5
min

Musca Domestica : la genèse

Image de Luuce

Luuce

106 lectures

15

J'aimais beaucoup cette jupe.
Elle s'arrêtait juste au dessus du mollet.
Assez longue pour rester décente, mais assez légère pour découvrir le début du genou.
Chaque pas la soulevait comme une caresse et soulignait la promesse d'un monde secret, tapi en dessous.
Quand je mettais cette jupe, banale aux yeux du monde, moi, je me sentais forte, invincible, libre.

Je la portais en allant à l'école ce jour là. Le dernier jour d'école de l'année.
Mon premier poste d'institutrice.
Dans ma classe unique d'une quinzaine d'élèves, mon plus jeune allait sur ses 6 ans. La plus grande finissait d'étudier pour passer son certificat d'étude.
J'étais fière de ma petite troupe, fils et filles de paysans pour la plupart, du village et des alentours.
Cette année, j'avais réussi à organiser une kermesse et un loto qui avait rapporté de quoi acheter de nouveaux livres pour la bibliothèque des enfants que j'essayais d'alimenter.
De nouveaux albums allaient pouvoir rejoindre les traditionnels Père Castor. La collection s'appelait L'école des Loisirs et allait me permettre d'envisager l'apprentissage de la lecture sous un angle plus ludique.

Il me resterait encore de quoi prendre un Fantomette ou deux pour ma Grande... Je les aimais tous, mais je m'étais attachée un peu plus encore à certains.


La journée passa doucement. Les têtes se tournaient vers les fenêtres plus souvent qu'à l'accoutumée. La mienne la première.

Les yeux flous, je calculais combien d'ouvrages j'allais pouvoir ramener. J'imaginais les yeux des enfants à la rentrée de septembre, face aux nouvelles illustrations.
L'horloge de l'église sonna quatre coups annonçant la fin proche de la classe. Je laissais mes élèves échanger des coups d'œil excités et complices. J'annonçais le temps du rangement des bureaux et des cartables et les fis mettre en rang deux par deux derrière la porte. Un coup de cloche annonça la demie et j'autorisai la sortie.
Les plus petits m'embrassèrent tendrement en me servant des "bonnes vacances maîtresse !". Les plus grands, moins enthousiastes, sortirent en suivant.
L'été était pour eux synonyme de travaux dans les champs et les "vacances", un terme bien ironique pour qualifier cette période.


En juillet il fallait protéger les vignes du mildiou en les aspergeant de bouillie bordelaise.

Suivant le dosage, plus ou moins artisanal, certains enfants terminaient leur été avec des plaques d'eczémas ou enchainaient les crises de conjonctivites.

C'était également le moment de tailler les derniers sarments et d'engager les vendanges vertes. Le tri des grappes permettait de laisser la place aux plus prometteuses et d'assurer une qualité supérieure.


J'ouvrais la fenêtre et me laisser griser par l'air tiède qui filait à l'intérieur. Je me retournai face au tableau noir, respirant à plein poumon cet air chargé de poussière de craie, d'effluves de cire et de papier. L'odeur de mon quotidien m'enveloppa tout à fait. J'étais bien, détendue, à ma place. Un sourire de satisfaction s'imprima sur mon visage et finit de me convaincre tout à fait. J'avais encore du travail ici mais cette fin d'après-midi était si douce, que je décidais de repousser les corvées au lendemain. Le grand ménage de la salle de classe et l'inventaire du matériel pouvaient bien attendre un jour de plus.
Je traversai ma classe, récupérai mon sac et fermai la porte à clé.
L'école était adossée à la mairie. L'entrée était encadrée par deux platanes cinquantenaires dont les branches garnies de feuilles immenses se rejoignaient pour former un préau naturel, abritant le moment privilégié de la récréation.
Je tournai le dos à l'édifice et passai la grille de la cour, toujours ouverte.

C'était une trop belle journée pour rentrer directement. A la maison m'attendaient mes parents, mes travaux de coutures, et l'entretien du potager. J'avais envie de prendre du temps pour moi, de faire l'école buissonnière.

L'idée me fit sourire, et le cœur léger, la jupe joyeuse, je décidai d'aller au bord de la rivière.

Après quelques mètres parcourus sur le petit chemin derrière le talus, j'aperçus ma souche, celle sur laquelle je passais de longues heures à lire, écrire ou rêvasser.
Cet endroit était à moi.

Je sortis de mon sac le roman qu'une amie de l'Ecole Normale s'était procuré sous le manteau. J'étais rouge de honte quand elle me l'avais fourré dans le sac, en plein café place Gambetta. Cette journée au centre ville de Bordeaux avait été délicieuse. Arrivée en train en milieu de matinée, j'avais rejoins Mathilde pour prendre un café en terrasse.

Cela faisait une éternité que nous ne nous étions pas revues et riant très fort, nous repassions nos années d'études, hautes en découvertes pour une jeune fille de la campagne girondine comme moi.

Elle venait de lire un roman interdit, qui se transmettait clandestinement et qui portait le titre tout à fait banal d' Emmanuelle.

Après m'en avoir fait un bref résumé, elle l'avait glissé d'autorité dans ma besace et je n'avais osé l'en sortir, de peur que quelqu'un me voit.


J'ouvrais mon livre lorsque je sentis soudain une présence inhabituelle. Il y avait un élément qui clochait dans ma mise en scène estivale. Je me sentais mal à l'aise, comme observée.

Je me levais brusquement pour scruter les alentours et annoncer ma présence par la même occasion.
C'est là que je le vis.
C'était à première vue un vagabond d'une quarantaine d'année. Ses vêtements sales et sa barbe épaisse ne laissaient aucun doute.
Ces pauvres gens, il en passait souvent au début de l'été. La région était douce et les abords de la rivière proposaient quelques haltes paisibles dans leur vie compliquée. Certains cherchaient à louer leurs bras pour la saison. D'autres ne faisaient que passer.

Je finissais de me manifester en lançant un audacieux mais peu convaincant "bonjour".


Son regard me glaça le sang. Il me fixait d'un air lubrique qui me figea sur l'instant. Je me sentais nue. Il m'envisageait.

Un haut le cœur me rassis sur ma souche aussi durement que je m'en étais levée.

Je ramassais mes affaires à la hâte, essayant de me ressaisir. Ce n'était qu'un être humain, si ce n'était charitable, je pouvais au moins rester polie, proposer un sourire.
Coincée entre mon malaise et mon éducation, je jetais un regard rapide, tout en pressant le pas.

La distance entre lui et moi me semblait s'être terriblement raccourcie en quelques secondes.
La tête me tournait et chaque pas me demandait un effort énorme.

Je passai le talus à la hâte et pris la direction de la maison, par la route principale.

Je me sentais suivie. Une sale impression que je tentais d'évacuer. Je tentais de me raisonner. Je me sentais souillée, et c'est cette sensation qui me pourchassait, pas l'homme.
Je fixai mes pieds avançant l'un après l'autre, d'un pas que j'essayais de faire moins saccadé. Mes semelles étaient si dures sur le sol que les vibrations résonnait dans mes genoux.
J'avais beau tendre l'oreille, je ne percevais rien de particulier. Le sang battait tellement fort dans mes tempes que je n'aurais rien pu entendre, de toute façon.

Je passai le portillon du jardin de la maison avec soulagement, et me précipitai vers la fontaine.

J'avalai à grande goulée l'eau fraiche qui coulait à flot, généreuse.
Mes parents étaient à l'intérieur.


M'ayant eu sur le tard, ils avaient déjà atteint l'âge du repos bien mérité, les mains durcies et le dos brisé.
Le potager, l'enclos des poules et des lapins ainsi que les quelques arbres du verger étaient les seuls vestiges de leur vie de manœuvre agricole. Le travail de la vigne leur avait tout pris, et donné tout ce qu'ils avaient : la maison, le jardin, moi.
J'étais leur fierté, leur fille unique, l'institutrice du village. J'étais leur revanche, leur réussite. Je prenais grand soin de ne pas les décevoir.

Les yeux fixés sur la fenêtre de la cuisine, je ne vis pas l'homme qui surgit dans mon dos.


Il m'avait suivi.


Il avait passé le portillon et me plaquait une main sur la bouche. L'autre fouillait durement sous ma jupe.
J'étais paralysée. De honte, de peur. Attendre, lutter, subir. Je ne parvenais pas à organiser mes idées et à savoir quoi faire.
L'odeur forte de rance, les relents d'alcool et la transpiration de sa peau qui collait à la mienne m'interdisaient tout raisonnement.
Soudain la douleur me terrassa. je m'écroulais en même temps qu'il me jetait au sol.
Les râles d'animal qui sortirent de sa gorge me firent comprendre que la délivrance était proche. Il se répandit en moi, et je fus déchirée. Mon corps et mon âme furent coupés en deux.

Je n'étais plus là. Je me regardais d'au dessus.

Je tentais un coup d'œil à la fenêtre de la cuisine.
La cloche de l'église sonna.

Il partit comme il était venu et je restai là.

Des sanglots sourdaient, loin, et si proches. C'étaient mes larmes qui se répandaient sur le sol dans lequel mon visage se terrait.

Je me levai au bout d'un certain temps. Laissant à terre la partie de moi morte ce jour.

Je rentrai hagarde, montai dans ma chambre et enlevai mes vêtements.
Lorsque ma mère m'appela pour le diner, je frottai encore ma jupe, la peau écorchée par les allers et retours frénétiques de mes doigts sur le tissu. La terre sous les ongles avait tracé de fin sillons sombres.

"Une minute".

Je me regardai dans le miroir. Je reprenais le dessus. Un coup d'œil par la fenêtre me fis voir mon cadavre en bas.

En boutonnant mon chemisier jusqu'en haut ce soir là, et en enfilant les bas noirs qui ne me quitteraient jamais plus, je savais que l'inéluctable était arrivé. Je savais que cet homme sans visage m'avais laissé plus qu'une déchirure de l'âme.
Je sentais au fond de moi cet héritage lourd de conséquences que j'allais devoir assumer.
Ma mère appela une seconde fois, alors que mes yeux regardaient les plans de poireaux, impassibles, lestés du poids de mon drame.

15

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de MissFree
MissFree · il y a
Une histoire difficile très bien écrite!
·
Image de Cannelle
Cannelle · il y a
C'est absolument superbe et très bien écrit. je pense qu'il faudrait le lire en second
·
Image de Luuce
Luuce · il y a
Merci beaucoup Cannelle.
Je suis d'accord avec vous sur le fait de le lire en second.

·
Image de Nadou
Nadou · il y a
Un texte très douloureux. Ta façon de l'écrire est déroutante et fort appréciable. Mon vote appuyé !
Si tu as un instant Luuce, Je t'invite à découvrir mon dernier poème par ici.....> http://short-edition.com/oeuvre/poetik/silence-17

·
Image de Olivier Vetter
Olivier Vetter · il y a
Un texte qui renvoie au précédent et qui l'explique.
Une vie détruite qui engendre une autre vie
Une horreur très bien écrite

·
Image de Luuce
Luuce · il y a
Merci Olivier
·
Image de Chironimo
Chironimo · il y a
ainsi, le second explique le premier, et out devient clair et lumineux. mais quelle histoire...
·
Image de Luuce
Luuce · il y a
Clair et lumineux Chiro... c'est une façon de voir.
Pour moi, c'est plutôt un angle de vue différent qu'une explication.

·
Image de Mirgar
Mirgar · il y a
Un texte qui a su recréer la vie d'une jeune institutrice à l'époque où existaient encore ces fameuses classes uniques. La dernière partie est très difficile car elle montre que ce personnage est marqué par une sorte de passivité , alors qu'elle aurait pu se défendre . Bien vu car l'éducation de cette période dans ce milieu pauvre, avec les interdits sociaux ne peuvent construire une personnalité...+1
·
Image de Luuce
Luuce · il y a
Merci Mirgar de partager vos impressions avec détails et précisions.
·
Image de Dolotarasse
Dolotarasse · il y a
Très beau texte ! Les souvenirs de l'école d'avant sont bien évoqués. Le retour tragique annonce bien ton texte que j'ai lu en premier, à savoir la fameuse soupe aux poireaux. Ce poireau qu'elle fera cuire et recuire à en transmettre tous ses sentiments refoulés à son fils au travers d'un pauvre légume ! Mon vote.
·
Image de Maud
Maud · il y a
J'aime ce texte et votre écriture... Un histoire qui commence bien et se termine si mal !...
·
Image de Luuce
Luuce · il y a
Merci Maud. C'est vrai que c'était plutôt bien parti au début.
·
Image de Athor
Athor · il y a
Une histoire au contenu peu réjouissant voire horrible mais bien traité, avec des idées originales comme le retour des poireaux de l'angoisse^^. Elle contribue à expliquer ce qui se passe dans Musca Domestica. On retrouve des idées dignes de Zola comme celle de l'importance de l'hérédité et de l'héritage familial. La folie du fils découle en réalité des dérives de son père à qui on doit aussi la relation mère-fils totalement froide de la première nouvelle. Du coup, Musca Domestica devient pratiquement le chapitre suivant d'un début de roman :-)
·
Image de Luuce
Luuce · il y a
Athor, me prêter de l'intertextualité avec Zola c'est un grand compliment. Merci de détailler ainsi tes commentaires, cela me permet de constater comment mes textes sont reçus et me donne des pistes intéressantes pour construire les suivants. En espérant continuer à susciter tes réactions, bonne journée !
·