que nous souhaitions aussi boucler cette histoire avant la fin de l’année, « et que compte tenu de vos vacances... ».
Maître Courcelles m’avait téléphoné la veille sur mon portable pour confirmer l’heure du rendez-vous.
A quatorze heures précises je sonnai à l’étude notariale. Pamela me croyait en train d’acheter une cravate pour ma tenue de soirée. D’après mes dires, les deux ou trois autres présentes dans le tiroir me lassaient.

- Mademoiselle Pamela Martan n’est pas avec vous ?, me fit la secrétaire, de son ton hautain habituel, une vieille fille, la petite cinquantaine, avec serre-tête et gilet de laine à bouton dorés...
- Non, elle est grippée depuis ce matin, je suis désolé. Elle viendra signer en janvier. Je ne voulais pas annuler le rendez-vous
- Quel dommage un jour comme aujourd’hui...

Pamela et moi n’étions pas mariés, d’un commun accord. A quoi bon? Nous étions bien comme ça et notre union tenait grâce à une colle virtuelle ou confiance mutuelle, sans doute plus forte qu’un bout de papier signé. Quant à la religion, chacun se complait dans sa propre croyance, pas forcement celle des autres ou en tout cas de la majorité. Notre honnêteté nous défendait d’aller jouer les hypocrites devant un homme d’église. Nous n’avions même pas établi de certificat de concubinage ou autre pacs, encore des papiers inutiles.
La maison se révélait notre seul bien en commun. Nous avions été heureux de l’acheter ensemble, 50/50. De cette façon l’un ne devait rien à l’autre.
Maître Courcelles me reçut immédiatement, agacé visiblement par la nouvelle...Limite aimable il me pria de m’assoir. Ils font chier ces notaires, pour qui se prennent -ils, tout leur est permis même de mal parler...Il a bien fait de se calmer je sentais l’énervement me gagner méchamment.

- Voila, lisez, paraphez en bas de chaque page, et signez sous votre nom, m’invita t-il.

Je lus assez vite. Douze pages. C’est fou ce qu’une idée simple peut générer de paperasse.
Une demi heure après j’étais sorti. C’était fait. Pamela aurait l’entière propriété de la maison pour peu qu’elle daigne se déplacer chez ce con pour signer l’acte à son tour. J’émettais l’espoir que maître Courcelles lui adresserait un courrier courant janvier ne la voyant pas venir spontanément. J’imaginais la surprise pour tous les deux...
Il me fallait acheter la cravate avant de rentrer. J’avais failli l’oublier ce bout de tissu ridicule, et ai dû faire demi tour quelques centaines de mètres avant la maison dans une suée brutale. Trop de choses circulaient dans ma tête. La moindre erreur pouvait tout faire capoter.
Au centre commercial j’allai chez Hartvey, genre de magasin avec un nom snob stupide qui vend des marques hors de prix. De ce fait et c’est la raison de mon choix, la boutique était peu fréquentée. Plus rapide, plus tranquille et à l’abri des foules de beaufs qui continuent leurs achats de noël le jour du réveillon, l’un achetant un cadre photo en plastique doré, l’autre un mas provençal en plâtre ocre avec une bougie, l’autre encore un ordinateur pour son gamin qui branle rien à l’école...
Je laissai le vendeur choisir ma cravate en fonction de quelques indications d’usage. Une Dior. Je m’en foutais. Je réglai par chèque, la banque ayant oubliée de me demander de leur rendre le chéquier à la fermeture des comptes. Ce type ne sera jamais payé car par politesse, de peur de me froisser, il a refusé ma carte d’identité.
Sur le parking je vis Marc le voisin, à quelques dizaines de mètres.

- Tu penseras à couper ton putain de prunier ! , lui criai-je au loin avant de m’engouffrer dans la voiture.

Je mis vingt bonnes minutes à m’extraire de la zone commerciale. Décidément j’aurais dû avoir une meilleure idée que cette cravate...
Une fois de plus Pamela trouva ma petite sortie un peu longue...Je dus argumenter sur le choix compliqué de la couleur, des motifs etc. « Bah dis donc tu ne t’emmerdes pas ! », me fit-elle en regardant l’étiquette.

Il était encore trop tôt. J’avais donné rendez-vous au type à dix huit heures.
La machine semblait maintenant bien huilée. Etrangement plus l’heure approchait plus je me sentais détendu. Je me surprenais à penser à autre chose.
Nous parlâmes un peu avec Pamela. Elle cherchait un maquillage original, me demandait mon avis sur tel ou tel essai. J’errais tranquille dans la maison. Quand j’en avais marre des soucis physique de Pamela, - toute son après-midi fut consacrée à cela - je m’allais enfermer dans la salle de bain, me soulageais en visant les mégots dans la cuvette des wc. J’eus presque l’envie d’en fumer une à mon tour, celle de l’apaisement, du calme après la tempête ou l’amour. Celle de l’autosatisfaction.

Pamela était plus jeune que moi. De sept ans. Notre rencontre n’a rien d’originale. Nous habitions le même quartier et un soir que je rentrais chez moi un peu éméché, je ne vis pas son teckel sur le trottoir et lui écrasai violemment la patte arrière. C’est le cri strident qui me sortit de ma rêverie car je n’avais rien senti sous la chaussure. Je reçus alors une volée d’insultes... Quelle idée d’avoir un tel chien ? Celui -ci s’était réfugié la queue entre les pattes dans celles de sa maitresse fort jolie. Je balbutiai quelques mots d’excuses et partis en courant. Arrivé chez moi une crise de rire me saisit, mêlée d’une sensation étrange au creux de l’estomac. Le lendemain, il me fallait la revoir. Mon errance dans le quartier fut vaine. Le surlendemain idem. Puis quelques jours après Pamela était enfin au bout de la laisse de son boudin. Je commençais à désespérer. La suite est classique. Elle accepta mon invitation en guise de pardon. Le chien boitait un peu, me regardait bizarrement. Par la suite il se planquait ou grognait sévèrement à ma vue.

Pamela finissait ses études d’hôtesse d’accueil, dans des robes légère, dans la lumière d’un mois de mai, dans des sourire rayonnants, dans la fraicheur de la vingtaine.
Une fois diplômée, elle travailla quelques années dans des sièges d’entreprises puis rejoignit mon cabinet au départ de mon assistante plutôt incompétente mais pleine d’exigences. Mon secrétariat retrouva gaité et sourire accueillant après des années de grisaille.
Le chien mourut quelques mois plus tard écrasé cette fois dans le caniveau par un vieux qui avait tenté de se garer un peu vite et ne l’avait pas vu. C’est la mère de Pamela qui tenait la laisse. Elle eut du mal à s’en remettre. Il s’appelait « Karpett ». Nom prédestiné.
Tout cela me semblait maintenant loin. Pourtant pas tant que ca. Comme quoi notre vie commune fut quand même riche pour ainsi allonger le temps.

L’heure approchait. Et la mémoire se manifestaient, juste avant l’ultime étape, celle pour laquelle rien de cette journée et des semaines qui ont précédées n’aurait existé. Et rien de la vie qui allait suivre non plus. Mon coeur accélérait , le présent se mêlait au flux et reflux d’une marée de souvenirs. Comme pour dire : « es-tu sûr ? ES-TU SÛR ??... »

A dix sept heures trente minutes précises, Pamela me parlait de la chambre où elle se pomponnait, mais je ne l’écoutais plus.
De mon portable j’appelai le fixe. Il sonna bruyamment. Comme prévu elle me cria : « tu réponds je suis occupée... ».
Je fis mine de parler à quelqu’un au cas où elle se serait approchée, raccrochai, puis allai dans la chambre.

- C’est Paul. Il ne trouve pas un document.
- Et alors ?
- Et alors il me demande de passer
- Quoi ?!! Il peut pas chercher ?!
- Il a cherché même où je lui ai indiqué, lui dis-je d’une voix monocorde
- Et alors ça peut attendre deux jours !
- Bah non justement sinon il n’aurait pas appelé. A mon avis il n’a pas envie de s’emmerder à chercher, ça doit être dans mes mails tu n’as pas dû l’imprimer et il doit transférer à son client aujourd’hui...De toute façon j’en ai pas pour longtemps. Je t’appellerai quand je repars, fis-je en enfilant ma veste.

Pamela balança : « il a quand même des cotés cons d’enfant gâté et capricieux parfois... » tout en me tournant le dos pour se diriger vers la salle de bain.
Je l’ai regardée s’éloigner, ses cheveux, attachés au sommet de son crâne à l’arrache avec une pince en plastique rose, sa nuque ainsi découverte, claire, presque diaphane, ses épaules nues, frêles, ses courbes drapées dans une serviette éponge bicolore laissant apparaitre sous le bombé de ses fesses de fragiles jambes laiteuses, satinées, fraichement épilées. Elle disparu dans un dernier soupir de colère par l’entrebâillement de la porte.
Je fis de même.
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